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ne sera

de votre vie passée. Vous devez bien avoir des choses sur la conscience. Vous viendrez, s'il vous plaît, en pri. fon faire une confeffion générale. J'y veux mener aussi, continua-t-il, cette bonne vieille; je juge qu'elle sçait une infinité d'histoires curieuses, que monsieur le Corregidor

pas fâché d'entendre. Les deux femmes, à ces mots, mirent tout en usage pour nous attendrir. Elles remplirent la chambre de cris, de plaintes et de lamentations. Tandis que la vieille à genoux, tantôt devant l'alguazil et tantôt devant les archers, tâchoit d'exciter leur compassion, Camille me prioit de la manière du monde la plus touchante de la lauver des mains de la justice; c'étoit une chose à voir que ce spectacle. Je feignis de me laisser fléchir: Monfieur l'officier, dis-je au fils de Nunez, puisque j'ai mon diamant, je me console du reste. Je ne souhaite pas qu'on fasse de la peine à cette pauvre femme. Je ne veux point la mort du pécheur. Fi donc, répondit-il, vous avez de l'humanité. Vous ne seriez

pas

bon à être exempt. Il faut, poursuivit-il, que je m'acquitte de ma commission. Il m'eft expressément ordonné d'arrêter ces infantes. Monsieur le Corregidor en veut faire un exemple. Hé! de grace, repris-je, ayez quelque régard à ma prière, et relâchez-vous un peu de votre devoir en faveur du présent que ces dames vont vous offrir. Oh! c'est une autre affaire, repartit-il; voilà ce qui s'appelle une figure de thétorique bien placée: çà, voyons. Qu'ont-elles à me donner? J'ai un collier de perles, lui dit Camille, et des pendans d'oreilles d'un prix considérable. Oui, mais, interrompit-il brusquement, fi cela vient des Illes Philip pines, je n'en veux point. Vous pouvez les prendre en afsurance, reprit-elle; je vous les garantis fins. En même tems elle se fit apporter par la vieille une petite boëte, d'où elle tira le collier et les pendans, qu'elle mit entre les mains de monfieur l'alguazil: Bien qu'il ne se connût guères mieux que moi en pierreries, il ne douta pas que celles qui compofoient les pendans ne fuffent fines, aulli. bien

que les perles. Ces bijoux dit-il, après lès avoir confidérés attentivement, me paroissent de bon alloi; et fi l'on ajoute à cela le flambeau d'argent que tient le feigneur Gil Blas, je ne réponds plus de ma fidélité. Je ne crois pas, dis-je alors à Camille, que vous vouliez pour une bagatelle rompre un accommodement fi avantageux pour vous. En prononçant ces dernières paroles, j'6tai la bougie, que je remis à la vieille, et livrai le flambeau à Fabrice, qui s'en tenant-là, peut-être parce qu'il n'appérçevoit plus rien dans la chambre qui fe pût aisément emporter, dit aux deux femmes: Adieu mes dames, de meurez tranquilles. Je vais .parler à monsieur le Corrés gidor, et vous rendre plus blanches que la neige. Nous Îçavons lui tourner les choses comme il nous plait; et

ne lui faisons des rapports fideles, que quand rien ne nous oblige à lui en faire de faux.

nou

CHAPITRE V.

Nous empor.

Suite de l'aventure de la bague retrouvée ; Gil Blas aban.

donne la médecine, et le séjour de Valladolid. A

Près avoir exécuté de cette manière le prejet de applandiflant d'un succès qui furpasfoit notre attente; car nous n'avions compté que sur la bague. tions fans façon tout le refte. Bien loin de nous faire un scrupule d'avoir volé des courtisanes, nous nous imaginions avoir fait une action méritoire. Meffieurs, nous dit Fabrice, lorsque nous fûmes dans la rue après avoir fait une si belle expédition, nous quitterons-nous sans vous en réjouir le verre à la main? Ce n'est pas mon sentiment; et je suis d'avis que nous regagnions notre cabaret, où nous pafferons la nuit à nous réjouir. Demain nous vendrons le flambeau, le collier, les pendans d'oreilles, et nous en partagerons l'argent en frères. Après quoi, chacun reprendra le chemin de fa maison, et s'excusera dù mieux qu'il lui sera possible auprès de fon maitre. La pensée de monfieur l’alguazil nous parut très-judicieuse. Nous retournames tous au cabaret, les uns jugeant qu'ils trou. veroient facilement une excuse pour avoir découché, et les autres ne se souciant guères d'être chassés de chez eux.

Nous fimes apprêter un bon souper; et nous nous mimes à table avec autant d'appétit que de gaieté. Le repas fut affaifonné de mille discours agréables. Fabrice, fur-tout; qui fçavoit donner de l'enjouement à la conversation, divertit fort la compagnie. Il lui échappa je ne {çais combien de traits pleins de fel Caftillan, qui vaut bien le fel Attique. Mais dans le temps que nous étions le plus en train de rire, notre joie fut tout-à-coup troublée par un évènement imprévu et des plus désagréables. Il entra dans la chambre où nous soupions un homme assez bien-fait, suivi de deux autres de très-mauvaise mine. Après ceux-là, trois autres parurent, et nous en comptâmes jusqu'a douze, qui farvinrent ainsi trois à trois. Ils portoient des carabines, avec des épées, et des bayonnettes. Nous vîmes bien que c'étoient des archers de la pa. trouille, et il ne nous fut pas difficile de juger de leur intention. Nous eûmes d'abord quelque envie de résister; mais ils nous envelopèrent en un instant, et nous tinrent en respect, tant par leur nombre, que par leurs armes à feu. Messieurs, nous dit le commandant, d'un air raillear, je sçais par quel ingénieux artifice vous venez de retirer une bague des mains de certaine aventurière. Certes, le trait elt excellent, et mérite bien une récompense pub. lique. Aufli ne peut-elle vous échapper; la justice qui vous destine dans son palais un logement, ne manquera pas

de payer un fi bel effort de génie. Toutes les perSonnes à qui ce discours s'adressoit, en furent déconcertées. Nous changeâmes de contenance, et sentimes à notre tour la même frayeur que nous avions inspirée chez Camille. Fabrice pourtant, quoique pâle et défait, voulut nous juftifier. Seigneur, dit-il, nous n'avons pas eu une mauvaise intention, et par consequent on nous doit pardonner cette petite fupercherie. Comment diable, répliqua le commandant avec colère, vous appellez cela une petite supercherie? Sçavez-vous bien qu'il y varde la corde? Outre qu'il n'est pas permis de se rendre justice soi-même, vous avez emporté un flambeau, un collier, et des pendans d'oreilles; et ce qui, sans doute, est un cas pendable, c'est que pour faire ce vol, vous vous êtes travestis en archers. Des misérables se déguiser en honnêtes gens, pour mal faire! Je vous trouverai trop heureux, ti l'on ne vous condamne qu'à faucher le grand pré. Lorsqu'il nous eût fait comprendre que la chofe étoit encore plus serieuse que nous ne l'avions pensé d'abord, nous nous jettâmes tous à ses pieds, et le priâmes d'avoir pitié de notre jeunesse: mais nos prières furent inutiles. De plus, ce qui est tout à fait extraordinaire, il rejetta la proposition que nous fimes de lui abandonner le collier, les pendans et le flambeau. Il refusa même ma bague, parce que je la lui offrois, peut-être, en trop bonne compagnie. Enfin, il se

montra inexorable. Il fit défarmer mes compagnons, et nous emmena tous ensemble aux prisons de la ville; comme on nous y conduifoit, un des archers m'apprit que la vieille, qui demeuroit avec Camille, nous ayant soupçon. nés de n'être pas de veritables valets de pied de la justice, elle nous avoit suivis jusqu'au cabaret : et que la fes soup. çons s'étant tournés en certitude, elle en avoit averti la patrouille pour se venger de nous.

On nous fouilla d'abord par tout. On nous êta le collier, les pendans et le flambeau. On m'arracha pareillement ma bague, avec le rubis des Illes Philippines, que j'avois par malheur dans mes poches. On ne me laiffa pas seulement les réaux que j'avois reçus ce jour-là pour mes ordonnances. Ce qui me prouva que les gens de justice de Valladolid fçavoient auffi-bien faire leur charge que ceux d'Astorga, et que tous ces messieurs avoient des manières uniformes. Tandis qu'on me fpolioit de mes bijoux et de mes espèces, l'officier de la patrouille qui étoit présent, contoit notre aventure aux ministres de la fpoliation. Le fait leur sembla fi grave, que la plớpart d'en tr'eux nous trouvoient dignes du dernier fupplice. Les autres, moins sévères, disoient que nous pourrions en être quittes pour chacun deux cens coups de fouet, avec quel ques années de fervice fur mer. En attendant la décifion de monsieur le Corregidor, on nous enferma dans un cachot, où nous nous couchâmies sur la paille dont il étoit presque aussi jonché qu'une écurie où l'on a fait la litière aux chevaux. Nous aurions pu y demeurer long-tems, et

sortir que pour aller aux galères, fi dès lendernain le feigneur Manuel Ordonnez n'eût entendu parler de notre affaire, et résolu de tirer Fabrice de prison. Ce qu'il ne pouvoit faire sans nous délivrer tous avec lui. C'étoit un homme fort estimé dans la ville. Il n'épargna point les solicitations; et tant par fon crédit, que par celui de ses amis, il obtint au bout de trois jours notre Elargissement. Mais nous ne fortimes point de ce lieu-la comme nous y étions entrés; le flambeau, le collier, les pendans, ma bague et le rubis, tout y resta. Cela me fit souvenir de ces vers de Virgile qui commencent par Sic vos non vobis.

D'abord que nous fûmes en liberté, nous retournames chez nos maîtres. Le Docteur Sangrado me reçut bien: Mon

pauvre Gil Blas, me dit-il, je n'ai sçu que ce matin

ta disgrace. Je me préparois à folliciter fortement pour 'toi. Il faut te consoler de cet accident, mon ami, et t'attacher plus que jamais à la médecine. Je répondis, que j'étois dans ce deffein;, et véritablement je m'y donnai tout entier. Bien loin de manquer d'occupation, il arrivan comme mon maître l'avoit si heureusement prédit, qu'il y eut bien des maladies. Des fièvres malignes commencèrent à regner dans la ville et dans les faux-bourgs. Tous les médecins de Valladolid ewent de la pratique, et nous particulièrement. Il ne se passoit point de jour que nous ne vislions chacun huit ou dix malades. Ce qui fup-: pose bien de l'eau bue et du sang répandu. Mais je ne? sçais coniment cela fe faisoita ils, mouroient tous, foit que nous les traitallions d'une manière propre à cela, soit que leurs maladies fussent incurables. Nous faisions rarement trois visites à un même malade. Dès la feconde, nous apprenions qu'il venoit d'être enterré, ou pous le trouvions à l'agonie. Comme je n'étois qu'un jeune médecin, qui n'avoit pas encore eu le tems de s'endurcir au meurtre, je m'afiligeois des évènemens funeftes qu'on pouvait m'imputer. Monfieur, dis-je un soir au Docteur Sangrado, j'atteste ici le Ciel que je suis exactement votre méthode. Cependant tous mes malades vont en l'autre monde. On diroit qu'ils prennent plaisir à mourir pour decréditer notre médecine. J'en ai rencontré aujourd'hui deux qu'on portoit en terre. Mon enfant, me répondit-il, je pourrois te dire à peu près la même chose. Je n'ai

pas

fou. vent la satisfaction de guérir les personnes qui tombent entre mes mains; et si je n'étois pas ausii sûr de mes principes que je le suis, je croirois mes remèdes contraires a presque toutes les maladies que je traite. Si vous m'en voulez croire, monfieur, repris-je nous changerons de pratique. Donnons par curiofité des préparations chymiques à nos malades. Essayons le kermés. Le pis qu'il en puisse arriver, c'est qu'il produife le même effet que notre eau chaude et nos saignées. Je ferois volontiers cet essai, répliqua-t-il, fi cela ne tiroit pas à conséquence, mais j'ai publié un livre où je vante la fréquente saignée et l'usage de la boisson: veux-tu que j'aille décrier mon ouvrage? Oh! vous avez raison, lui répartis-je; il ne faut point accorder ce triomphe à vos ennemis. Ils diroient que vous vous laissez défábuser. Ils vous perdroient de réputation. l'ériflent plutôt le peuple, la noblesse et le clergé. Al

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