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ses yeux paroisfoient pleins de sang et de feu; il bat les fancs avec fa longue queue; je le terrasse. La petite cotte de mailles dont j'étois revêtu, selon la coûtume des bergers d'Egypte, l'empêcha de me

déchirer.

Trois fois je l'abattis, trois fois il fe releva: il poussoit des rugiffemens qui fesoient retentir toutes les forêts.” Enfin je l'étouffai entre mes bras; et les bergers témoins de ma victoire voulurent que je me revêtisse de la peau de ce tercrible animal.

Le bruit de cette action, et celui du beau changement de tous nos bergers se répandit dans toute l'Egypte; il parvint même jusqu'aux oreilles de Sefoftris. Il fut qu'un de ces deux captifs, qu'on avoit pris pour des Pheniciens, avoit ramené l'âge d'or dans ces deserts prefque inhabitables. Il voulut me voir, car il aimoit les mufes ; et tout ce qui peut inftruire les hommes touchoit son grand cæur. Il me vit, il m'écouta avec plaifir, et découvrit que Metophis l'aveit trompé par avarice: il le condamna à une prison perpetuel'e, et lui ôta toutes les richesse qu'il poffédoit injustement. O! qu'on eit malheureux, difoit-il, quand on est au dessus du reste des hommes! fouvent on ne peut voir la vérité par

ses propres yeux; on est environné de gens qui l'empêchent d'arriver jusqu'à celui qui commande; chacun eft intéressé à le tromper; chacun, sous une apparence de zele, cache fon ambition. On fait semblant d'aimer le Roi, et on n'aime que les richeffes qu'il donne; on l'aime. fi peu, que, pour obtenir ses faveurs, on le fatte et on le trahit.

Enfuite Sefoftris me traita avec une tendre amitié, et résolut de me renvoyer en Ithaque avec des vaisseaux et des troupes pour delivrer Penelope de tous ses amans. La flotte étoit déjà prête, "nous ne fongions qu'à nous embarquer. J'admirois les coups de la fortune, qui re. "leve tout-à-coup ceux qu'elle a le plus abaiffés.' Cette expérience me feroit efpérer, qu' Ulyffe pourroit bien revenir enfin dans fon royaume après quelque longue souf. france. Je pensois aufli en moi même, que je pourrois encore revoir Mentor, quoiqu'il eût été emmené dans les pays les plus inconnus de l'Ethiopie. Pendant que je retardois un peu mon départ, pour tâcher d'en favoir des nouvelles, Sefoftris, qui étoit fort âgé, mourut

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lubitement, et fa mort me replongea dans de nouveaux malheurs.

Toute l'Egypte parut inconsolable de cette perte. Chaque "famille croyoit avoir perda fon meilleur ami, son protecteûr, fon père. Les vieillards, levant les mains au ciel, s'écrioient, Jamais l'Egypte n'eut un si bon Roi, jamais elle n'en aura de semblable. O Cieux ! il falloit ou ne le montrer point aux hommes, ou ne le leur ôter jamais ! pourquoi faut-il que nous survivions au grand Sefoftris ? Les jeunes gens difoient, L'espérance de l'Egypte eft détruite, nos pères ont été heureux de passer leur vie sous un bon Roi; pour nous, nous ne l'avons vu que pour sentir fa perte. Ses domestiques pleuroient nuit et jour. . Quand on fit les funerailles du Roi, pendant quarante jours, les peuples les plus reculés y accouroient en foule. Chacun vouloit voir encore une fois le corps de Sefoftris: chacun vouloit en conserver l'image: plusieurs vouloient être mis avec lui dans le tombeau.

Ce qui augmenta encore la douleur de fa perte, c'est que son fils Bocchoris n'avoit ni humanité pour les é. trangers, ni curiosité pour les fciences, ni estime pour les hommes vertueux, ni amour pour la gloire. La grandeur de son père avoit contribué à le rendre fi indigne de reguer. Il avoit été nourri dans la mollefse, et dans une fierté brutale. Il comptoit pour rien les hommes, croyant qu'ils n'étoient faits que pour lui, et qu'il étoit d'une autre nature qu'eux. Il ne fongeoit qu'à contenter ses passions, qu'à disliper les trésors immenfes, que son père avoit ménagés avec tant de soin, qu'à tourmenter les peuples, et qu'à fueer le fang des malheureux; enfin qu'à suivre les conseils flatteurs des jeunes insensés qui l'environnoient, pendant qu'il écartoit avec mépris tous les fages vieillards qui avoient* eu la confiance de son père

. C'étoit un monstre, et non pas un Roi. Toute l'Egypte gémisloit; et quoique le nom de Sefoftris, fi cher aux Egyptiens, leur fit supporter la conduite lâche

et cruelle de son fils, le fils couroit à la perte, et un prince ti indigne du trône ne pouvoit long-tems regner.

Il ne me fut plus permis d'espérer mon retour en Ithaque. Je demeurai dans une tour sur le bord de la per auprès de Pelufe, où notre embarquement devoit se faire, fi Sefoftris ne fût pas mort. Metophis avoit eu l'adresse de sortir de prison, et de fe rétablir auprès du nouveau Roi: il m'avoit fait renfermer dans cette tour pour se venger de la disgrace que je lui avois causée. Je pasfois les jours et les nuits dans une profonde triftefse. Tout ce que Termofiris m'avait prédit, et tout ce que j'avois entendu dans la caverne, ne me paroissoit plus qu'un longe. J'étais abymé dans la plus amère doua leur je voyois les vagues qui venoient battre le pied, de la tour où j'étois prisonnier. Souvent je m'occupois à considérer des vaisseaux agités par la tempête, qui étoient en danger d'être brisés contre les rochers sur les quels la tour étoit bâtie. Loin de plaindre ces hommes menacés du naufrage, j'enviois leur fort. Bien-tôt, dif ois-je à moi-même, ils finiront les malheurs de leur vie, ou ils arriveront en leur pays: hélas ! je ne puis espérer ni l'un ni l'autre.

Pendant que je me consumois ainfi en regrets.inutiles j'apperçus comme une forêt de mâts de vaisseaux. La mer étoit couverte de voiles que les vents. enfioient : l'onde étoit, écumante fous des rames innombrables. J'entendois de toutes parts des cris confus: j'appercevois sur le rivage une partie des Egyptiens effrayés qui couroient aux armes, et d'autres qui fembloient aller au de vant de cette flutte qu'on voyoit arriver. · Bien-tôt je reconnus, que ces vaisseaux, étrangers étoient les uns de, Phenicie, et les autres de l'ile dě Cypre; car mes malbeurs commençoient à me rendre experimenté sur ce qui regarde la navigation. Les Egyptiens me parurent divi. fés entre eux. Je n'eus aucune

peine à croire que l'infenfé Bocchoris avoit, par ses violences, causé une revolte de fes sujets, et allumé la guerre civile. Je fus du haut de cette tour spectateur d'un fanglant combat. * Les Egyptiens, qui avoient appellé à leur secours les étrangers, après avoir favorisé leur defcente, attaquèrent les autres Egyptiens qui avoient le Roi à leur tête. Je voyois ce Roi qui animoit les fiens par son exemple, il paroissoit comme le Dieu Mars ; des ruiffeaux de sang couloient autour de lui ; les roues de son char étoient teintes d'un sang noir, épais, et écumant, à peine pouvoientelles passer sur des tas de corps morts écrasés.

Ce jeune Roi bien fait, vigoureux, d'une mine haute

et fière, avoit dans ses yeux la fureur et le desespoir. Il étoit comme un beau cheval qui n'a point de bouche; fon courage le poussoit au hazard, et la sagesse ne modéroit point la valeur. Ilene favoit ni réparer ses fautes, ni donner des ordres précis, ni prévoir les maux qui le menacoient, ni ménager les gens dont il avoit le plus grand besoin. Ce n'étoit pas qu'il manquât de genie, ses lumières égaloient son courage: mais il n'avoit jamais été instruit par la mauvaise fortune. Ses maîtres avoient empoisooné, par la flatterie, son beau naturel. Il étoit enyvré de fa puissance et de son bonheur; il croyoit que tout devoit céder à ses desirs fougueux; la moindre réfiftance enflammoit fa colère. Alors il ne raisonnoit plus: il étoit comme hors de lui-même; fon orgueil furieux en fefoit une bête farouche; fa bonté naturelle et la droite raison l'abandonnoient en un inftant; ses plus fidèles ferviteurs étoient réduits à s'enfuir; il n'aimoit plus que ceux qui flattoient ses passions. Ainfi il prenoit toujours des partis extrêmes contre ses véritables intérêts, et il-forçoit tous les gens de bein à détester fa folle conduite. Long-tems fa valeur le foutint contre la multitude de fes ennemis; mais enfin il fut accable. Je le vis périr: le dard d'un Phenicien perça fa poitrine; les rênes lui échappèrent des mains; il tomba poitrine; less les pieds des chevaux. Un soldat de l'ile de Cypre lui coupa la tête ; et la prenant

par les cheveux, il la montra, comme en triomphe, à toute l'armée victorieuse. Je me souviendrai toute ma vie d'avoir vu cette tête, qui nageoit dans le fang, les yeux fermés et éteints, ce visage pâle et défiguré, cette bouche entr'ouverte, qui fembloit vouloir encore achever des paroles commencées, cet air fuperbe et menaçant, que la mort même n'avoit pu

effacer. Toute ma vie il sera peint devant mes yeux; et fi jamais les Dieux me font regner, je n'ou. blierois point, après un fi funeite exemple, qu'un roi n'est digne de commander, et n'est heureux dans sa puissance, qu'autant qu'il la soumet à la raison. He! quel malheur pour un homme destiné à faire le bonheur public, de n'étre le' maitre de tant d'hommes que pour les rendre malheureux!

Fin du Second Livre.

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DE GIL BL AS.
LIVRE PREMIER.

CHAPITRE I. ..

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Pete

en

De la Naissance de GIL BLAS, et de son Education.

LAS de Santillane, mon père, après avoir long.

tems porté les armes pour le service de la monarchie Espagnole, se retira dans la ville où il avoit pris naissance. Il y épousa une petite burgeoise qui n'étoit plus dans sa première jeunesse, et je vins au monde dix mois après leur mariage. Ils allèrent ensuite demeurer à Oviedo, ou

Ma mère se fit femme de chambre et mon pere écuyer. Comme ils n'avoient pour tout bien que leurs gages, j'aurois couru risque d'être assez mal élevé, si je n'euffel pas eu dans la ville un oncle Chanoine. Il se nommoit Gil Pérez, Il étoit frère ainé

de ma mère, et mon par. rain." Représentez vous un petit homme haut de trois. piés et dem, extraordinairement gros, avec une foncée entre les deux épaule ; voilà mon oncle. Au refte, c'étoit un Ecclésiastique qui ne fongeoit qu'à bien vivre, c'est-à-dire, qu'à faire bonne chère; et fa Prébende, qui n'étoit pas mauvaise, lui en fournissoit les moyens.

Il me prit chez lui dès mon enfance, et se chargea de mon éducation. Je lui parus fi éveillé, qu'il résolut de cultiver mon esprit. Il m'acheta un alphabet, et entre prit de m'apprendre lui-même

à lire, ce qui ne lui fut pas moins utile qu'à moi; car en me fefant connoître mes lettres il se remit à la lecture, qu'il avoit toujours fort négligée: et à force de s'y appliquer il parvint á lire coutamment son Bréviaire, ce qu'il n'avoit jamais fait au: paravant. Il auroit encore bien voulu m'enseigner la langue Latine, c'eut été autant d'argent d'épargné pour lui: mais, hélas, le pauvre Gil Pérez! il n'en avoit de sa vie fu les premiers principes; c'étoit peut-être (car je n'avance pas cela comme un fait certain), le Chanoine du Chapitre le plus ignorant. Aufli j'ai oui

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