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du souper.il y eût toujours un repas magnifique prêt à servir, afin qu'au moment qu'il plairoit au maitre de la maison de se mettre à table, il trouvât les viandes les plus exquises, cuites à propos. .

Je ne parle point de ces dépenses pouffées jusqu'à l'extravagance et à la fureur: un plat composé de langues. des oiseaux les plus rares qui fussent dans l'univers; plu. fieurs perles d'un prix infini fondues, et infusées dans une liqueur, pour avoir le plaifir d'avaler en un seul coup un million.

A ces monstres de faste et de luxe, qui deshonorent l'humanité, opposons la modestie et la frugalité d'un Caton, l'honneur de son fiècle et de sa république: je parle de l'ancien, surnommé ordinairement le Censeur. Il fe glorifioit de n'avoir jamais bu d'autre vin que celui de les ouvriers et de fes domestiques, de d'avoir jamais fait acheter de viande pour son souper qui passât trente festerces, de n'avoir jamais porté de robe qui eut couté plus de cent drachmes d'argent. Il avoit appris, disoit

à vivre ainsi, par l'exemple du célèbre Curius, ce grand homme qui chafsa Pyrrhus d'Italie, et qui remporta trois fois l'honneur du triomphe. La maison qu'il avoit habitée dans le pays des Sabins, étoit voisine de celle de Caton, et par cette raison il le regardoit comme un modèle

que le titre du voisinage devoit encore lui rendre plus respectable. C'est ce Curius que les ambassadeurs des Samnites trouvèrent dans une maison petite et pauvre allis au coin de son feu o il fesoit cuire des racines; et qui refufa avec hauteur leurs présens, ajoutant que quiconque le pouvoit contenter d'un tel repas, n'avoit pas besuin d'or; .et que pour lui, il estimoit plus honorable de commander à ceux qui avoient de l'or, que de l'avoir foi-même.

Ces exemples, comme trop anciens, pourront faire peu d'impression sur la plupart des hommes de notre Tiec!e: mais ils en fesoient une fi profonde sur plusieurs des plus grands Empereurs Romains, que quoiqu ils fuf. - fent au comble des richesses et de la puissance, qu'ils dusfent foutenir la majesté d'un valte empire, et qu'ils eulsent devant les yeux les profusions en tout genre de leurs prédécesseurs; ils croyoient ne pouvoir aspirer à devenir véritablement grands, qu'autant que s'élevant au-deffus

de la corruption de leur fiecle, il se raprocheroient de ces vénérables modèles de l'antiquité, formés sur les regles de la raison la plus pure, et sur le goût le plus juste de la solide gloire.

C'est en étudiant ces grands originaux que Vespasien se déclara l'ennemi du fafte, des délices, de la bonne chère, et qu'il voulut dans tout son extérieur imiter la modestie et la frugalité des anciens. C'est par ses vertus qu'il ar rêta le cours du luxe public et des dépenses excessives, sur-tout celles de la table. Et ce desordre, qui avoit paru à Tibère au-dessus des remèdes, qui s'étoit infiniment accru depuis sous les mauvais princes, et que les loix armées de toute la terreur des peines n'avoient pu réprimer, céda à l'exemple seul de la fobriété et de la fimplicité, et au desir qu'on eut de lui plaire en l’imitant. Il dégrada de même et deshonora le luxe et la mollesse, en Ôtant le brévèt d'une charge à un jeune homme qui étoit venu tout parfumé pour l'en remercier, et en ajoutant: J'aimerois mieux que vous fentifiez l'ail.

LE DIABLE BOITEUX. UNE

NE nuit du mois d'O&obre couvroit d'épaisses té

nebres la célèbre Ville de Madrid: Déjà le peuple retiré chez lui, laissoit les rues libres aux amans qui vouloient chanter leurs peines ou leurs plaisirs sous les balcons de leurs maitresses: Déjà le fou des guitares causoit de l'inquiétude aux pères, et alarmoit les maris jaloux: Enfin il étoit près de minuit, lorsque Don Cléofas Lé. andro Perez Zambullo, ecolier d'Alcala, sortit brusque ment par une lucarne d'une maison, où le fils indiscret de la Déclle de Cithere l'avoit fait entrer. Il tâchoit de conserver sa vie et fon honneur, en s'efforçant d'échapper à trois ou quatre spadalins qui le suivoient de près pour le tuer, ou pour

lui faire épouser par force une Dame avec laquelle ils venoient de le surprendre,

Quoique seul contre eux, il s'étoit défendu yaillammeot et il n'avoit pris la fuite que parce qu'ils lui avoient enlevé son éj ée dans le combat. ils le poursuivirent quelque temps sur les toits; mais il trompa leur poursuite à la faveur de l'obscurité. Il marcha vers une lumière qu'il apperçut de loin, et qui, toute foible qu'elle étoit, lui fervit de fanal dans une conjoncture fi périlleuse. Après ayoir plus d'une fois couru risque de se rompre le cou, il arriva près d'un grenier d'où sortoient les rayons de cette lumière, et il entra dedans par la fenêtre, aussi transporté de joie qu'un pilote qui voit heureusement surgir au port fon vaiffeau menacé de naufrage.

Il regarda d'abord de toutes parts, et fort étonné de ne trouver personne dans ce galetas, qui lui parut un appartement assez singulier, il se mit à le considérer avec beaucoup d'attention. Il vit une lampe de cuivre pat. tachée au plafond, des livres et des papiers en confufion sur une table, des phioles et des cadrans de l'autre: Ce qui lui fit juger qu'il demeuroit au dessous quelque Aftrologue, qui venoit faire ces observations dans ce réduit.

Il rêvoit au péril que son bonheur lui avoit fait éviter, et délibéroit en lui-même s'il demeureroit-là jusqu'au lendemain, ou s'il prendroit un autre parti, quand il entendit pouffer un long foupir auprès de lui. Il s'imagina d'abord que c'étoit quelque fantôme de son esprit agité, une illusion de la nuit; c'est pourquoi, fans s'y arrêter, il continua toutes ses reflexions.

Mais ayant oui soupirer pour la seconde fois, il ne douta plus que ce ne fût une chose réelle; et bien qu'il ne vît personne dans la chambre, il ne laissa s'écrier: Qui diable soupire ici? C'est moi, Seigneur, ecolier, lui répondit auffi-tôt une voix qui avoit quelque chose d'extraordinaire. Je suis, depuis fix mois, dans une de ces phioles bouchées. Il loge en cette maifon un savant Aftrologue, qui eft Magicien. C'est lui qui, par le pouvoir de son art, me tient enfermé dans cette étroite prison. Vous êtes donc un esprit, dit Don Cléo. fas, un peu troublé de la nouveauté de l'avanture. Je suis un Démon, répartit la voix. Vous venez ici fort à propus pour me tirer d'esclavage. Je languis dans l'oisiveté; car je suis le Diable de l'enfer le plus vif et le plus laborieux.

Ces paroles causerent quelque frayeur au Seigneur Zambullo; mais, comme il étoit naturellement courageur, il se rasfura, et dit d'un ton ferme à l'Esprit: Seigneur Diable, apprenez-moi, s'il vous plait, quel raug vous tenez parmi vos Confrères, fi vous êtes un Démon

pas de

noble ou roturier. Je suis un Diable d'importance, répondit la voix, et celui de tous qui a le plus de réputa. tion dans l'un et l'autre Monde., Seriez-vous par hazard, répliqua Don Cléofas, le Démon qu'on appelle Lucifer? Non, repartit l'Esprit: C'est le Diable des Charlatans. Etes-vous Uriel ? reprit l’ecolier. Fi donc, interrompit brusquement la voix, c'est le Patron des Marchands, des Tailleurs, des Bouchers, des Boulangers, et des autres voleurs du T'iers-Etat. Vous êtes peut-être Belzebut, dit Léandro. Vous moquez-vous, 1épondit l'Esprit? C'est le Démon des Dutegnes et des Ecuyers. Cela m'éronne, dit Zambulio; je croyois Bel. zébut un des plus grands personnages de votre compagnie. Ceit un de ses moindres sujets, repartit le Démon. Vous n'avez pas des idées justes de notre Enfer.

Il faut donc, reprit Don Cleofas, que vous soyez Lé. , viathan, Belphégor ou Astarot. Oh! pour ces trois-là; dit la voix, ce sont des Diables du premier ordre, ce sont des Esprits de cour. Ils entrent dans les conseils des Princes, animent les Ministres, forment les ligues, excitent les foulevemens dans les Etats, et allument les flam. beaux de la guerre. Ce ne sont pas la des maroufles, comme les premiers que vous avez nommés. Eh! ditesnoi, je vous prie, repliqua l'ecolier, quelles sont les fonctions de Flagel ? Il est l'âme de la Chicane et l'esprit du Barreau, repartit le Démon. C'est lui qui a composé le Protocole de Huilliers et des Notaires. Il inspire les Plaideurs, possede les Avocats, et obfede les Juges.

Pour moi j'ai d'autres occupations ; je fais des mariages ridicules: L'unis des barbons avec des mineures, des maitres avec leurs servaites, et des filles mal dotées avec de tendres Amans qui n'ont point de fortune. C'est moi qui ai introduit dans le monde de luxe, la débauche, les jeux de hazard, et la Chymie. Je suis l'inventeur de la Danse, de la Musique, de la Comédié, et de toutes les modes nouvelles de France. En un mot, je m'appelle Asmodée, surnommé le Diable Boiteux. Hé quoi ! s'écria Don Cléofas, vous

seriez ce fac meux Asmodée, dont il est fait une fi glorieuse mention dans Agripa.

Ah! vraiment vous ne m'avez pas dit tous vos amusemens. Vous avez oublié le meilleur. Je fais que vous vous divertissez quelquefois

a

à foulager les Amans malheureux. A telles enfeignes que, l'année passée, un Bachelier de mes amis obtint, par votre fecours, dans la Ville d'Alcala, les bonnes graces de la femme d'un Docteur de l'Université. Cela est vrai, dit l'esprit. Je vous gardois celui-là pour le dernier. Je suis le Dieu Cupidon, car les Poëtes m'ont donné ce joli nom, et ces Messieurs me peignent fort avantageusement. 11 disent, que j'ai des ailes dorées, in bandeau sur les yeux, un arc à la main, un carquois plein de flèches sur les épaules, et avec cela une beauté ravisfante. Vous allez voir toute-à-l'heure ce qui en eft, fi vous voulez me mettre en liberté. Seigneur Asmodée, repliqua Leandro Pérez ; il

Y long-tems, comme vous savez, que je vous fuis entièrement dévoué.

Le péril que je viens de courir en peut faire foi. Je suis bien-aise de trouver l'occasion de vous fervir

. Mais le vase qui vous récele est sans doute un vafe enchanté. Je tenterois vainement de le déboucher,

de le brifer. Ainfi je ne sais pas trop bien de quelle manière je pourrois vous delivrer de prison. Je n'ai pas un grand usage de ces fortes de délivrances : et entre nous, fi tout fin Diable que vous êtes, vous ne sauriez vous tirer d'affaire, comment un chetif mortel en pour. fa-t-il venir à bout? Les hommes ont ce pouvoir, répondit le Démon. La phiole où je suis retenu n'est qu'une simple bouteille de verre, facile à briser. Vous n'avez qu'à la prendre, et qu'à la jetter par terre ; j'apparoîtrai tout aussi tôt en forme humaine. Sur ce pied-la, dit l’ecolier, la chose est plus aisée que je ne pensois. Apprenez-moi donc dans quelle phiole vous êtes ? J'en vois un assez grand nombre de pareilles, et je ne puis la démê. ler. C'est la quatrième du côté de la fenêtre, repliqua l'esprit. Quoique l'empreinte d'un cachet magique foit sur le bouchon, la bouteille ne laissera pas de se casser.

Cela suffit, reprit Don Cléofas. Je suis prêt à faire ce que vous souhaitez. Il n'y a plus qu'une petite difficulté qui m'arrête. Quand je vous aurai rendu le service dont il s'agit, je crains de payer les pots cassés. Il ne vous arriverà aucun malheur, répartit le Démon. Au contraire, vous serez content de ma reconnoissance. Je vous apprendrai tout ce que vous voudrez savoir. Je vous inftruirai de tout ce qui se passe dans le monde. Je vous découvrirai

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