Page images
PDF
EPUB

1. La confusion que j'avois de me voir fi mal équipé, modéroit la joie qu'ont ordinairement les prisonniers de recouvrer leur liberté. J'étois tenté de fortir de la ville à l'heure même, pour me soustraire aux yeux du peuple, dont je, ne foutenois les regards qu'avec peine. Ma reconnoissance pourtait l'emporta sur ma honte. J'allai remercier le petit chantre à qui j'avois tant d'obligation. Il ne put s'empêcher de rire, lorsqu'il m'apperçut. Com. me vous voilà! me dit-il; je ne vous ai pas reconnu d'abord fous cet habillement. La juttice, à ce que je vois, vous en a donné de toutes les façons, Je ne me plains pas de la justice, lui répondis-je. Elle est très-équitable. Je voudrois seulement que tous ses officiers. fufferit d'honnêtes gens. Il devoient du moins me laisser mun habit. Il me semble que je ne l'avois pas inal payé. J'en conviens, reprit-il; mais on vous dira que. ce sont des formalités qui s'observent. Hé, vous imaginez-vous, par exemple, que votre cheyal ait été rendu à son premier maitre? non pas, s'il vous plait. Il eft actuellement dans les écuries du greffier où il a été déposé comme une preuve du vol. Je ne crois pas que le pauvre gentilhomme en retire feulement la croupiere. Mais changeons de discours, continua-t-il; quel est votre deffein? que prétendez-vous faire présentement: J'ai envie, lui dis-je, de prendre le chemin de Burgos. J'irai trouver la dame dont je suis le libérateur. Elle me donnera quelques pistoles. J'acheterai une foutanelle neuve, et me rendrai à Salamanque, où je tâcherai de mettre mon Latin à profit. · Tout ce qui m'embarrasse, c'est que je ne fuis pas encore à Burgos. Il faut vivre sur la route. Vous n'ignorez pas qu'on fait fort mauvaise chère quand on voyage fans argent. Je vous entends, repliqua-t-il, et je vous offre ma bourse. Elle est un peu platte a la vérité; mais vous {çavez qu'un chantre n'elt

pas un évêque. En même tems, il la tira, et me la mit entre les mains de fi bonne grace, que je ne pus me défendre de la retenir telle qu'elle étoit. Je le remerciai comme s'il m'eut donné tout l'or du monde, et je lui fis mille protestations de service qui n'ont jamais eu d'effet. Après cela, je le quittai, et sortis de la ville, fans aller voir les autres personnes qui avoient contribué à mon élargiffement. Je me contentai de leur donner en moi-même mille bénédictions.

Le petit chantre avoit eù raison de ne me pas vanter sa bourse ; j'y trouvai très-peu d'espèces ; et quelles èfpèces encore; de la menue monnoye. Par bonheur j'étois accoûtumé depuis deux mois à une vie très-frugale, et il me restoit encore quelques réaux lorsque j'arrivai au bourg de Ponte de Mula, qui n'est pas éloigné de Burgos. i Je m'y arrêtai pour demander des nouvelles de Dona Mencia. J'eotrai dans une hôtellerie dont l'hôteffe étoit une petite femme fort seche, vive et hagarde. Je m'apperçus d'abord, à la mauvaise mine qu'elle me fit, que ma fouquenille n'étoit guère de son goût. Ce que je lui para donnai volontiers. Je m'allis à une table ; je mangeai du pain et dụ fromage, et bus quelques coups d'un vin déteftable qu'on m'apporta. Pendant ce repas, qui s'accordoit assez avec mon habillement, je voulus entrer en conversation avec l'hôtesse, qui me fit affez connoître par une grimace dédaigneule qu'elle méprisoit mon entretien. Je la priai de me dire si elle connoissoit le Marquis de la Guardia, si son château étoit éloigné du bourg, et fur. tout fi elle sçavoit ce que la Marquise fa femme pouvoit être devenue. Vous demandez bien des choses, me' répondit-elle d'un air plein de fierté. Elle m'apprit pourtant, quoique de fort mauvaise grace, que le château de Don Ambrofio n'étoit qu'à une petite lieue de Ponte de Mula.

Après que j'eus achevé de boire et de manger, comme il étoit auit, je temoigoai que je souhaitois de me repofer, et je demandai une chambre. · A vous une chambre ? me dit l'hôtesse, en me lançant un regard où le mépris étoit peint. Je n'ai point de chambres pour les gens qui font leur souper d'un morceau de fromage. „Tous més lits sont retenus. J'attends des cavaliers" d'importance qui doivent venir loger ici ce soir. Tout ce que je puis faire pour votre service, c'est de vous mettre dans ma grange. Ce ne sera pas, je pense, la première fois que vous aurez couché sur la paille. Elle ne croyoit pas fi bien dire qu'elle difoit; je ne repliquai point à son difcours, et je me déterminai fagement à gagner le paillieč, sur lequel je m'endormis bientôt, comme un homme qui depuis long-tems étoit fait à la fatigue. Ki i,

[ocr errors]
[ocr errors]

CHAPITRE XIVE

i
De la réception que Dona Mencia lui fit à Burgos.

E ne fus pas paresseux à me lever le lendemain matin. et qui me párut un peu moins fière, et de meilleure humeur que le foir précedent. Ce que j'attribuai à la préfence de trois honnêtes archers de la Sainte Hermandad qui s'entretenoient avec elle d'une façon très familière. Ils avoient couché dans l'hôtellerie, et c'étoit sans doute pour ces cavaliers d'importance que tous les lits avoient été retenus. 1 - Je demandai dans le bourg le chemin du château où je voulois me rendre. : Je m'addressai par" hazard à un hom. me du caractère de mon hôte de Pennaffor. Il ne se contenta pas de répondre à la question que je lui faisois ; il m'apprit que Don Ambrosio étoit mort depuis trois semaines, fet que la Marquise la femme s'étoit retirée dans un couvent de Burgos, quil=menomma. Je marchai aussitôt vers cette ville, au lieu de suivre la route du châ: teau, comme j'en avois eu dessein auparavant, et je volai d'abord au monastère où demeuroit Dona Mencia. Je priai la tourière de dire, à cette dame, qu'un jeune homme nouvellement sorti des prisons d'Astorga souhaitoit de lui parler. La tourière alla sur le champ faire ce que je délirois. Elle revint un moment après, et me fit entrer dans un parloir, où je ne fus pas long-tems fans voir paroître en grand deuil à la grille la veuve de Don Ambrolio.

Soyez le bien-venu; me dit 'cette dame d'un air gra. cieux : Il y a quatre jours que j'ai écrit à une personne d'Astorga. . Je lui mandois de vous aller trouver de ma part, et de vous dire que je vous priois inftamment de me venir chercher au sortir de votre prison. Je ne dou. tois pas qu'on ne vous élargit bientôt. Les choses que j'avois dites au Córrégidor à votre décharge, fuffisant pour cela. Aussi m'a-t-on fait réponse que vous aviez récouvré la liberté ; mais qu'on ne sçavoit ce que vous étiez devenu. Je craignois de ne vous plus revoir, et d'être privée du plaisir de vous témoigner ma reconnoisfanće, ce qui m'auroit bien-:mortifiée. Confolez-vous, ajouta-t-elle en remarquant la honte que j'avois de me présenter à ses yeux sous un misérable habillement. Que

l'état où je vous vois ne vous fasse pas de peine. Après le fervice important que vous m'avez rendu, je ferois la plus ingrate de toutes les femmes, si je ne faisois rien

pour vous. Je prétends vous tirer de la mauvaise fituation où vous êtes. je le dois, et je le puis. J'ai des biens allez confidérables pour pouvoir m'acquitter envers vous fans m'incommoder.

Vous sçavez, continua-t-elle, mes aventures jusqu'à jour où nous fûmes emprisonnés tous deux. Je vais vous conter ce qui m'est arrivé depuis ce tems-là. Lorsque le Corregidor d'Astorga m'eût fait conduire à Burgos, après avoir entendu de ma bouche un fidèle récit de mon biltoire, je me rendis au château d'Ambrofio.

Mon retour y causa une extrême (u'rprife; mais on me dit que je revenois trop tard, que le Marquis, frappé de ma fuite, comme d'un coup de foudre, étoit tombé malade, et que les médecins défefpéroient de fa vie. Ce fut pour moi un nouveau sujet de me plaindre de la rigueur de ma. deftinée. Cependant je le fis avertir que je venois d'arriver. Puis j'entrai dans sa chambre, et courus me jetter à gepoux au chevet de son lit, le visage couvert de larmes, et le cæur pressé de la plus vive douleur. Qui vous ramène ici? me dit-il, dès qu'il m'apperçut;, venez-vous contempler votre ouvrage? ne vous suffit-il pas de m'ôter la vie ? faut-il

pour vous contenter que vos yeux foient témoins de ma mort ?.Seigneur, lui répondis-je, Inès a dû vous dire que je fuyois avec mon premier époux ; et sans le triste accident qui me l'a fait perdre, vous ne m'auriez jamais revue. En même tems, je lui appris que Don Alvar avoit été tué par des voleurs, qu'ensuite on m'avoit menée dans un fouterrain. Je racontai tout le reste : et. lorsque j'eus achevé de parler, Don Ambrofio me tendit la main. C'est assez, me dit-il tendrement ; je cesse de me plaindre de vous. Hé! dois-je en effet vous faire des reproches ? vous retrouvez un époux chéri, vous m'abandonnez pour le suivre : puis-je blâmer cette conduite ? Non, madame, j'aurois tort d'en murmurer. Aufli n'ai. je point voulu qu'on vous poursuivit, quoique ma mort fût attachée au malheur de vous perdre. Je respectois dans votre ravisseur ses droits facrés, et le penchant mê. me que vous aviez pour lui. Enfin je vous

fais juftice, et par votre retour ici vous regagnez toute ma tendresse. Oui, ma chère Mencia, votre présence me comble de

N

joie ; mais hélas ! je n'en jouirai pas long-tems. Je sens approcher na dernière heure. A peine m'êtes-vous rendue, qu'il faut vous dire un éternel adieu. A ces paroles touchantes, mes pleurs redoublèrent. Je ressentis, et fis éclater une affliction immodérée. Don Alvar que j'adorois m'a fait verser moins des larmes. Don Ambrofio n'avoit pas un faux preffentiment de fa mort, il mourut dès le Jendemain, et je demeurai maîtreffe du bien considérable dont il m'avoit avantagée en m'épousant. Je n'en prétends pas faire un mauvais usage. On ne me verra point, quoique je fois jeune encore, paffer dans le bras d'un troisième époux. Outre que cela ne convient, ce me semble, qu'à des femmes fans pudeur et fans délicatesse, je vous dirai que je n'ai plus de goût pour le monde. Je veux finir mes jours dans ce couvent, et en devenir une bienfaitrice.

Tel fut le discours que me tint Dona Mencia. Puis elle tira de deffous sa robe une bourse qu'elle me mit entre les mains, en me disant : Voilà cent ducats, que je vous donné seulement pour vous faire habiller. Revenez me voir après cela. Je n'ai pas dessein de borner ma reconnoissance à fi peu de chose. Je rendis mille graces à la dame, et lui jurai que je ne fortirois point de Burgos, fans prendre congé d'elle. Enfuite de ce ferment, que je n'avois pas envie de violer, j'allai chercher une hôtel. lerie, j'entrai dans la première que je rencontrai. Je demandai une chambre, et pour prévenir la mauvaise opinion que ma fouquenille pouvoit encore donner de moi, je dis à l'hôte que tel qu'il me voyoit, j'étois en état de bien payer mon gite. A ces mots, l'hôte, appellé Majvélo, grand railleur de son naturel, me parcourant des yeux depuis le haut jusqu'en bas, me répondit d'un air froid et malin, qu'il n'avoit pas besoin de cette affurance pour être persuadé que je ferois beaucoup de dépense chez lui; qu'au travers de mon habillement, il démêloit en moi quelque chose de noble, et qu'enfin il ne doutoit pas que je ne fusse un gentilhomme fort aisé. Je vis bien que le traitre me railloit, et pour mettre fin, tout-à-coup, à les plaisanteries, je lui montrai ma bourse, je comptai même devant lui mes ducats sur une table ; et je m'apperçus que mes espèces le disposoient à juger de moi plus favor, ablement. Je le priai de me faire venir un tailleur. Il vaut mieux, me dit-il, envoyer chercher un fripier. Il

« PreviousContinue »