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lons donc toujours notre train. Après tout, nos corfrères, malgré l'averfion qu'ils ont pour la saignée, ne fçavent pas faire des plus grands miracles que nous; et je crois que leurs drogues valent bien nos spécifiques.

Nous continuâmes à travailler sur nouveaux frais, et nous y procédâmes de manière qu'en moins de fix femaines nous fimes autant de veuves et d'orphelins que

le fiége'de Troye. Il sembloit que la peste fut dans Valladolid, tant on y faisoit de funerailles. Il venoit tous les jours au logis quelque père nous demander compte d'un fils que nous lui avions enlevé, ou bien quelque oncle qui nous reprochoit la mort de son neuveu. Pour les neveux et les fils.dont les oncles et les pères s'étoient mal-trouvés de nos remèdes, ils ne paroisfoient point chez nons. Les maris étoient aufli fort discrèts: ils ne nous chicanoient point sur la perte de leurs femmes. Mais les personnes affligées dont il nous falloit essuyer les reproches, avoient quelquefois une douleur brutale. Ils nous appelloient ignorans, affaffins. Ils ne menageoient point les termes. j'étois ému de leurs épithètes; mais mon maitre, qui étoit fait à cela, les écoutoit de fang froid. J'aurois pu comme lui m'accoûtumer aux injures, fi le Ciel, pour ôter sans doute aux malades de Valladolid un de leurs fléaux, n'eût fait naître une occasion de me dégoûter de la médecine, que je pratiquois avec fi peu de fuccès. C'est de quoi je vais faire un détail fidèle, dût le lecteur en rire à mes dépens.

Il y avoit dans notre voisinage un jeu de paume, où les fainéans de la ville s'assemblojent chaque jour. On y voyoit un de ces braves de profession, qui s'érigent en maitres, et décident les différends dans les tripots. Il étoit de Biscaye, et se faisoit appeller Don Rodrigue de Mondragon. Il paroissoit avoir trente ans. C'étoit un homme d'une taille ordinaire, mais fec et nerveux. Outre deux petits yeux étincelans qui lui rouloient dans la tête, et fembloient menacer tous ceux qu'il régardoit, un nez fort épaté lui tomboit sur une moustache rouffe, qui s'élevoit en croc jusqu'à la temple. Il avoit la parole fi rude et fi brusque, qu'il n'avoit qu'à parler, pour inspirer de l'effroi. Ce casseur de raquettes s'étoit rendu le tyran du jeu de paume. Il jugeoit impérieusement les contestations qui survenoient entre les joueurs, et il ne falloit pas qu'on appellât de ses jugemens, à moins que l'appellant

ne fut

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De' voulât se résoudre à recevoir de lui lendemain un car.
tel de défi. Tel que je viens de représenter le seigneur
Don Rodrigue, que le Don, qu'il mettoit à la tête de fon
nom, n'empêchoit pas d'être roturier, il fit une tendre
impression sur la maîtresse du tripot. C'étoit une femme
de quarante ans, riche, affez agréable, et veuve depuis
quinze mois. J'ignore comment il put lui plaire. Ce

pas
assurément

par

fa beauté; ce fut donc par ce je ne fçais quoi qu'on ne sçauroit dire. Quoi qu'il en soit

, elle 'eut du goût pour lui, et forma le dessein de l'épouser; mais dans le tems qu'elle se préparoit à confom. mer cette affaire, elle tomba malade, et malheureusement pour elle je devins son médecin. Quand la maladie n'au. rồit pas été une fièvre maligne, mes remèdes suffisoient pour la řendre dangereuse. Au bout de quatre jours, je remplis . de deuil le tripot. La paumière alla où j'envoyois tous mes malades, et ses parens s'emparèrent de fon bien. Don Rodrigue au désespoir d'avoir perdu sa maîtrefie, ou plutôt l'ésperance d'un mariage très-avanta. geux pour lui, ne se contenta pas de jetter feu et flammes contre moi, il jura qu'il me passeroit son épée au travers du corps, et m'extermineroit à la première vue. Un voi fin charitable m'avertit de ce ferment; et la connoissance que j'avois de Mondragon, bien loin de me faire mépriser cet avis, me remplit de trouble et de frayeur. Je n'ofois sortir du logis, de peur de rencontrer ce diable d'homme, et je m'imaginois fans ceffe le voir entrer dans notre maifon d'un air furieux. Je ne pouvois goûter un moment de repos. Cela me détacha de la médecine, et je ne fongeai plus qu'à m'affranchir de mon inquiétude. Je repris mon habit brodé, et après avoir dit adieu à mon maitre, qui ne put me retenir, je sortis de la ville à la pointe du jour, non sans craindre de trouver Don Rodrigue en mon chemin.

CHAPITRE VI. Quelle route il prit en fortant de Valladolid, et quel homme

le joignit en chemin. E

derrière moi, pour voir fi ce redoutable Biscayen ne suivoit point mes pas. J'avois l'imagination fi remplie

R

de cet homme-là, que je prenois pour lui tous les arbres et les buissons. Je sentois à tous momens mon cæur tres. faillir d'effroi. Je me raffurai pourtant après avoir fait une bonoe lieue, et je continuai plus doucement mond

chemin vers Madrid, où je me propofois d'aller. Je quittois sans peine le séjour de Valladolid; tout mon regret étoit de me séparer de Fabrice, mon cher Pylade, à qui je n'avois pu même faire mes adieux. Je n'étois nullement fâché d'avoir renoncé à la médecine; au contraire, je demandois pardon à Dieu de l'avoir exercée. Je ne laislai pas de compter avec plaisir l'argent que j'avois dans mes poches, bien que ce fût le salaire de mes affaffinats. Je ressemblois aux femmes qui ceffent d'être libertines, mais qui gardent toûjours à bon compte le profit de leur libertinage, : J'avois en réaux, à peu près, le valeur de cing ducats. C'étoit-là tout mon bien. . Je me promettois avec cela de me rendre à Madrid, où je ne doutois point que je ne trouvafle quelque bonne condition. D'ailleurs, je fouhaitois paffionnément d'être dans cette superbe-ville, qu'on m'avoit vantée comme l'abrégé de toutes les mer. veilles du monde.

Tandis que je rappellois tout ce que j'en avois oui dire, et que je jouiffois par avance des plaisirs qu'on y prend, j'entendis la voix d'un homme qui marchoit sur mes pas, et qui chantoit à plein gosier. Il avoit fur le dos un fac de cuir, une guitarre pendue au col, et il portoit une assez longue épée. Il alloit fi bon train qu'il me joignit en peu de tems. C'étoit un des deux garçons barbiers, avec qui j'avois été en prison pour l'aventure de la bague. Nous nous reconnâmes d'abord l'un l'autre, quoique nous eus. fions changé d'habit, et nous demeurâmes fort;étonnés de nous rencontrer inopinément sur un grand chemin. Si je lui témoignai que j'étois ravi de l'avoir pour compagnon de voyage,

de son côté sentir une extrême joie de me revoir. Je lui contai pourquoi j'avois abandunné Valladolid; et lui, pour me faire la même confidence, m'apprit qu'il avoit eu du bruit avec son maitre, et qu'ils s'étoient dit tous deux réciproquement un éternel adieu. Si j'euffe voulu, ajouta-t-il, demeurer plus long-tems à Valladolid, j'y aurois trouvé dix boutiques pour une ; car, fans vanité, j'ose dire qu'il n'est point de barbier en Elpagne, qui [cache mieux que moi raser à poil et à contre

il me parut

poil, et mettre une moustache en papillotes. Mais je n'ai pu réfilter davantage au violent defir que j'ai de retourner dans ma patrie, d'où il y a dix années entières que je suis! forti. Je veux respirer un peu l'air natal, et sçavoir dans quelle situation font mes parens. Je ferai chez eux après demain; puisque l'endroit qu'ils habitent, et qu'on apelle Olmédo, eit un gros village en deçà de Ségovie.

Je réfolus d'accompagner ce barbier jusques chez lui, et d'aller à Ségovie chercher quelque commodité pour Madrid. Nous commençames à nous entretenir de choses indifférentes en poursuivant notre route. Ce jeune homme étoit de bonne humeur, et avoit l'esprit agréable. Au bout d'une heure de conversation, il me demanda fi je me fentois de l'appétit. Je lui répondis qu'il le verroit à* la première hôtellerie. En attendant que nous y arrivions, me dit-il, nous pouvons faire une pause. J'ai dans mon sac de quoi déjeûner. Quand je voyage, j'ai tou.' jours foin de porter des provifions. Je ne me charge point d'habits, de linge, ni d'autres hardes inutiles. Je ne veux rien de fuperflu. Je ne mets dans mon fac que des mu." nitions de bouche, avec mes rasoirs, et une savonnette. Je n'ai besoin que de cela. Je lõuai sa prudence, et confentis de bon coeur à la pause qu'il me proposoit. J'avois faim, et je me préparois à faire un bon repas. Après ce qu'il venoit de dire, je m'y attendois. Nous nous detournatnes un peu da grand chemin, pour nous asseoir sur l'herbe La, mon garçon barbier étala ses vivres, qui confiftoient dans cinq ou fix oignons, avec quelques morceaux de pain et de fromage, mais ce qu'il produifit comme la meilleure pièce du fac, fut un petit outre, rempli, disoit-il, d'un vin délicat et friand. Quoique les mêts ne fullent pas bien favoureux, la faim qui nous preffoit l'un et l'autre, ne nous permit pas de les trouver mauvais; et nous vuidâmes aussi l'outre, où il y avoit environ deux pintes d'un vin qu'il se feroit fort bien passé de me vanter. Nous nous levâmes après cela, et nous nous remîmes en marche avec beaucoup de gaieté. Le barbier, à qui Fabrice avoit dit qu'il m'étoit arrivé des aventures trèsparticulières, me pria de les lui apprendre moi-même. Je crus ne pouvoir rien refufer à une homme qui m'avoit fi bien régalé.'* Je lui donnai la fatisfaction qu'il demandoit. Ensuite, je lui dis, que pour reconnoître ma com

plaisance, il falloit qu'il me contât auffi l'histoire de la vie. Oh! pour mon histoire, s'écria-t-il, elle ne mérite guère d'être entendue... Elle ne contient que des faits fort fimples. Néanmoins, ajouta-t-il, puisque nous n'a: vons rien de meilleur à faire, je vais vous la raconter telles qu'elle eft. En même tems il en fit le récit, à peu près de cette forte.

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CHAPITRE VI.

Histoire du garçon barbier. Ernand Perés de la Fuente mon grand-père (je prends, F

la chose de loin,) après avoir été pendant cinquante aps barbier du village d'Olmedo, mourut, et lafla quatre

L'ainé, nommé Nicolas, s'empara de la boutique, et lui succéda dans sa profeflion. . Bertrand, le puiné, le; mettant le commerce en tête, devint marchand mercier, et Thomas qui étoit le troisième fe fit maître d'école. Pour le quatrième, qu'on appelloit Pédro, comme il se sentoit né pour les belles lettres, il vendit une petite pièce. de terre, qu'il avoit eue pour fon, partage, et alla dei, nieurer, à Madrid, où il espéroit qu'un jour il fe feroit: diftinguer par son sçavoir et par son esprit, Ses trois autres frères ne le séparèrent point. Il s'établirent à Olmedo, en fę mariant avec des filles de laboureurs, qui leur apportèrent en mariage peu de bien, mais en récompense une grande fécondité. Elles firent des enfans, comme à l'envi l'une de l'autre. Ma mère, femme da, barbier, en mit au monde lix pour sa part, dans les cing premières années de son mariage. Je fus du nombre de , ceux-la. Mon pere un'apprit de très bonne heure à raser; et lorsqu'il me vit parvenu à l'age de quinze ans, il me. chargea les épaules de ce. faç que vous voyez, me eeignit, d'une longue epée, et me dit : Va, Diego, tu es en étatj présentement de gagner ta vie; va courir le pays. Tu as besoin de voyager pour te dégourdir, et te perfectionner dans ton art. Pars, et ne reviens Olmedo qu'après avoir fait le tour de l'Espagne. Que je n'entende point parler de toi avant ce tems-la. En achevant ces paroles, il m'embrassa de bonne amitié, et me pousla hors du logis.. Tels furent les adieux de mon père.

Pour ma mere, qui avoit moins de rudesse dans ses

mcurs,

elle parut plus

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