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avant moni fecond mariage, car je ne voulus riet prendre de tout ce que le Marquis m'avoit donné en m'épousant. Nous primés la route du royaume de Galice, fans sçavoir fi nous serions assez heureux pour y arriver. Nous avions. sujet de craindre que Don Ambrofio à son retour ne fe' mit fur nos traces, avec un grand nombre de personnes, . et ne nous joignit. Cependant nous inarchâmes pendant deux jours fans voir paroitre à nos trouffes aucun cavalier. Nous espérions que la troisième journée fe pafferoit de même, et déjà nous nous entretenions fort tranquillement. Don Alvar me contoit la triste aventure qui donna lica au bruit de la mort, et comment après cinq années d'efclavagé il avoit recouvré la liberté, quand nous rencontrâmes bier sur le chemin de Léon les voleurs avec qui vous étiez. C'est lui qu'ils ont tué avec tous fes c'elt lui qui fait couler les pleurs que vous me voyez répandre en ce moment.

CHAPITRE XII. De quelle manière désagréable Gil Blas et la damt furent

interrompus.

gens, et

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ce récit; bien loin d'entreprendre de la consoler par des discours, dans le goût de Sénèque, je la laislai donner un libre cours à fes soupirs. Je pleurai même ausii, tant il est naturel de s'intéresser pour les malheu« reux, et particulièrement pour une belle personne affli. gée. J'allois lui demander quel parti elle vouloit prendre dans la conjoncture où elle se trouvoit, et peut-être alloit-elle me consulter là-dessus, fi notre conversation n'eut pas été interrompue; mais nous entendimes dans l'hôtellerie un grand bruit, qui, malgré nous, attira: notre attention. Ce bruit étoit causé par l'arrivé du Corrée gidor, suivi de deux alguazils*, et de plusieurs archers. Ils vinrent dans la chambre où nous étions. Un jeune cavalier, qui les accompagnoit, s'approcha de moi le premier, et fe mit à regarder de près mon habit. Il n'eut pas besoin de l'examiner long-tems. Par. Saint Jacques, s'écria-t-il, voilà inon pourpoint. S'elt lui même.

* Alguazil. C'est un huisier, exécuteur des ordres du Corrégidor ; une mulière d'exempt

.

n'est pas plus difficile à reconnoître que mon cheval. Vous pouvez arrêter ce galant sur ma parole. Je ne crains pas de m'exposer à lui faire réparation d'honneur, Je suis sûr que c'elt un de ces voleurs qui ont une retraite inconnue en ce pays-ci.

A ce discours qui m'apprenoit que ce cavalier étoit le gentilhomme volé dont j'avois par malheur toute la dé. pouille, je demeurai surpris, confus, déconcerté. Le Corregidor, que fa charge obligeait plutôt à tirer une mauvais conséquence de mon embarras, qu'à l'expliquer favorablement, jugea que l'accufation n'étoit pas mal fondée, et présumant que la dame pouvoit être complice, il nous fit emprisonner tous deux séparément. Ce juge n'étoit pas de ceux qui ont le regard terrible, il avoit l'air doux et riant. Dieu sçait s'il en valoit mieux pour cela. Si tôt que je fus en prison, il y vint avec ses deux furêts, c'est à dire les deux aguazils. Ils entrèrent d'un air joyeux. Il senıbloit qu'ils enffent un pressentiment qu'ils alloient faire une bonne affaire. - Ils n'oublièrent

pas

leur bonne coutume; ils commencèrent par me fouiller. Quel. le aubaine pour ces messieurs! Ils n'avoient jamais peutêtre fait un fi bou coup. A chaque poignée de piftoles qu'ils tiroient, je voyois leurs yeux étinceller de joie. Le Corregidor sur tout paroisioit" hors de lui même. Mon enfant, me disoit-il d'un ton de voix plein de douceur, nous faisons notre charge; mais ne crains rien. Si tu n'es pas coupable, on ne te fera point de mal. Cepen. dant ils vuidèrent tout doucement mes poches, et me prirent ce que les voleurs même avoient respecté, je veux dire les quarante ducats de mon oncle. Ils n'en demeu. rèrent pas là, leurs mains avides et infatigables me par. coururent depuis la tête jusqu'aux pieds. Ils me tour. nèrent de tous côtés, et me dépouillèrent, pour voir fi je n'avois point d'argent entre la peau et la chemise. Je crois qu'ils m'auroient volontiers ouvert le ventre pour voir s'il n'y en avoit point dedans. Après qu'ils eurent fi bien fait leur charge, le Corrégidor, m'interrogea. Je Ini contai ingénûment tout ce qui m'étoit arrivé. Il fit écrire nia dépofition, puis il fortit avec ses gens et mes espèces, me laissant tout nud sur la paille.

O vie humaine! m'écriai-je, quand je me vis feul et dans cet état, que tu es remplie d'aventyres bizarres, et de contretems! Depuis que je suis forti d'Oviedo, je n'éprouve que des disgraces. A peine suis-je hors d'un péril, que je retombe dans un autre. En arrivant dans cette ville, j'étois bien éloigné de penser que j'y ferois fi tôt connoissance avec le Corregidor. En faisant ces reflexions inutiles, je remis le maudit pourpoint, et le reste de l'habillement qni m'avoit porté, malheur; puis m'exhortant, moi-même à prendre courage: Allons, dis-je, Gil Blas, aye de la fermeté. Songe qu'après ce tenis-ci il en viendra peut-être un plus heureux. Te fied-il bien de désespérer dans une prison ordinaire, après avoir fait un fi pénible essai de patience dans le souterrain ? Mais, hélas, ajoutai-je tristement, je m'abuse. Comment pourrai-je sortir d'ici? on vient de m'en ôter les moyens, puisqu'un prisonnier fans argent est un oiseau à qui l'on a coupé les ailes.

Au lieu de la perdrix et du lapreau que j'avois fait mettre à la broche, on m'apporta un petit pain bis, avec une cruche d'eau; et on me laissa ronger mon frein dans mon cachot. J'y demeurai quinze jours entiers, sans voir personne le concierge, qui avoit soin de venir tous les matins renouveller ma provision. Dès que je le voyois, j'affectois de lui parler; je tâchois de lier conversation avec lui, pour me défennuyer un peu: mais ce personnage ne répondoit rien à tout ce que je lui disois., Il ne me

pas poflible d'en tirer une parole. Il entroit même et fortuit le plus souvent fans me regarder. Le seizième jour, le Corrégidor parut, et me dit: Enfin, mon ami, tes peines font finies. Tu peus t'abandonner à la joie. Je viens t'annoncer une agréable nouvelle. J'ai fait conduire à Burgos la dame qui étoit avec toi. Je l'ai interrogée avant son départ, et ses réponses vont à ta décharge. Tu seras élargi dès aujourd'hui, pourvu que le muletier avec qui tu es venu de Pennaflor à Cacabelos, comme tu me l'as dit, confirme ta déposition. Il eft, dans Astorga. Je l'ai envoyé chercher. Je l'attens. S'il convient de l'aventure de la question, je te mettrai sur le champ en liberté.

Ces paroles me réjouirent. Dès ce moment je me crus hors d'affaire. Je remerciai le juge de la bonne et briève justice qu'il vouloit me rendre, et je n'avois pas encore achevé mon complinent que le muletier conduit par deux

que

archers arriva. Je le reconnus auffitôt; mais le bourreau de muletier, qui fans doute avoit vendu' ma valise avec tout ce qui étoit dedans, craignant d'être obligé de restituer l'argent qu'il avoit touché, s'il avouoit qu'il me re. connoiffoit, dit effrontément qu'il ne sçavoit qui j'étois, et qu'il ne m'avoit jamais va. Ah traître! m'écriai-je, confeffe plutôt que tu as vendu mes hardes, et rends témoignage à la vérité. Regarde' moi bien. Je fuis un de ces jeunes gens que tu menaças de la question dans le bourg de Cacabelos, et à qui tu fis fi grand peur. Le muletier répondit d’un air froid, que je lui parlois d'one chose dont il n'avoit aucune connoiffance; et comme il foutint jusqu'au bout que je lui étois inconnu, mon élar. gissement fut remis à une autre fois. Mon enfant, me dit le Corregidor, tu vois bien que le muletier ne convient pas de ce que tu as déposé, ainsi je ne puis te rendre la liberté, quelqu'envie que j'en aye.

Il fallut m'armer d'une nouvelle patience, me résoudre à jeûner encore au pain et à l'eau, et à voir le filencieux concierge. Quand je fongeois que je ne pouvois me tirer des griffes de la justice, bien que je n'euffe pas commis le moindre crime, cette pensée me mettoit au désefpoir. Je regrettois le souterrain. Dans le fond, difois-je, j'y avois moins de defagrément que dans ce cachot. Je faisois bonne chère avec les voleurs. Je m'entretenois avec eus agréablement, et je vivois dans la douce espérance de m'échapper; au lieu que malgré mon innocence, je ferai peut-être trop heureux de fortir d'ici pour aller aux galères.

CHAPITRE XIII. Par quel hazard Gil Blas fortit enfin de prison, et il alla.

Andis que je paffois les jours à m'égayer dans mes

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dietées dans ma dépofition, fe répandirent dans la ville. Plusieurs personnes me voulurent voir par curiofité. Ils venoient l'un après l'autre fe présenter à une petite fenêtre par où le jour entroit dans ma prifon, et lorsqu'ils m'avoient confidéré quelque tems, ils s'en alloient. Je fus furpris de cette nouveauté. Depuis que j'étpis prifonnier, je n'avois pas vu un feuf homme fe montrer à cette fenêtre, qui donnoit sur une cour où regooient le

silence et l'horreur. Je compris par là que je faisóis du bruit dans la ville, mais je ne sçavois'fi j'en devois conce. voir un bon ou un mauvais prélage.

Un de ceux qui s'offrirent des premiers à ma vue, fut le petit chantre de Mondoñnédo, qui avoit aussi bien que moi craint la question et pris la fuiie. - Je le reconnus, et il ne feignit point de me méconnoître.

Nous nous faluámes de part et d'autre; puis nous nous engageâmes dans un long entretien. Je fus obligé de faire un noureau détail de mes aventures, ice qui produisit deux effets dans l'esprit de mes auditeurs: je les fis rire, et je m'attirai leur pitié. De son côté, le chantrę me conta ce qui s'étoit passé dans 1 hôtellerie de Cacabélos entre le mule. tier et la jeune femme, après qu’une terreur panique nous en eût écartés. En un mot, il m'apprit tout ce que j'en ai dit ci-devant. Ensuite, prenant congé de moi, il me promit que, sans perdre de tems, il alloit travailler à ma délivrance. Alors, toutes les personnes qui étoient venues-la comme lui par curiofité, me témoignèrent que mon malheur excitoit leur compassion. Ils m'assurèrent même qu'ils se joindroient au petit chantre, et feroient tout leur possible pour me procurer. la liberté.

Ils tinrent effectivement leur promesse. Ils parlèrent en ma faveur au Corregidor, qui ne doutant plus de mon innocence, sur-tout lorsque le chantre lui eut conté ce qu'il fçavoit, vint trois femaines après dans ma prison: Gil Blas, me dit-il, je pourrois encore te retenir ici fi j'és tois un juge plus sévère ; mais je ne veux pas traîner les choses en longueur.

Va, tu es libre. Tu peus sortir quand il te plaira. Mais: dis-moi, poursuivit-il, si l'on te menoit dans la forêt ou est le souterrain, ne pourrois-tu pas le découvrir? Non, feigneur, lui répondis-je; comme je n'y suis entré que la nuit, et que j'en suis forti avant le jour, il me seroit impossible de reconnoitre l'endroit où il est

. Là-dessus -le juge se retira, en disant qu'il alloit ordonner au concierge de m'ouvrir les portes. En effet, un moment après, le géolier vint dans mon cachot avec un de ses guichetiers qui portoit un paquet de toile. Ils m'ô. tèrent tous deux d’ın sair grave, et, sans , me dire un seul mot, mon pourpoint, et mon haut-de-chausses, qui étoit d'un drap fin et presque neuf, -puis m'ayant revêtu d'une vieille souquenille, ils me mirent dehors par les épaules.i

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