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Le morceau que vous venez d'entendre n'est donc en total qu'une brillante amplification d'un rhéteur qui a du talent, et quelquefois de grands traits. Cette maniere d'écrire, et la foule de sentences et de pensées saillantes et détachées qui abondent dans Séneque, sont d'ordinaire plus favorables dans des citations que dans une lecture suivie , surtout dans les matieres philosophiques, et par comparaison avec un écrivain qui, comme Cicéron, se fait un devoir des convenances de chaque sujet, de la chaîne de ses idées et de la variété de sa diction. Vous n'êtes plus ici dans le genre oratoire, où j'étais sûr, à l'ouverture du livre, d'offrir à votre admiration quelqu'un de ces endroits dont l'intérêt et le charme se font sentir d'abord à tout le monde. Il faut ici le jugement de la réflexion, mais il suffit aussi d’être averti pour apercevoir aisément la supériorité réelle de l'écrivain consommé, qui ne veut voir que le mérite propre à chaque objet, et qui l'a toujours. Le passage que je vais traduire a beaucoup de rapport avec celui de Séneque : Cicéron veut prouver comme lui, que notre ame a en elle un principe divin; mais il la considere ici du côté des connaissances et de l'invention des arts. Sa maniere de prouver réunit, ce me semble, la philosophie et l'éloquence , mais sans que l'une nuise à l'autre, et dans l'accord qui convient à toutes deux.

« Quelle est donc en nous cette puissance qui » recherche ce qui est caché, qui invente et » imagine ? Peut-elle vous paraître formée d'un » limon terrestre, et n'est-elle qu'une substance » mortelle et périssable? Que vous semble de >> celui qui donna le premier à chaque chose son » nom,

ce que Pythagore regarde comme l'ou» vrage d'une haute sagesse ? de celui qui rassem» bla les hommes dispersés, et leur apprit à vivre » en société? de celui qui' marqua par un petit » nombre de caracteres toutes les différentes in» flexions de la voix (1), qu'on aurait cru devoir » échapper au calcul? de celui qui observa la » marche et le retour des étoiles, et leur des» tination? Tous furent de grands-hommes sans » doute, et ceux-là le furent aussi, qui avaient » trouvé auparavant l'art du labourage, le vê» tement, le logement, les instrumens nécessaires » au travail, et les moyens de défense contre les » animaux sauvages. C'est par ce chemin que » l'homme, adouci et police, passa des arts de » nécessité aux arts d'agrément et aux sciences » élevées ; qu'on en vint jusqu'à préparer des >> plaisirs à notre oreille, par l'assemblage, le » choix et la variété des sons; que nos yeux ► apprirent à contempler les astres, tant ceux » que l'on appelle fixes, que ceux que nous » nommons errans, et qui dans le fait sont fort » loin d'errer. Mais l'homme, qui a su en me» surer les mouvemens réguliers, a fait voir

que » son intelligence devait être de la même nature » que celle de l'ouvrier qui les a faits.

» Et quand un Archimede a renfermé dans » les cercles d'une sphere le Soleil, la Lune et » les Etoiles, n'a-t-il pas fait la même chose que » le suprême artisan du Timée de Platon, qui » régla les mouvemens toujours uniformes des » corps célestes, par la proportion entre la vi» tesse des uns et la lenteur des autres ? Et si cet » ordre n'a pu exister dans le Monde sans un Dieu, » Archimede aussi n'a pu l'imiter dans sa sphere o artificielle sans une intelligence divine. Oui, » certes , elle est divine, cette faculté qui produit » tant et de si grandes choses. Que dirai-je de la » mémoire qui retient tout, et de l'esprit qui in

(1) Cicéron a raison : l'invention de l'alphabet est un des prodiges de l'esprit humain.

» vente tout? J'ose affirmer que cette puissance » est ce qu'il y a de plus grand dans Dieu même. » Croyez-vous que ce soit le nectar et l'ambroisie, » et cette Hébé qui les sert aux tables de l'Olympe, » qui fassent le bonheur de la Divinité? Fictions » d'Homere, qui transportait au ciel ce qui est » de l'homme : j'aimerais mieux qu'il eût trans» porté à l'homme ce qui est du ciel. Qu'y a-t-il » donc de réellement divin? L'action, la raison, » la pensée, la mémoire. Ce sont là les attributs » de l'ame : elle est donc divine; et si j'osais » m'exprimer poétiquement comme Euripide, je » dirais : L'ame est un Dieu. »

J'avoue que je préférerai toujours cette maniere de philosopher et d'écrire à celle de Séneque. Laissons même de côté ce qui est hors de parallele, le fini de cette composition où il n'y a pas une tache , et où le goût a distribué et proportionné les ornemens préparés par l'imagination. Combien n'y a-t-il pas ici, dans un moindre espace, plus de choses que dans Séneque? Chez ce dernier, une seule idée est retournée et reproduite dans plusieurs comparaisons plus ou moins défectueuses; dans Cicéron, pas une phrase où une nouvelle idée n'ajoute à celle de la phrase précédente, où une nouvelle preuve ne fortifie sa these; et c'est encore un mérite étranger à Séneque, que cette progression dans les idées, qui produit celle qu'on a toujours recommandée dans le discours.

A présent, voulez-vous savoir comment Séneque est d'accord avec lui-même, et juger de sa logique et de sa métaphysique? La lettre que je vais trans crire vous prouvera combien il était pauvre en ce genre. Si ce que vous avez entendu de lui sur cette divinité qui est en nous, était autre chose qu'un essai de rhétorique sur des idées qui sont de Platon, il faut absolument que l'auteur ait écrit sans s'entendre, et qu'à la morale près, qui est à la portée de tout le monde', il ne fût

pas

d'ailleurs aux élémens de la philosophie.

Vous savez que, selon les principes de Zénon, il ne reconnaît de bien proprement dit que la vertu. Lucilius lui demande si le bien est un corps. Il répond : (Je vous préviens que la citation vous paraîtra peut-être un peu longue, parce que rien n'impatiente comme la déraison; mais il faut entendre toute l'argumentation de notre philosophe, pour apprécier sa dialectique et les éloges de ses panegyristes; et cela vaut bien quelques minutes de résignation.)

« Sans doute le bien est un corps, puisqu'il » agit (1), et que ce qui agit est corporel. Le bien » agit sur l'ame; il lui donne sa forme; il en est » pour ainsi dire le moule : effets qui ne sont pro» pres qu'à un corps. D'ailleurs, les biens relatifs » au corps ne sont-ils pas corporels ? Ceux qui » sont relatifs à l'ame le sont donc aussi, puisque » l'ame elle-même est une substance corporelle..... » Je ne crois pas que vous doutiez que

les passions » soient des corps; par exemple, la colere , l'a:» mour, la tristesse. Si vous en doutiez, considérez » à quel point elles alterent le visage, contractent » le front, épanouissent les traits, excitent la » rougeur ou repoussent le sang vers le coeur. » Croyez-vous qu'une cause incorporelle puisse » imprimer des caracteres aussi corporels ? 'Si les

(1) Il n'y a point d'homme un peu versé en métaphysique, qui n'aperçoive là une absurdité donnée pour preuve d'une autre absurdité. L'action est en elle-même un mouvement spontané, qui suppose une volonté d'agir; et cette action n'appartient qu'à la faculté intelligente, et ne peut appartenir à la matiere, qui ne peut ni penser pi vouloir, et dont le mouvement ne peut être dans tous les cas que mécanique. Platon avait été jusques-là, et c'est pourquoi il avait donné une ane au Monde, parce que l'ame seule agit.

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» passions sont corporelles, les maladies de l'ame » le sont pareillement : telles sont l'avarice, la » cruauté, et généralement tous les vices invétérés » et devenus incorrigibles. On peut donc en dire » autant de la méchanceté et de toutes ses especes, » de la malignité, de l'envie, de l'orgueil. Il en » est donc de même des biens, d'abord parce qu'ils » sont contraires aux maux; secondement, parce » qu'ils produisent les mêmes indices au dehors. » Ne voyez-vous pas quel feu le courage donne » aux yeux , quels regards attentifs à la prudence, » quelle retenue et quel calme a le respect, quelle » sérénité a la joie, quelle roideur a la sévérité, » quelle aisance a la gaîté? Il faut donc que

toutes oces vertus soient des corps pour changer ainsi » la couleur et la façon d'être des corps, et pour » exercer sur eux un empire si absolu. Or, les » vertus que j'ai rapportées et tous les effets qu'elles » produisent sont des biens, et n'altéreraient pas » le corps sans un contact, et, comme a dit Lu» crece, tout ce qui peut toucher est corps : ces » vertus sont donc des corps. Allons plus loin : » ce qui a la force de pousser,

de contraindre, de >> retenir, de commander, est corporel. Or, la » crainte ne retient-elle pas ? l'audace ne pousse» t-elle pas ? le courage ne donne-t-il pas de la » fougue et de l'impulsion ? la modération n'est» elle pas un frein qui contient ? la joie n'éleve-t» elle pas? la tristesse n'abat-elle pas ? Enfin, » nous n'agissons que par les ordres de la mé» chanceté ou de la vertu : ce qui commande au » corps est corps; ce qui fait violence au corps » l'est pareillement. Le bien du corps est cor» porel : le bien de l'homme est le bien du corps : » le bien est donc corporel. »

Si quelque chose peut ajouter au ridicule de tant d'inepties, c'est le ton magistral dont elles sont débitées. Je ne vois aucune excuse à cet entas

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