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qu'il n'étoit pas moins invincible à ses citoyens, qu'a fes ennemis.

Minucius, en conséquence de l'égalité du pouvoir qu'on venoit de mettre entre lui et Fabius, lui proposa de commander chacun leur jour, ou même un plus long espace de tems. Fabius refusa ce parti, qui expofoit toute l'Armée au danger, pendant le tems qu'elle seroit comman. dée par Minucius; et il aima mieux partager les troupes pour se mettre en état de conserver au moins la partie qui lui feroit ćchue. Ce

que Fabius avoit prévu, arriva bientôt. Son collégue, avide et impatient de combattre, avoit donné tête baissée dans des embuches que lui avoit dressé Annibal, et fon armée alloit être entièrement défaite. Le Dictateur, fans perdre de tems en d'inutiles reproches; “ Mar.

chons," dit-il à ses soldats, “ au secours de Minucius, et arrachons aux ennemis la victoire, et à nos citoyens " l'aveu de leur faute." Il arriva fort à

propos,

et ob." ligea Annibal de sonner la retraite. Ce dernier en se retirant difoit, “ que cette nuée, qui depuis longtems paroissoit sur le haut des montagnes, avoit enfin crevé avec un grand fracas, et causé un grand orage.”

Un service fi important, et place dans une telle conjoncture, ouvrit les yeux à Minucius, et lui sit reconnoitre la faute. Pour la réparer sans délai, il alla dans le moment même avec son armée à la tente de Fabius, et l'appellant son père et son libéiateur, lui déclara qu'il venoit se remettre sous son obéissance, et qu'il caffoit luimême un Décrèt dont il se trouvoit plus chargé quihonoré. Les foldats de leur côté en firent furent plus de part et d'autre qu'embraílemens et marques de la reconnoiffance la plus vive; et le reste de ce jour, qui avoit pensé être fi funefte à la république, fe passa dans la joie et les divertissemens.

Patcille de Cannes. L'action la plus célèbre d’Annibal, et qui devoit, ce femble, renverser .pour toujours la puiffance Romaine, fut la bataille de Cannes. On avoit nommé à Rome pour Consuls L. Æmilius Paulus, et C. Terentius Varron. Ce dernier d'une basse et vile naissance, par les grands biens son père lui avoit laissés, et par son adresse à

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gagner les bonnes graces du peuple en se déclarant contre les Grands, avoit trouvé le moyen de parvenir au con-, sulat fans y porter d'autre mérite que celui d'une ambition démesurée et d'une estime de lui-même sans bor. Il disoit hautement “ que

le

moyen de perpétuer guerre,

étoit de mettre des Fabius à la tête des “ armées; que pour lui, dès le premier jour qu'il ver" roit l'ennemi, il sauroit bien la terminer.” Son col. légue, qui favoit que la témérité, outre qu'elle est destituée de raison, avoit toujours été jusques-là trèsmalheureuse, pensoit bien autrement. Fabius le

voyant près de partir pour la campagne, le confirma encore dans ces sentimens, et lui répéta bien des fois

que

le seul moyen de vaincre Annibal étoit de temporiser, et de traîner la guerre en longeur. « Mais,” lui dit-il, « les

Citoyens, encore plus que les ennemis, travailleront à

vous rendre ce moyen impraticable. Vos soldats en “ cela conspireront avec ceux des Carthaginois: Varron " et Annibal penseront de même sur ce point. Il faut

que vous seul teniez tête et réfiftiez à ces deux chefs. “ Le moyen de le faire, c'est de demeurer ferme contre “ les bruits et les discours populaires, et de ne vous lais“ fer ébranler ni par la fauffe gloire de votre collégue, ni

par la fauffe honte dont on tâchera de vous couvrir. “ Souffrez qu'au lieu d'homme précautionné, circon“ spect, et habile dans le métier de la guerre, on vous “ faffe passer pour un chef timide, lent, sans connoissance " de l'art militaire. J'aime mieux vous voir craint par

un ennemi fa re, que loué par des citoyens imprudens.”

Chez les Romains, en tems de guerre, on levoit chaque année quatre légions, dont chacune étoit com. posée de quatre mille hommes de pié, et de trois cens cavaliers. Les alliés, c'est-à-dire les peuples voisins de Rome, fournissoient un pareil nombre de fantassins, avec le double et quelquefois le triple de cavalerie. Et pour l'ordinaire on partageoit ces troupes entre les deux Consuls, qui fesoient la guerre séparément, et en différens pays. Ici, comme l'affaire étoit décisive, les deux Confuls marchérent ensemble, et le nombre des troupes tant Romaines que Latines fut doublé, et les légions augmen• tées chacune de mille hommes de pié, et de cent de ca. valerie.

Le fort de l'armée d'Annibal étoit dans la cavalerie: c'elt pourquoi L. Paulus vouloit éviter de combattre en rase campagne. D'ailleurs les Cartliaginois- manquoient absolument de vivres, et ne pouvoient pas encore subsister dix jours dans le pays, de forte que les troupes Efpagnoles étoient près de se débander. Les armées furent quelques jours à fe regarder: enfin. après divers mouvemens, Varron, malgré les remontrances de son collégue, engagea la bataille près du petit village de Cannes. Le terrain étoit fort favorable aux Carthaginois; et Annibal, qui favoit profiter de tout, avoit rangé ses troupes de sorte que le vent Vulturne, qui fe leve dans un certain tems réglé, devoit souffler directement contre le visage des Romains pendant le combat, et les inonder de pouffière. La victoire fut longtems disputée et tourna enfin pleinement du côté des Carthaginois. Le Conful L. Paulus fut blessé à mort, et plus de cinquante mille hommes demeurèrent sur la place, parmi lesquels étoit l'élite des officiers. Varron, l'autre Consul, se retira à Venouse avec soixante et dix cavaliers seulement.

Maharbal, l'un des Généraux Carthaginois, vouloit que fans perdre de tems l'on marchật droit à Rome, promettant à Annibal de le faire souper à cinq jours de. la dans le Capitole. Et sur ce que celui-ci répliqua qu'il ? faloit prendre du tems pour délibérer sur cette proposition: “ Je vois bien, “ dit Maharbal, “ que

les Dieux n'ont pas

donné au même homme tous les talens à la

Vous savez vaincre, Annibal, mais vous ne “ favez pas profiter de la victoire." En effet, plusieurs croyent que ce délai sauva Rome et l'Empire.

Il est aisé de comprendre quelle fut la consternation à Rome; quand cette funeste nouvelle s'y fut répandue. Cependant on n'y perdit point courage.

Après avoir imploré le secours des Dieux par des prières publiques, et par des facrifices, les Magiftrats raffurés par les fages conseils, et

par

la ferme contenance de Fabius, donnèrent ordre à tout, et pourvurent à la sureté de la Ville. On leva fur le champ quatre légions, et mille cavaliers, en accordant dispense d'âge à plusieurs, qui n'avoient pas dix-sept ans. Les Alliés firent aussi nouvelles levées. Dix Officiers Romains, qu'Annibal avoit laissé fortir sur leur parole, arrivèrent à Rome, pour demander qu'on

“ fois.

rachetât les prisonniers. Quelque besoin qu'eût la république de soldats, elle refusa constamment de racheter ceux-ci, pour ne point donner d'atteinte à la discipline Romaine, qui punifioit fans pitié quiconque se rendoit volontairement à l'ennemi; et elle aina mieux armer des esclaves qu'elle acheta des particuliers jusqu'au nombre de huit mille, et des prisonniers qui étoient arrêtés pour dettes, ou pour crimes, qui montèrent jusqu'a fix mille; lubonnite, dit l'historien, cédant à l'utile dans ces trites conjonctures.

A Rome, le zèle des particuliers et l'amour du bien public éclaièrent alors d'une manière merveilleuse. 11 n'en fut pas ainsi des alliés. Les défaites précédentes n'avoient

pu

ébranler leur fidélité; niais ce dernier coup, qui selon eux devoit abbatre l'Empire, les renversa, et plufieurs se rangèrent du côté du vainqueur. Cependant ni la perte de tant de troupes, ni la défection de tant d'alliés, ne purent porter le peuple Romain à entendre parler d’accommodement.

Loin de perdre courage, jamais il ne fit parcitre tant de grandeur d'âme; et lorsque le Conful, après une fi grande défaite dont il avoit été la principale cause, revint à Rome, tous les Corps de l'Etat- allèrent au devant de lui, et lui rendirent graces de ce qu'il n'avait point deepéré de la République ; au lieu qu' à Carthage, après une telle disgrace, il n'y avoit point de fupplice auquel un Général n'eût dû s'attendre.

Capoue fut une des villes alliées qui se rendit á. Annibal. Mais le séjour qu'y firent ses troupes pendant les quartiers d'hiver, leur devint bien funefte. Ce courage mâle, que ruls maux, nulles fatigues n'avoient pu vaincre, fut entièrement énervé

par

les délices de Capoue; où les soldats fe plougèrent avec d'autant plus d'avidité, qu'ils

y étoient moins accoutumés. Cette faute d'Annibal, ielon les connoisseurs, fut plus grande que celle qu'il avoit commise, en ne marchant pas droit contre Rome après la bataille de Cannes. Car ce délai pouvoit pa. roitre n'avoir que différé la victoire:, au lieu que cette dernière faute le mit absolument hors d'état de vaincre. Ainsi Capoue fut pour Annibal, ce que Cannes avoit été pour les Romains.

Du LUXE DE LA TABLE. IL fut porté à Rome dans les derniers tems de la ré

publique à un excès qui paroit à peine croyable: et fous les Empereurs on enchérit encore sur ce qui s'étoit pratiqué jusques-là.

Luculle, qui d'ailleurs avoit d'excellente qualités crut au retour de ses campagnes devoir substituer à la gloire des armes et des combats celle de la magnificence, et il tourna tout son esprit de ce côté-là. Il employa des fømmes immenfes pour ses bâtimens et pour ses jardins: il fit encore de plus grandes dépenses pour sa ta. ble. Il vouloit que chaque jour elle fût fervie avec la même fomptuofité, n'y eût-il personne de dehors. Comme son maitre d'hôtel s'excusoit un jour de la modicité d'un repas fur ce qu'il n'y avoit point de compagnie: " Ne savois-tu pas,” lui dit-il, “ que Luculle devoit man" ger aujourd'hui chez Luculle?”. Cicéron et Pompée, ne pouvaot croire ce qu'on difoit de la magnificence ordinaire de ses repas, voulurent un jour le surprendre, et s'assurer par eux-mêmes de ce qui en étoit. L'ayant rencontré dans la place publique, ils lui demandèrent à diner, et ne souffrirent pas qu'il donnât pour

cela aucun Il fe contenta donc d'ordonner qu'on les fit manger dans la fale d'Apollon. Le repas fut fervi avec une promptitude et une opulence qui surprit et effraya les conviés. Ils ne savoient pas que la fale d'Apollon étoit le mot de guet, et fignifioit que le feitin devoit monter à cinquante mille drachmes.

Si la bonne chère et le luxe de la table peuvent procurer quelque solide gloire, Luculle étoit le plus grand homme de fon tems. Mais qui ne voit quelle petiteffe d'esprit, et mêine quelle folie il y avoit à faire confifter fon honneur et fa réputation à perfuader le public que tous les jours il fesoit pour lui seul des dépenses énormes et insensées? Voila pourtant de quoi il se repaissoit.

Voici une autre espèce de folie. Une personne entrant dans la cuisine dintoine, fut surprise d'y voir huit fangliers qu’on feloit rôtir en même tems. Elle crut que le nombre des convives dt voit être fort grand, ce n'en étoit point-là la raison. C'est que chez Antoine, pendant qu'il étoit à Alexandrie, il falloit que vers l'heure

ordre à ses gens.

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