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bonnes pistoles, pour être plus sûrs de la Providence, Mais mon père, ajoutai-je, finissons. Mes camarades, qui sont dans ce bois, s'impatientent. Jettez tout-à-l'heure votre bourse à terre, ou bien je vous tue.

A ces mots, que je prononçai d'un air menaçant, le religieux sembla craindre pour la vie. Attendez, me dit-il, je vais donc vous satisfaire, puisqu'il le faut absolument. Je vois bien qu'avec vous autres les figures de rhétorique sönt inutiles. En disant cela, il tira de dessous fa robe une grosse bourse de peau de chamois, qu'il laissa tomber à terre. Alors je lui dis qu'il pouvoit continuer son chemin, ce qu'il ne me donna pas la peine de répéter. Il preffa les flancs de fa mule, qui démentant l'opinion que j'avois d'elle, car je ne la croyois pas meilleure que celle de mon oncle, prit tout-à-coup un assez bon train. Tandis qu'il s'éloignoit, je mis pied à terre. Je ramaffai la bourse qui me parut pesante. Je remontai sur ma bête, et regagnai promptement le bois, où les voleurs m'attendoient avec impatience, pour me féliciter de ma victoire. A peine me donnèrent-ils le tems de descendre de cheval, tant ils s'empreffoient de m'embrasser. Courage, Gil Blas, me dit Rolando; tu viens de faire des merveilles. J'ai eu les yeux sur toi pendant ton expédition, j'ai observé ta contenance. Je te prédis que tu deviendras un excellent voleur de grand chemin. Le lieutenant et les autres applaudirent à la prédiction, et m'assurèrent que je ne pouvois manquer de l'accomplir quelque jour. Je les remerciai de la haute idée qu'ils avoient de moi, et leur promis de faire tous mes efforts pour la foutenir.

Après qu'ils m'eurent d'autant plus loué, que je méritois moins de l'être, il leur prit envie d'examiner le butia dont je revenois chargé. Voyons, dirent-ils, voyons ce qu'il y a dans la bourse du religieux. Elle doit être bien garnie, contiņua l'un d'entr'eux, car ces bons pères ne voyagent pas en pélerins. Le capitaine délia la bourse, l'ouvrit, et en tira deux ou trois poignées de petites mé. dailles de cuivre, entre-mêlées d'Agnus Dei, avec quelques fcapulaires. A la vue d'un larcin si nouveau, tous les voleurs éclatèrent en ris immodérés. Vive Dieu ! s'écria le lieutenant, nous avons bien de l'obligation à Gil Blas. Il vient, pour son coup d'essai, de faire un vôl fort falutaire à la compagnie. Cette plaisanteric en attira d'autres. Ces scélérats, et particulièrement celui qui avoit apostasié, commencèrent à s'égayer sur la matière. Il leur échappa mille traits, qui marquoient bien le dé. règlement de leurs mæurs. Moi seul, je ne riois point. Il est vrai que les railleurs m'en ôtoient l'envie, en se réjouissant auffi à mes dépens. Chacun me lança fun trait, et le capitaine me dit: Ma foi, Gil Blas, je te conseille en ami de ne te plus jouer aux moines. Ce sont des gens trop fins et trop rusés pour

toi.

CHAPITRE IX.

De l'événement sérieux qui suivit cette aventure.
OUS

de la journée, fans appercevoir aucun voyageur qui pût payer pour le religieux. Enfin nous en fortimes pour retourner au fouterrain, bornant nos exploits à ce visible événement, qui faisoit encore le sujet de notre entretien, lorsque nous découvrimes de loin un carosse à quatre mules. Il venoit à nous au grand trot, et il étoit accompagné de trois hommes à cheval, qui nous parârent bien armés. Rolando fit faire halte à la troupé, pour te nir confeil là-deffus, et le résultat fut qu'on attaqueroit, Ausfi-tôt, il nous rangea de la manière qu'il voulut, et nous marchâmes en bataille au devant du caroffe. Mal. gré les applaudissemens que j'avois reçu dans le bois, ję me sentis fail d'un grand tremblement, et bientôt il foro tit de tout mon corps une sueur froide, qui ne me présa, genit rien de bon. Pour surcroît de bonheur, j'etois au fond de la bataille entre le capitaine et le lieutenant, qui m'avoient placé là pour m'accoutumer au feu tout d'un coup. Rolando remarquant jusqu'à quel point nature pâtissoit chez moi, me regarda de travers, et me dit d'un air brusque: Ecoute, Gil Blas, songe à faire ton devoir, Je t'avertis que si tu recules, je te cafferai la tête d'un coup de pistolet. J'étois trop persuadé qu'il le feroit comme il le disoit, pour négliger l'avertiffement, C'eit pourquoi je ne pensai plus qu'à recommander mon ame à Dieu, puisque je n'avois pas moins à craindre d'un côté que de l'autre.

Pendant ce tems-là le caroffe et les cavaliers, s?appro. chọient. Ils connêrent quelle forte de gens nous étions, et devinant notre deffein à notre contenance, ils s'arrêtèrent à la portée d'une escopette. Ils avoient aussi bien que nous des carabines et des pistolets. Tandis qu'ils fe préparoient à nous faire face, il sortit du carosse un homme bien fait et richement vêtu. Il monta sur un cheval die main, dont un des cavaliers tenoit la bride, et il fe mit à la tête des autres. Il n'avoit pour armes que son épée et deux pistolets. Encore qu'ils ne fussent que quatre contre neuf, car le cocher demeura sur son fiège, ils s'avan. cèrent vers nous, avec une audace qui redoubla mon effroi. Je ne lạissai pas pourtant, bien que

tremblant de tous mes membres, de me tenir prêt à tirer mon coup; mais pour dire les choses comme elles sont, je fermai les yeux, et tournai la tête, en déchargeant ma carabine, et de la manière que je tirai, je ne dois point avoir ce coup-là fur la conscience.

Je ne ferai point un détail de l'action. Quoique préfent, je ne voyois rien, et ma peur, en me troublant l'imagination, me cachoit l'horreur du fpectacle même, qui m'effrayoit. Tout ce que je fais, c'eft qu'après un grand bruit de mousquetades, j'entendis mes compagnons crier à pleine tête: Vivire! vifloire! A cette acclamation, la terreur qui s'étoit emparée de mes fens, fe dislipa, et j'apperçus sur le champ de bataille les quatre cavaliers étendus fans vie. De notre côté, nous n'eûmes qu'un hommé de tué. Ce fut l'apoftat, qui n'eut en cette occasion que ce qu'il méritoit pour fou apoftafie, et pour ses 'mau. vaffes plaisanteries sur les scapulaires. Un dé ros cava Jiers reçut une balle à la rotule dit genouil droit!

Le lieutenant fut auffi bleflé, mais fort légèrement, le coup d'ayairt fait qu'effleurer la peau.

Le feigneur Rolando courut d'abord à la portière du earoffe. Il y avoit dedans une dame, de vingt-quatre à vingt-cinq ans, qui lui parut très-belle, malgré le triste état où il la voyoit. Elle s'étoit évanouie pendant le combat, et fon évanouissement duroit encore. Tandis qu'ils'occupoit à la confidérer, nous fongeantes nous au. fres au butin. Nous commençames par nous assurer des élevaux des cavaliers tués'; car ces animaux épouvantés du bruit des coups s'étoient un peu écartés, ' après avoir perdu leurs guides. Pour les mules, elles l'avoient pas

branlé, quoique durant l'action, le cocher eût quitté fox fiège pour se fauver. Nous mîmes pied àterre pour les dételer, et nous les chargeâmes de plusieurs malles, que nous trouvâmes attachées devant et derrière le carosse. Cela fait, on prit par ordre du capitaine la dame qui n'avoit point encore rappellé fes esprits, et on lạ mit à cheval entre les mains d'un voleur des plus robustes et des mieux montés. Puis laissant sur le grand chemin le carosse et les morts dépouillés, nous emmenâmes avec nous la dame, les mules et les chevaux.

CHAPITRE X.

De quelle manière les voleurs en ufèrent avec la dame. Die

grand dessein que forma Gil Blas, et quel en fut l'événe

ment.

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L y avoit déjà plus d'une heure qu'il étoit nuit, quand

nous arrivâmes au souterrain. Nous menâmes d'abord les bêtes à l'écurie, où nous fûmes obligés nous mêmes de les attacher au. ratelier, et d'en avoir soin, parce que le vieux Négre étoit au lit depuis trois jours. Outre que la

goutte l'avoit pris violemment, un rhumatisme le tenoit entrepris de tous ses membres. Il ne lui restoit rien de libre que la langue, qu'il employoit à témoigner son impatience par d'horribles blasphêmes. Nous laisfames çe misérable jurer et blafphemer, et nous allâmes à la cuisine, où nous donnâmes toute notre attention à la dame, qui paroissoit environnée des ombres de la mort. Nous n'é. pargnâmes rien pour la tirer de føn évanouissement, et nous eûmes le bonheur d'en venir à bout. Mais quand 'elle eût repris l'usage de les fens, et qu'elle se vit entre les bras de plufieurs hommes qui lui étoient inconnus, elle sentit son malheur. Elle en frémit. Tout ce que la douleur et le désespoir ensemble peuvent avoir de plus affreux, parut peint dans ses yeux, qu'elle leva au ciel comme pour le plaindre à lui des indignités dont elle étoit menacée. Puis cédant tout à-coup à ces images épouvantables, elle retombe en defaillance, fa paupière se referme, et les voleurs s'imaginent que la mort va feur enlever leur proie. Alors le capitaine jugéant plus à propos de l'abandonner à elle-même, que de la tournenter par de nouveaux secours, la fit porter sur le lit de Léo Barde, 'où on "la laissa toute feule au Hazard de ce qu'il en pouvoit arriver. 1

Nous paffàmes dans le falon, où un des voleurs qui avoit été chirurgien, visita les blessures du lieutenant et du?

que nous avions

, et les frotta de l'aume. L'opération faite, on võulut voir ce qu'il y avoit dans les maltes.

Les unes fe trouvèrent remplies de dentelles et de linges, les autres d'habits į mais la dernière qu'on ouvrit, renfermoit quel. ques

facs pleins de pistoles; ce qui réjouit infiniment meffieurs les intéressés. Après cet examen, la cuisinière dref fa le buffet, mit le couvert, et servit. Nous nous entretinmes d'abord de la grande victoire remportée, sur quoi - Rolando n’addreliant la parole: Avoye, Gil Blas, me dit-il, avoue, mon enfant, que tu as eu grande peur. Je répondis que j'en demeurois d'ac. cord de bonne foi; mais que je me battrois comme on paladin, quand j'aurois fait feulement deux ou trois campagnes. La deffus toute la compagnie prit mon parti, en disant qu'on devoit me le pardonner: que l'action avoit été vive, et que pour un jeune homme qui n'avoit jamais vi le feu, je ne m'étois point mal tiré d'affaire,

La conversation tomba ensaite fur les mules et les chevaux que nous venions d'amener au fouterrain. Il fut arrêté que le lendemain avant le jour nous partirions tous pour les aller vendre à Manfilla, où probablement on (B’auroit point encore entendu parler de notre expédition. Ayant pris eette résolution, nous achevâmes de souper. Puis nous retournâmes à la cuisine pour voir la dame que -300s trouvâmes dans la même fituation. Nous crûmes qu'elle ne pafferoit pas la nuit.' Néanmoins quoiqu'elle parât à peine jouir d'un reste de vie, quelques voleurs ne laissèrent pas de jetter sur elle en æil profane, et de témoigner une brutale envie, qu'ils auroient fatisfaite, fi Rolando ne les en eût empêchés, en leur représentant qu'ils devoient du moins attendre que la dame fût fortie de cet accablement de tristesse qui lui ôtoit tout sentiment. Le respect qu'ils avoient pour leur capitaine, retint leur incontinence. Sans cela rien ne pouvoit fauver la dame. Sa mort même n'auroit peut être pas mis fon honneur en färeté.

Nous laiffâmes encore cette malheureuse femme dans

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