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plus l'air d'un tombeau que d'un lit. Voilà votre chambre, me dit-elle. Le garçon dont vous avez le bonheur d'occuper la place, y a couché tant qu'il a vécu parmi nous, et il y repose encore après fa mort. Il s'est laissé mourir à la fleur de son âge. Ne soyez pas assez fimple pour suivre son exemple. En achevant ces paroles, elle me donna la lampe, et retourna dans sa cuisine. Je pofai la lampe à terre et me jettai sur le grabat, moins pour prendre du repos, que pour me livrer tout entier à mes réflexions. O Ciel ! dis-je, est-il une destinée aufli affreuse que la mierine? On veut que je renonce à la vue du foleil; et comme si ce n'étoit pas assez d'être enterré tout vis à dixhuit ans, il faut encore que je fois réduit à fervir des voleurs, à paffer le jour avec des brigands, et la nuit avec des morts! Ces pensées, qui me sembloient trèsmortifiantes, et qui l'étoient en effet, me faisoient pleurer amèrement. Je maudis cent fois l'envie que mon oncle avoit eue de m'envoyer à Salamanque. Je me répentis d'avoir craint la justice de Cacabelos. J'aurois voulu être à la question. Mais confidérant que je me confumois en .plaintes vaines, je me mis à rêver aux moyens de me fauver. He quoi, dis-je, est-il donc impoffible de me tirer d'ici ? les voleurs dorment. La cuisinière et le Négte en seront bientôt autant. Pendant qu'ils seront tous endormis, ne puis-je avec cette lampe trouver l'allée par où je suis descendu dans 'cet eofer ? Il est vrai que je ne me crois point assez fort pour lever la trape qui eft à l'entrée. Cependant voyons. Je ne veux/ rien avoir à me repró. cher. Mon désespoir me prêtera des forces, et j'en viendrai peut-être à bout.

Je formai donc ce grand dessein.': Je me levai, quand je jugeai que Léonarde et Domingo repofoient. Je pris la lampe et sortis du caveau, en me recommandant à tous les faints du paradis. Ce ne fut pas fans peine que je démêlai les détours de ce nouveau labyrinthe. J'arrivai pourtant à la porte de l'écurie, et j'apperçus enfin l'allée que je cherchois. Je marche, je m'avance. vers la trape avec autant de légèreté, que de joie; mais hélas ! au milieu de l'allée, je rencontrai une maudite grille de fer bien fermée, et dont les barreaux étoient fi près l'un de

autre, qu'on y pouvoit à peine passer la main. Je ře trouvai bien sot à la vue de ce nouvel obstacle, dont je ne

reaux.

m'étois point apperçu en entrant, parce que la grille étoit alors ouverte

Je ne laiffai pas pourtant de tâter les bar. J'examinai la serrure. Je tâchois même de la forcer, lorsque tout-à-coup je me sentis appliquer entre les deux épaules cinq ou fix bons coups de nerf de beuf. Je pouffai un cri fi perçant, que le souterrain en retentit ; et regardant aussitôt derrière moi, je vis le vieux Négte en chemise, qui d'une main tenoit une lanterne sourde, et de l'autre l'inftrument de mon fupplice. Ah, ah, dit-il, petit drôle, vous voulez vous sauver! ho! ne pensez pas que vous puiffiez me surprendre. Je vous ai bien entendu. Vous avez cru la grille ouverte, n'est-ce pas? Apo prenez, mon ami, que vous la trouverez désormais too.

jours fermée. Quand nous retenons ici quelqu'un malgré lui, il faut qu'il soit plus fin que vous s'il nous échappe.

Cependant au cri que j'avois fait, deux ou trois voleurs se réveillèrent en surfaut ; et ne sçachant' fi c'étoit la Sainte Hermandad qui venoit fondre fur eux, ils se le. vèrent et appellèrent leurs camarades. Dans un instant ils font tous sur pied. Ils prennent leurs épées et leurs ca- rabines, et s'avancent presque nods jusqu'à l'endroit où j'étois avec Domingo. Mais-fitôt qu'ils sçurent la cause

du bruit qu'ils avoient entendu, leur inquiétude fe. convertit en éclats de rire. Comment donc, Gil Blas, me dit le voleur apottat, il n'y a pas fix heures que tu es avec nous, et tu veux déjà t'en aller? Il faut

que

bien de l'averfion pour la retraite. Hé que ferois-tu donc fi tu étois Chartreux ? Va te coucher, tu, en seras quitte cette fois-ci pour les coups que Domingo t'a donnés; mais s'il t'arrive jamais de faire un nouvel effort pour te fauver, par saint Barthélémi! 'nous t'écorcherons tout vif. A ces mots, il se retira. Les autres voleurs s'en retour..

nèrent aussi dans leurs chambres, en riant de tout leur cæur de la tentative que j'avois faite pour leur fauffer compagdie. Le vieux Négre, fort fatisfait de son expédition, rentra dans fon écurie; et je regagnai mon cimetière, où je pafla ile reste de la nuit à foupirer et à pleurer.

CHAPITRE VII.
De ce que fit Gil Blas, ne pouvant faire mieux.
E penfai fuccomber les premiers jours au chagrin qui
me dévoroit. Je ne faisois- que traîner une vie mouse

tu ayes

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rante ; mais enfin mon bon génie m'inspira la pensée de diffimuler. J'affectai de paroître moins triste. Je commençai à rire et à chanter, quoique je n'en euffe aucune envie. En un mot, je me contraignis si bien, que Léodarde et Domingo y farent trompés. Ils crurent que l'oiseau s'accoutvmoit à la cage. Les voleurs s'imaginèrent la même chose. Je prenois un air gai en leur versant à boire, et je me mêlois à leur entretien, quand je trouvois occasion d'y placer quelque plaifanterie Ma liberté, loin de leur déplaire, les divertissoit.“: Gil Blas, me dit le capitaine un foir que je faifois le plaisant, tu as bien fait, mon ami, de bannir la mélancolie. Je fuis charmé de ton humeur et de ton esprit. On ne connoît pas d'abord les gens. Je ne te croyois pas si spirituel ni 6 enjoué.

Les autres me donnèrent aussi mille louanges. : Ils me parurent si contens de moi, que profitant d'une fi bonne disposition: Meffieurs, leur dis-je, permettez que je vous découvre le fond de mon ame. Depuis que je demeure ici, je me sens tout autre que je n'étois auparavant. Vous m'avez défait des préjugés de mon éducation. J'ai pris insensiblement votre esprit. J'ai du goût pour votre profeffion. Je meurs d'envie d'avoir l'honneur d'étre de sos confrères, et de partager avec vous les périls de vos expéditions. Toute la compagnie applaudit à ce difcour3. On loua ma bonne volonté. Puis il fut résolu tout d'une voix, qu'on me laisseroit servir encore quelque teme pour éprouver ma vocation; qu'ensuite on me feroit faire mes caravanes ; après quoi on m'accorderoit la place konorable que je demandois.

Il fallut donc continuer de me contraindre, et d'exercer mon emploi d'échanson. J'en fus très-mortifié; car je n'aspirois à devenir voleur, que pour avoir la liberté de fortir comme les autres ; et j'espérois qu'en faisant des courses avec eux, je leur échapperois quelque jour. Cette feule espérance soutenuit ma vie. L'attente néanmoins me paroiffoit longue, et je ne laiffai pas d'effayer plus d'une fois de surprendre la vigilance de Domingo; mais il n'y eut pas moyen. Il étoit trop sur ses gardes. j'au. rois défié cent Orphées de charmer ce Cerbère. 11 eft. vrai aussi que de peur de' me rendre suspect, je ne faisois pas tout ce que j'aurois pu faire pour le tromper. 11 m'observoit, et j'étois obligé d'agir avec beaucoup de ciro conspection, pour ne me pas trahir. Je m'en remettois donc au tems que les voleurs m'avoient prescrit, pour me recevoir dans leur troupe, et je l'attendois avec autant d'impatience, que si j'eusse dû entrer dans une compagnie de traitans.

Graçes au Ciel; six mois après, ce tems arriva. Le seigneur Rolando dit à ses cavaliers: Messieurs, il faut tenir la parole que nous avons donnée à Gil Blas. Je n'ai pas mauvaise opinion de ce garçon-là, je crois que nous en ferons quelque chose. Je suis d'avis que nous le menions demain avec nous cueillir des lauriers sur les grands chemins. Prenons foin nous-mêmes de le dresser à la gloire. Les voleurs furent tous du sentiment de leur capitaine ; et pour me faire voir qu'ils me regardoient déjà comme un de leurs compagnons, dès ce moment ils me difpenfèrent de les servir. Ils rétablirent la dame Léonarde dans l'emploi qu'on lui avoit ôté pour m'en charger. Ils me firent quitter mon habillement, qui confistoit en une simple soutanelle fort usée, et ils me paa' rèrent de toute la dépouille d'un gentilhomme nouvellement volé. Après cela, je me disposai à faire ma pre.

mière campagne.

CHAPITRE VIJI.

Gil Blas accompagne les voleurs. Quel exploit il fait sur

les grands chemins. NE fut sur la fin d'une nuit du mois de Septembre,

que je sortis du souterrain avec les voleurs. J'étois armé comme eux d'une carabine, de deux pistolets, d'une épée, et d'une bayonette; et je montois un affez bon cheval, qu’on avoit pris au même gentilhomme dont je pora tois les habits. Il y avoit fi longtems que je vivois dans les ténèbres, que le jour naissant ne manqua pas de m'éblouir; mais peu à peu mes yeux s'accoutumèrent à le souffrir.

Nous passâmés auprès de Ponferrada, et nous allâmes nous mettre en embuscade dans un petit bois, qui bordoit le grand chemin de Léon. Là nous attendions que

la fortunę nous offrit quelque bon coup à faire, quand nous

apperçûmes un religieux de l'ordre de saint Dominique, monté, contre l'ordinaire de ces bons pères, sur une mau.. vaise mule. Dieu soit loué, s'écria le capitaine en riant, voici le chef-d'oeuvre de Gil Blas. Il faut qu'il aille détrousser ce moine. Voyons comment il s'y prendra. Tous les voleurs jugèrent qu'effectivement cette commis. fon me convenoit, et ils m'exhortèrent à m'en bien ac. quitter. Messieurs, leur dis-je, vous serez contens. Je vais mettre ce père nud comme la - et vous amener ici fa mule. Non, non, dit Rolando, elle n'en vaut pas la peine. Apporte-nous seulement la bourse de sa révérence: c'est tout ce que nous exigeons de toi. La-desus je sortis dụ bois, et poussai vers le religieux, en priant le ciel de me pardonner l'action que j'allois faire. J'aurois bien voulu m'échapper dès ce moment-là; mais la plus, part des voleurs étoient encore mieux montés que moi. S'ils m'euflent vu fuir, ils se seroient mis à mes trousses, a m'auroient bientôt rattrapé; ou peut-être auroient-ils fait sur moi une décharge de leurs carabines, dont je me, ferois fort mal-trouvé Je n'osai donc hazarder une démarche fi délicate. Je joigris le père, et lui demandai la bourse en lui présentant le bout d'un pistolet. Il s'arrêta tout court pour me considérer, et sans parvître fort effrayé: Mon enfant, me dit-il, vous êtes bien jeune. Vous faites de bonne heure un vilain métier. Mon père, lui répondis je, tout vilain qu'il est, je voudrois l'avoir commencé plutôt. Ah! mon fils, répliqua le bon religieux, qui n'avoit garde de comprendre le vrai sens de . mes paroles, que dites-vous? quel aveuglement! fouffrez que je vous représente l'état malheureux. ... Oh! mour pere, interrompis-je, avec précipitation, trève de morale, s'il vous plait. Je ne viens pas sur les grands chemins pour entendre des sermons. Je veux de l'argent. De l'argent! me dit-il d'un air étonné; vous jugez bien mal de la charité des Espagnols, fi vous croyez que

les

personnes de mon caractère ayent besoin d'argent pour voy. aget en Espagne. Détrompez vous.

On nous reçoit agréablement par tout. On nous loge:

On nous nourrit, et l'on ne nous demande que des prières. Entin, nous ne portons point d'argent sur la route, Nous nous abandonnons à la Providence. Hé non, non, lui 'repartis.je, vous ne vous y abandonnez pas. Vous avez toujours de

L

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