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Grace au

tion d'urine qui l'obligeait à demander dix fois

par

heure con pot de chambre, il étoit sujet à quer, et quand cela lui arrivoit, il falloit lui changer de chemise. Gil Blas, me dit-il, dès la seconde nuit, tu as de l'adresse et de l'activité. Je prévois que je m'accommoderai bien de ton fervice. Je te recommande seulement d'avoir de la com. plaisance pour la dame Jacinte, et de faire docilement tout ce qu'elle te dira, comme fi je te l'ordonnois moimême. C'est une fille qui me sert depuis quinze années avec un zéle tout particulier. Elle a un soin de ma per. sonne, que je ne puis assez reconnoître. Aussi, je te l'avoue, elle m'est plus chère que toute ma famille. J'ai chassé de chez moi, pour l'amour d'elle, mon neveu, le fils de ma propre sæur; et j'ai bien fait.

Il n'avoit aucune considération pour cette pauvre fille, et bien loin de rendre justice à l'attachement sincère qu'elle a pour moi, l'infolent la traitoit de faufie dévote; car aujourd'hui la vertu ne paroit qu'hypocrifie aux jeunes gens. Çiel, je me suis défait de ce maraud-là. Je préfere au droits du fang l'affecion qu'on me témoigne, et je ne me laisse prendre seulement que par le bien qu'on me fait. Vous avez raifon, monsieur, dis-je alors au licencié. La reconnoissance doit avoir plus de force sur nous que les loix de la pature.

Sans doute, reprit-il, et mon testament, fera bien voir que je ne me soucie guère de mes parens. Ma gouvernante y aura bonne part, et tu n'y seras point oublié si tu continues comine tu commences

me fervir. Le valet que j'ai mis dehors hier, a perdu par sa faute un bon legs. Si ce miférable ne m'eût pas obligé par sea manieres à lui donner son cougé, je l'aurois enrichi; mais c'étoit un orgueilleux qui manquoit de respect à la dame Jacinte; un paresseux qui craignoit la peine. Il n'aimoit point à me veiller, et c'étoit pour lui une chose bien fatiguante, que de passer les nuits à me foulager. Ah, le malheureux! m'ecriai-je, comme si le génie de Fabrice m'eût inspiré, il ne méritoit pas d'être auprès d'un austi honnête homme que vous.

Un garçon qui a le bonheur de vous appartenir, doit avoir une zele infatigable. Il doit se faire un plaisir de fon devoir, et ne se pas croire occupé, lors même qu'il fue sang et eau pour vous.

Je m'apperçus que ces paroles plurent fort au licencié.

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Il ne fut pas moins content de l'assurance que je lui donnois d'être toujours parfaitement soumis aux volontés de la dame Jacinte. Voulant donc passer pour un valet que la fatigue ne pouvoit rebuter, je faisois mon service de la meilleure grace qu'il m'étoit poffible. Je ne me plaignois point d'être toutes les nuits sur pied. Je ne laiffois pas pourtant de trouver cela très-désagréable, et fans le lego dont je repaiffois mon espérance, je me ferois bientôt dé. goûté de ma condition. Je n'y aurois pu réfifter. ll eft vrai que je me repofois quelques heures pendant le jour. La gouvernante, je lui dois oette justice, avoit beaucoup d'égard pour moi. Ce qu'il falloit attribuer au foin que je prenois de gagner ses bonnes graces, par des manières complaisantes et respectueuses. Etois-je à table avec elle et la nièce, qu'on appelloit Inésille? Je leur changeois d'assiettes ; je leur verfois à boire ; j'avois une attention toute particulière à les servir. Je m'infinuai par-la dans leur amitié. Un jour que la dame Jacinte étoit fortie pour aller à la provision, me voyant seul avec Inéfille, je commençai à l'entretenir. Je lui demandai fi son père et fá mère vivoient encore. Oh que non, me répondit-elle. Il y a bien long-tems, bien long-tems, qu'ils sont morts, car ́ma bonne tante me l'a dit, et je ne les ai jamais vus

. Je crus pieusement la petite fille, quoique sa réponse ne fût pas catégorique, et je la mis fi bien en train de parler, qu'elle m'en dit plus que je n'en voulois fçavoir. El. le m'apprit, ou plutôt je compris, par les naïvetés qui lui échappèrent, que fa bonne tante avoit un bon ami qui demeuroit auffi auprès du vieux chanoine dont il adminiftroit le temporel, et que ces heureux domestiques comptoient d'assembler les dépouilles de leurs maîtres par une hymenée dont ils goûtoient les douceurs par avance. J'ai déjà dit que la dame Jacinte, bien qu'un peu furannée, avoit encore de la fraicheur. Il est vrai qu'elle n'éparga noit rien pour se conservir. Outre qu'elle prenoit tous les matins une clyftère, elle avaloit pendant le jour et én se couchant d'excellens coulis. De plus, elle dormoit tranquillement la nuit, tandis que je veillois mon maître. Mais ce qui peut-être contribuoit encore plus que toutes ces choses à lui rendre le teint li frais, c'étoit à ce que me dit Inéfille, une fontaine qu'elle avoit à chaque jambe.

CHAPITRE II.,

De quelle : manière le chancine, étant tombé malade, fut

traité; ce qu'il en arriva ; et ce qu'il lailla par testa. menit à Gil Blas.

JE
E servis pendant trois mois le licencié Sedillo, fans

me plaindre des mauvaises nuits qu'il me faisoit pafser. Au bout de ce tems-la il tomba malade. La fièvre le prit, et avec le mal qu'elle lui causoit, il sentit irriter sa goutte. Pour la première fois de fa vie, qui avoit été longue, il eut recours au médecios.. Il demanda le Doc. teur Sangrado, que tout Valladolid regardoit comme un Hippocrate. La dame Jacinte auroit mieux aimé que le chanoine eût commencé par faire son testament. Elle lui en toucha même quelques mots; mais outre qu'il ne se croyoit pas encore proche de sa fin, il avoit de l'opinia. treté dans certaines choses. J'allai donc chercher le Doc. teur Sangrado. Je l'amenai au logis.. C'étoit un grand homme fec et pâle, et qui depuis quarante ans pour le moins occupoit le ciseau des Parques. Ce sçavant médecin avoit l'extérieur grave. Il pesoit ses discours, et donnoit de la noblesse à ses expressions. Ses raisonnemens paroissoient géométriques, et les opinions fort fingulierese

. Après avoir observé mon maitre, il lui dit d'un air, doctoral: . Il s'agit ici de suppléer au défaut de la transpi. ration arrêtée. D'autres, à ma place, ordonneroient fans doute des remèdes salins, urineux, volatils, et qui pour la plupart, participent du foulfre et du mercure. Maia les purgatifs et les fudorifiques sont des drogues perni. cieuses, et inventées par des charlatans. Toutes les préparations chymiques ne semblent faites que pour nuire Pour moi, j'employe des moyens plus simples et plus sûrs, A quelle nourriture continua-t-il, êtes vous accoutumé? Je mange ordinairement, repondit le chanoine, des bisques et des aviandes succulentes. Des bisques et des vian des succulentea! s'écria le docteur avec surprise. Ah, vraiment je ne m'etonne plus fi vous êtes malade! Les mets délicieux sont des plaisirs empoisonnés ! ce sont des piéges que la volupté tend aux bommes pour les faire périr plus sûrement. Il faut que vous renonciez aux ali

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mens de bon goût. Les plus fades sont les meilleurs pour la santé. Comme le sang est infipide, il veut des mets qui tiennent de la nature. Et buvez-vous du vin ? ajouia-t-il. Oui, dit le licencié, du vin trempé. Oh! trem. pé, tant qu'il vous plairat reprit le medecin. Quel déréglement! voilà un régime épouvantable! Il y a longtems que vous devriez être mort; Quel âge avez vous? J'entre dans ma foixante neuvième année, répondit le chancine. Juftement, répliqua le médecin; une vieillesse anticipée est toujours le fruit de l'intempérance. Si vous n'euffiez bu que de l'eau claire toute votre vie, et que vous vous fulfiez contenté d'une nourriture simple, de pommes cuites, par exemple, de pois ou de fêves, vous ne feriez pas présentement tourmenté de la goutte, et tous vos membres feroient encore facilement leurs fonctions. Je ne désespere pas toutefois de vous remettre sur pied, pourvu que vous vous abandonniez à més ordonnances. Le licencié tout friand qu'il étoit, promit de lui obéir en toutes choses,

Alors Sangrado m'envoya chercher un chirurgien qu'il me nomma, et fit tirer à mon maître fix bonnes palettes de sang, pour commencer à suppléer au défaut de la transpiration. Puis il dit au chirurgien, Maître Martin Onnez, revenez dans trois heures en faire autant, et de. main vous recommencerez. C'est une erreur de penser que le sang soit nécessaire à la conservation de la vie. On ne peut trop faigner un malade. Comme il n'eft obligé à aucun mouvement, ou exercice considérable, et qu'il ri'a rien à faire que de ne point mourir, il ne lui faut pas plus de fang pour vivre qu'à un homme endormi. La vie dans tous les deux ne consiste que dans le pouls et dans la respiration. Le bon chanoine s'imaginant qu'un fi grand médecin ne pouvoit faire de faux raisonnemens, fe laissa saigner fans resistance. Lorsque le Docteur eût ordonné de fréquentes et copieuses faignées, il dit qu'il falloit aussi donner au chanoine de l'eau chaude à tout moment, assurant que l'eau bue en abondance pouvoit paffer pour le véritable spécifique contre toutes sortes de maladies. Il fortit ensuite, en disant d'un air de confiance à la dame Jacinte et à moi, qu'il répondoit de la vie du malade, fi on le traitoit de la manière qu'il venoit de prescrire. La gouvernante, qui jugeoit peut-être autrement que lui de fa méthode, protesta qu'on la suivroit avec exactitude. En effet nous mimes promptement de l'eau à chauffer; et comme le médecin nous avoit recommandé, sur toutes choses, de ne la point épargner, nous en fîmes d'abord boire à mon maître, deux ou trois pin. tes à longs traits. Une heure après, nous réitérâmes; puis retournant encore de tems en tems à la charge, nous verfâmes dans son estomac un déluge d'eau. D'un autre côté, le chirurgien nous secondant par la quantité de sang qu'il tiroit, nous réduisîmes en moins de deux jours le vieux chanoine à l'extrémité.

Ce pauvre eccléfiaftique n'en pouvant plus, comme je voulois lui faire avaler encore un grand verre du spécifique, me dit d'une voix foible: Arrête, Gil Blas: ne m'en donne pas d'avantage, mon ami. Je vois bien qu'il faut mourir malgré la vertu de l'eau; et quoiqu'il me reste à peine une goutte de fang, je ne m'en porte pas mieux pour cela. Ce qui prouve bien que le plus habille méde- . cin du monde ne sçauroit prolonger nos jours quand leui terme fatal est arrivé. Il faut donc que je me prépare à partir pour l'autre monde. Va me chercher un notaire. Je veux faire mon testament. A ces derniers mots, que je n'étois pas fâché d'entendre, j'affectai de paroitre fort triste, ce que tout héritier ne manque pas de faire en pa. reil cas, et cachant l'envie que j'avois de m'acquitter de la commiffion qu'il me dornoit: Hé! mais, monsieur, lui disje, vous n'êtes pas si bas, Dieu merci, que vous ne puis. fiez vous relever. Non, non, repartit-il, mon enfant ; c'en est fait. Je sens que la gouție remonte, et que la mort s'approche. · Hâte toi d'aller où je t'ai dit. Je m'apperçus effectivement, qu'il changeoit à vue d'æil, et la chose me parut si pressante, que je fortis vite pour

faire ce qu'il m'ordonnoit, laissant auprès de lui la dame Jacinte, qui craignoit encore plus que moi qu'il ne mourût sans tester. J'entrai dans la maison du premier notaire dont on m'enseigna la demeure, et le trouvant chez lui: Monfeur, lui dis-je, le licencié. Şedillo mon maître tire à sa fin, il veut faire écrire fes dernières volontés.

Il n'y a pas un moment à perdre. Le notaire étoit un petit vieillard gai qui se plaisoit à railler. Il me demanda quel médecin voyoit le chancine. Je lui répondis que c'étoit le

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