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des philosophes.

dire qu'il n'avoit point obtenu son benefice par fon érudition: il le devoit uniquement à la reconnoissance de quelques bonnes religieufes, dont il avoit été le difcret commiffionnaire, et qui avoient eu le crédit de lui faire donner l'ordre de prêtrise fans examen.

Il fut donc obligé de me mettre sous la férule d'un maitre: il m'envoya chez le Docteur Godinez, qui pas. foit pour le plus habile pédant d'Oviédo. Je profitai fi bien des instructions qu'on me donna, qu'au bout de cinq à fix années j'entendois un peu les auteurs Grecs, et affez bien les poëtes Latins. Je m'appliquai aussi à la logique, qui m'apprit à raisonner beaucoup. J'aimois tant la dispute, que j'arrêtois les paffans, connus ou inconnus, pour leur proposer des argumens. Je m'adreffois quelquefois à des figures Hibernoises, qui ne deman, doient pas mieur, et il falloit alors nous voir disputer. Quels gestes,' quelles grimaces, quelles contorsions! nos yeux étoient pleins de fureur, et nos bouches écumantes. On nous devoit plutôt prendre pour des possédés, que pour

Je m'acquis toutefois par-la dans la ville la réputation de savant. Mon oncle en fut ravi, parce qu'il fit réfle. xion que je cefferois bientôt de lui être à charge.

Ho

ça, me dit-il un jour, le tems' de ton enfance est paffé. Tu as déjà dix-sept ans, et té voilà devenu habile garçon. Il faut fonger à te pouffer, je suis d'avis de t'envoyer à l'université de Salamanque; avec l'efprit que je te vois

, tu ne manqueras pas de trouver un bon poste. Je te donnerai quelques ducats our faire ton voyage, avec ma mule qui vaut bien dix à douze pistoles; tu la vendras à Saiamanque, et tu en employeras l'argent à t'en. tretenir jusqu'à ce que tu sois placé.

I tie pouvoit rien" me proposer qui me fût plus agré: able

, car je mourois d'envie de voir le pays. Cependant j'eus affez de force sur moi pour cacher ma joie; et lorsqu'il fallat partir, ne paroiffant fenfible qu'à la douleur de quitter un oncle à qui j'avois tant d'obligation, j'at. tendris le bon homme, qui me donna plus d'argent qu'il ne m'en auroit donné, s'il eût pu lire au fond de mon áme. Avant mon départ, j'allai embraffer mon père et ma mère, qui ne m'épargnèrent pas les remontrances. l?s m'exhortèrent à prier Dieu pour mon oncle, à vivre en

Gil Blas,

honnête-homme, à ne me point engager dans de mauvaises affaires, et sur toute chose à ne pas prendre le bien d'autrui. Après qu'ils m'eurent très long-tems harangué, ils me firent présent de leur bénédiction, qui étoit le seul bien que j'attendois d'eux. A uffi-tôt je montai fur ma mule, et fortis de la ville.

ME

CHAPITRE II. Des alarmes qu'il eut en allant à Pennaflor; de ce qu'il

fit en arrivant dans cette ville ; et avec quel homme il Soupa.

E voilà donc hors d'Oviédo, sur le chemin de Pen.

naflor, au milieu de la campagne, maître de mes actions, d'une mauvaise mule, et de quarante bons ducats, fans compter quelques réaux, que j'avois volés à mon très honoré oncle. La première chose que je fis, fut de laisser -ma mule aller à discrétion, c'est-à-dire, au petit pas. Je lui mis la bride sur le cou, et tirant mes ducats de ma poche, je commençai à les compter et recompter dans mon chapeau. Je n'étois pas maitre de ma joie. Je n'avois jamais vu tant d'argent. Je ne pouvois me laffer de le regarder et de le manier. Je le comptois peut-être pour la vingtième fois, quand tout-à-coup ma mule le. vant la tête et les oreilles, s'arrêta au milieu du grandchemin. Je jugeai que quelque chose l'effrayoit; je regardai ce que ce pouvoit être. J'apperçus sur la terre un chapeau renversé, sur lequel il y avoit un "rofaire à gros grains, et en même tems j'entendis une voix lamentable, qui prononça: ces paroles: Seigneur, passant, de grace ayez pitié d'un pauvre foldat eftropié: jettez, s'il vous plait, quelques pièces d'argent dans ce chapeau; vous en serez récompensé dans l'autre monde. Je tour. pai arfi-tôt les yeux du côté que partoit la voix, Je viz au pié d'un buisson, à vingt ou trente pas de moi, une espece de soldat, qui sur deux bâtons croisés appuyoit le bout d'une escopette, qui me parut plus longue qu'une pique, et avec laquelle il me couchoit en joue. A cette vue, qui me fit trembler pour le bien de l'Eglise, je m'ar. rêtai tout court, je ferrai promtement mes ducats, je tirai quelques réaux, et m'approchant du chapeau disposé à reçevoir la charité des fidèles effrayés, je les y jettai l'un

après l'autre, pour montrer au soldat que j'en ufois no• blement. Il fut satisfait de ma générosité, et me donna autant de bénédictions que je donnai de coups de piés dans les flancs de ma mule, pour m'éloigner promptement de lui; mais la maudite bête, trompant mon impatience, n'en alla pas plus vite: la longue habitude qu'elle avoit de marcher pas à pas sous mon oncle, lui avoit fait per: dre l'usage du galop.

Je ne tirai pas de cette aventure un augure trop favo. rable pour mon voyage. Je me representai que je n'étois pas encore à Salamanque, et que je pourrois bien faire une plus mauvaise rencontre. Mon oncle me parut très imprudeat, de ne m'avoir pas mis entre les mains d'un muletier. C'étoit sans doute ce qu'il auroit dû faire; mais il avoit fongé qu'en me donnant sa mule, mon voy.' age me couteroit moins; et il avoit plus pensé à cela, qu'aux périls que je pouvois courir en chemin. Ainsi, pour réparer la fauté, je résolus, fi j'avois le bonheur d'arriver à Pennaflor, d'y vendre ma mule, et de prendre la voie du muletier pour aller à Astorga, d'où je me ren. drois à Salamanque par la même voiture. Quoique je ne fuffe" jamais sorti d'Oviédo, je n'ignorois pas le nom des villes par où je devois paffer: je m'en étois fait inftruire avant mon départ.

J'arrivai heureusement à Pennaflor, je m'arrêtai à la. porte d'une hôtelerie d'assez bonde apparence. Je n'eus pas mis pié à terre, que l'hôte vint me recevoir fort civilement. 11 détacha lui-même ma valise, la chargea sur ses epaules, et me conduisit à une chambre, pendant qu'un de ses valets menoit ma mule à l'écurie. Cet hôte, le plus grand babillard des Afturies, et aussi prompt à conter fans necessité ses propres affaires que curieux de savoir celles d'autrui, m'apprit qu'il fer: nommoit André Corcuélo: qu'il avoit fervi long-tems dans les armées du Roi en qualité de fergent, et que depuis quinze mois'il avoit quitté le service pour epouser une fille de Castropol, qui, bien que tant soit peu basanée, ne laissoit pas de faire valoir le bouchon. ll me dit encore, une infinité, d'autres choses, que je me serois fort bien passé d'enten-i dre. Après cette confidence, se croyant en droit de tout exiger de moi, il me demanda d'où je venois, où j'allois, et qui j'étois. A quoi il me falut répondre article par

article; parce qu'il accompagnoit d'une profonde révérence chaque question qu'il me fesoit, en mé priant d'un air fi respectueux d'excuser fa curiosité, que je me pouvois me défendre de la fatisfaire. Cela m'engagea dans un long entretien avec lui, et me donna lieu de parler du deffein et des raisons que j'avois de me défaire de ma mule, pour prendre la voie du muletier. Ce qu'il approuva fort, non succinctement; car il me représenta làdeflus tous les accidens fâcheux qui pouvoient m'arriver fur la route. Il me rapporta même plufieurs histoires finiftres de voyageurs. Je croyois qu'il ne finiroit point. al finit pourtant, en disant, que fi je voulois vendre ma mule, il connoisloit un honnête maquignon qui l'achetteroit. Je lui témoignai qu'il me feroit plaisir de l'envoyer chercher : il y alla sur le champ lui-même avec empreflement.

Il revint bien-tôt accompagné de son homme, qu'il me présenta, et dont il loua fort la probité. Nous entrâmes tous trois dans la cour, ou l'on amena ma mule. On la fat paffer et repaffer devant le maquignon, qui fe mit à Pexaminer depnis les piés jusqu'à la tête. 11 ne manqua pas d'en dire beaucoup de mal. - J'avoue qu'on n'en pouvoit pas dire beaucoup de bien; mais quand ç'auroit été la mule du Pape, il y auroit trouvé à redire. 11:affuroit donc qu'elle avoit tous les défauts du monde; et pour me le mieux persuader, il en atteftoit l'hôte, qui sans doute avoit ses raisons pour en convenir. Hé bien, me dit froidement le maquignon, combien prétendez-vous vendre ce vilain animal-la ? Après l'éloge qu'il en avoit

fait, et l'attestation du Seigneur Corcuelo, que je croyois • homme lincère et bon connoiffeur, j'aurois donné ma'mule

pour rien ; c'est pourquoi je dis au marchand, que je m'en rapportois'à la bonne foi; qu'il n'avoit qu'à priser la bête en conscience, et que je m'en tiendrois a la prisée. Alors fefant l'homme d'honneur, il me répondit qu'en intereffant fa conscience, je le prenois par fon foible. Ce n'étoit pas effectivement par son fort; car au-lieu de faire monter l'eftimation à dis ou douze pistoles, comme mon oncle, il n'eut pas honte de la fixer à trois ducats, que je reçus avec autant de joie que ti j'euffe gagné à ce marché-là. 1-Après m'être ti avantageusement défait de mą nule,

F

l'hôte me mena chez un muletier qui devoit partir le lendemain pour Astorga. Ce muletier me dit qu'il partiroit avant le jour, et qu'il auroit foin de me venir ré. veiller. Nous convinmes du prix, tant pour le louage d'une mule, que pour ma nourriture; et quand tout fuť reglé entre nous, je m'en retournại vers l'hôtelerie avec Corcuélo, qui chemin fesant fe mit à me raconter l'his. toire de ce muletier. Il m'apprit tout ce qu'on en disoit dans la ville. Enfin il alloit de nouveau m'étourdir de for babil importun, fi par bonheur un homme assez bien fait ne fût venu l'interrompre, en l'abordant avec beaucoup de civilité. Je les laissai ensemble, et continuai mon chemin, fans foupçonner que j'eusse la moindre part à leur entretien

Je demandai à fouper dès que je fus dans l'hôtelerie. C'étoit un jour maigre. On m'accommoda des oeufs. Pen. dant qu'on me les apprêtoit, je liai converíation avec l'hôtesse, que je n'avois point encore vue.

Elle me parut assez jolie; et je trouvai ses allures fi vives, que j'aurois bien jugé, quand son mari ne me l'auroit pas dit, que ce cabaret devoit être fort achalandé. Lorsque l'omelette qu’on me fesoit fut en état de m'être fervie, je m'affis tout seul à une table. Je n'avois pas encore mangé le premier morceau, que l'hote entra, suivi de l'homme qui l'avoit arrêté dans la rue. Ce Cavalier portoit une longue rapière, et pouvoit bien avoir trente ans. Il s'approcha de moi d'un air empressé: Seigneur Ecolier, me dit-il, je viens d'apprendre que vous êtes le Seigneur Gil Blas de Santillane, l'ornement d'Oviedo, et le flambeau de la Philosophie. Eft-il bien poflible que vous soyez ce favantiffime, ce bel-esprit, dont la réputation eit fi grande en ce pays-ci? Vous ne savez pas, continua-t-il en s'adressant à l'hôteffe, et à l'hôte, vous ne savez pas ce que vous possédez. Vous avez un tréfôr dans votre maison: Vous voyez dans ce jeune gentilhomme la huitième mera veille du monde. Puis fe tournant de mon côté, et me jettant les bras au cou: Excusez mes transports, ajoutat t-il, je ne suis point maitre de la joie de votre préfence me cause.

Je ne pus lui répondre sur le champ, parce qu'il me tenoit fi ferré, que je p'avois pas la respiration libre; et ce ne fut qu'après que j'eus la tête dégagée de l'embras

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