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j'allois m'en plaindre à ma mère ou à mon ayeul, et je leur faisois accroire qu'il m'avoit fort maltraité. Le pauvre diable ayoit beau venir me démentir, il n'en étoit pas pour cela plus avancé; il pasfoit pour un brutal, et l'on me 'croyoit toujours plutôt que lui. Il arriva même un jour que je m'ég ratignai moi-même, puis je me mis à crier comme si l'on m'eut écorché. Ma mère accourut, et chaffa le maitre fur le champ, quoiqu'il proteftât et prit le Cièl à témoin qu'il ne m'avoit pas touché.

Je me défis ainsi de tous mes précepteurs, jusqu'à ce qu'il vint s'en présenter un tel qu'il me le falloit. C'é. toit un Bachelier d'Alcala. L'excellent maitre pour un enfant de famille! Il aimoit les femmes, le jeu et le cabaret; je ne pouvois être en meilleure main. Il s'attacha d'abord à gagner mon esprit par la douceur. Il y réussit, et par. la se fit aimer de mes parens, qui m'abandonnèrent à fa :conduite. Ils n'eurent pas sujet de s'en repentir. - perfectionna de bonne heure dans la science du Monde. A force de me mener avec lui dans tous les lieux qu'il

aimoit, il m'en inspira G bien le goût, qu'au Latin près -je devins un garçon universel. Dès-qu'il vit que je n'avois plus besoin de ses préeeptes, il alla les offrir ailleurs.

Si dans mon enfance j'avois, vécu au logis fort librement, ce fut bien autre chofe, quand je commençai à devenir maître de mes actions. Ce fut dans ma famille que -je fis;lefiai de mon impertinence. Je me moquois à tous momens de mon père et de ma mère. Ils ne fesoient que crire de mes saillies; et plus elles étoient vives, plus ils les trouvoient agréables. Cependant je fefois toutes sortes de débauches avec de jeunes gens de mon humeur:, et comme nos parens ne nous donnoient point assez d'argent pour continuer une vie fi. délicieuse, chacun deroboit chez lui ce qu'il pouvoit prendre, et cela ne fuffifant point encore, nous commençames à vôler la nuit, ce qui n'étoit pas un petit fupplément. Malheureusement le Corrégidor apprit de nos nouvelles. Il voulut nous faire arrêter, mais on nous avertit de son mauvais dessein. Nous eumes recours à la fuite, et nous nous mîmes à exploiter sur les grands chemins. Depuis ce tems-là, MeMiears, Dieu m'a fait la grace

de vieillir dans la profession, malgré les périls qui y sont attachés.

Le capitaine cella de parler en cet endroit, et le lieutenant prit ainsi la parole. Messieurs, une éducation toute opposée à celle du Seigneur Rolando a produit le même effet. Mon père étoit un boucher de Tolède. Il passoit avec justice pour le plus grand brutal de la vil. le, et ma mère n'avoit pas un naturel plus doux. Ils me fouettoient dans mon enfance, comme à l'envi l'un de l'autre. J'en recevois tous les jours mille coups. La moindre faute que je commettois, étoit suivie des plus rudes châtimens. j'avois beau demander grace, les larmes aux yeux, et prótefter que je me répentois de ce que j'avois fait, on ne me pardonnoit rien, et le plus souvent, on me frappoit sans raison. Quand mon père me battoit, ma mère, comme s'il ne s'en fût pas bien acquitté, se mettoit de la partie, au lieu d'intercéder pour mois. Ces: traitemens m'inspirèrent tant d'averfion pour la maison paternelle, que je la quittai avant que j'eufse atteint ma quatorzième année. Je pris le chemin d'Arragon, et me rendis à Saragoffe en demandant l'aumône. Là je me faufilai avec des gueux, qui menoient une vie assez heureuse. Ils m'apprirent à contrefaire l'aveugle, à paroitre eftropié, à mettre sur les jambes des ulcères poftiches,» & cætera. Le matin, comme des acteurs qui se préparent à jouer une comédie, nous nous dispofions à faire nos perfonnages, chacun couroit à son poste; et le foir, nous réunissant tous, nous nous réjouillions pendant la nuit aux dépens de ceux qui avoient eu pitié de nous pendant le jour. Je m'ennuyai pourtant d'être avec ses misérables, et voulant vivre avec de plus honnêtes gens, je m'associai avec des Chevaliers d'industrie. Ils m'apprirent à faire. de bons tours;. mais il nous fallut bientôt sortir de Saragola se, parce que nous nous brouillâmes avec un homme de juftice qui nous avoit toujours protégés. Chacun prit son parti

. Pour moi, j'entrai dans une troupe d'hommes courageux qui faisoient contribuer les voyageurs; et je me suis fi bien trouvé de leur façon de vivre, que je n'en ai

раз voulu chercher d'autre depuis ce tems-là. Je sçais donc, messieurs, très bon gré à mes parens de m'avoir fi. Rialtraité; car s'ils m'avoient élevé un peu plus doucement, je ne ferois présentement fans doute qu'un malbeureux boucher, au lieu que j'ai l'honneur d'être votre lieutenant.

Meffieurs, dit alors un jeune voleur qui étoit allis entre

le capitaine et le lieutenant, les histoires que nous venons d'entendre, ne font pas fi composées, ni fi curieuses que la mienne. Je dois le jour à une paysanne des environs de Séville. Trois semaines après qu'elle m'eut mis au monde (elle étoit encore jeune, propre, et bonne nourrice) on lui proposa un nourrisson. C'étoit un enfant de qualité, un fils unique qui venoit de naître dans Séville. - Ma mère accepta volontiers la proposition, et alla chercher l'enfant. On le lui confia, et elle ne l'eut pas fitôt ap porté dans son village, que trouvant quelque ressemblance entre nous, cela lui inspira le deffein de me faire passer pour l'enfant de qualité, dans l'espérance qu'un jour je reconnoitrois bien ce bon office. Mon père, qui n'étoit pas plus fcrupuleux qu'un autre paysan, approuva la supercherie. De forte qu'après nous avoir fait changer de linges, le fils de Don Rodrigue de Herréra fut envoyé sous mon nom à une autre nourrice, et ma mère me nourrit fous le fien. Malgré tout ce qu'on peut dire le l'instinct et de la

du fang, les parens du petit gentilhomme prirent aisément le change. Ils n'eurent pas le moindre foupçon du tour qu'on leur avoit joué, et jusqu'à l'âge de sept ans je fus toujours dans leurs bras. Leur intention étant de mne rendre un cavalier parfait, ils me donnèrent toutes fortes de maitres, mais j'avois peu de disposition pour les exercices qu'on m'apprenoit, et encore moins de goût pour les sciences qu'on vouloit m'enseigner. J'aimois beaucoup mieux jouer avec les valets, que j'allois chercher à tous momens dans les cuisines ou dans les écuries. Le jeu ne fut

pas toutefois longtems ma paflion doininante. Je n'avois pas dix-sept ans que je m'enivrois tous les jours. J'agaçois auffi toutes les femmes du logis. Je m'attachai principalement à une servante de cuisine, qui me parut mériter mes premiers soins. C'étoit une groffe joufflue, dont l'enjouement et l'embonpoint me plaisoient fort. Je lui faifois l'amour avec si peu de circonspection, que

Don Rodrigue même s'en apperçut. · Il m'en reprit aigrement, me reprocha la bassefle de mes inclinations: 'et de peur que

la vue de l'objet aimé ne rendit ses remontranees inutiles, il mit ma princesse à la porte.

Ce procédé me déplut. Je réfolus de m'en venger. Je volai les pierreries de la femme de Don Rodrigue; et

courant chercher ma belle Hélène, qui s'étoit retirée chez une blanchisseuse de ses amies, je l'enlevai en plein midi, afin que personne n'en ignorât. Je paffai plus avant. Je la menai dans fon pays, ou je l'épousai solemnellement, tant pour faire plus de dépit aux Herréra, que pour laifser aux enfans de famille un fi bel exemple à suivre. Trois mois après ce mariage, j'appris que Don Rodrigue étoit mort. Je ne fus pas infenfible à cette nouvelle. Je me rendis promptement à Séville, pour demander fon bien; mais j'y trouvai du changement. Ma mère n'étoit plus, et en mourant elle avoit eu l'indiscrétion d'avouer tout en présence du curé de fon village et d'autres bons témoins. Le fils de Don Rodrigue tenoit déjà ma place, ou plutôt la fienne; et il venoit d'être reconnu avec d'au. tant plus de joie, qu'on étoit moins satisfait de moi. De maniere que n'ayant rien à efpérer de ce côté-là, et ne me sentant plus de goût pour ma grosse femme, je me joig, nis à des chevaliers de fortune, avec qui je commençai

mes caravanes.

Le jeune voleur avant achevé son histoire, un autre dit qu'il étoit fils d'un marchand de Burgos; que dans la jeunesse, poussé d'une dévotion indifcrette, il avoit pris l'habit, et fait profession dans un ordre fort austère; et que quelques années après il avoit apoftafié. Enfin, les huit voleurs parlèrent tour à tour, et lorsque je les eus tous entendus, je ne fus pas surpris de les voir ensemble. Ils changèrent ensuite de discours. Il mirent sur le tapis divers projets pour la compagne prochaine; et après avoir formé une résolution, ils se lévèrent de table pour s'aller coucher. Ils allumèrent des bougies, et se retirèrent dans leurs chambres. Je suivis le capitaine Rolando dans la fienne, où pendant que je l'aidois à se déshabiller, Hé bien, Gil Blas, me dit-il, tu vois de quelle manière nous vivons. Nous sommes toujours dans la joie. La haine ni l'envie ne se glissent point parmi nous.

Nous n'avons jamais le moindre démêlé ensemble. Nous sommes plus unis que des moines. To vas, mon enfant, poursuivit-il, mener ici une vie bien agréable; car je ne te 'crois pas affez sot pour te faire une peine d'être avec des voleurs. Hé! voit-on d'autres gens dans le monde? Non, mon ami, tous les hommes aiment à s'approprier le bien d'aua trui. C'est un sentiment général. La manière seule er

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est différente. Les conquérans, par exemple, s'emparent des états de leurs voitins. Les personnes de qualité empruntent et ne rendent point. Les banquiers, trésoriers, agens de change, commis, et tous les marchands tant gros. que petits, ne sont pas fort scrupuleux. Pour les gens de justice, je n'en parlerai point, on n'ignore pas ce qu'ils scavent faire. Il faut pourtant avouer qu'ils sont plus humains que nous ; car fouvent nous êtons la vie aux innocens, et eux quelquefois la fauvent même aux coupables.

CHAPITRE VI. De la tentative que fit Gil Blas pour se fauver, et quel en

fut le succès. Près que le capitaine des voleurs eut fait ainfi lapo

logie de la profession, il se mit au lit; et moi, je retournai dans le salon, où je desservis et remis tout en ordre. J'allai ensuite à la cuisine, où Domingo (c'étoit le nom du vieux Négre) et la dame Léonarde foupoient en m'attendant. Quoique je n'eufle point d'appétit, je ne laislai pas de m'asseoir auprès d'eux. Je ne pouvois manger; et comme je paroiffois aussi triste que j'avois sujet de l'être, ces deux figures équivalentes entreprirent de me consoler. Pourquoi vous affligez vous, mon fils, me dit la vieille? vous devez plutôt vous réjouir de vous voir ici. Vous êtes jeune, et vous paroissez facile. Vous vous seriez bientôt perdu dans le monde. Vous auriez rencontré des libertins, qui vous auroient engagé dans toutes fortes de débauches; au lieu, que votre innocence se trouve ici dans un port assuré. La dame Léonarde a raison, dit gravement à son tour le vieux Négre, et l'on peut ajouter à cela qu'il n'y a que des peines dans le monde. Rendez graces au Ciel, mon ami, d’être tout d'un coup délivré des périls, des embarras, et des afflictions de la vie.

J'effuyai tranquillement ce discours, parce qu'il ne m'eût servi de rien de m'en fâcher. Je ne doute pas même, fi je me fusse mis en colère, que je ne leur eufse apprêté à rire à mes dépens, Enfin Domingo, apres avoir bien bu et bien mangé, se retira dans son écurie. Léonarde prit aussitôt une lampe, et me conduifit dans un caveau qui servoit de cimetière aux voleurs qui mouroient de leur mort naturelle, et où je vis un grabat qui avoit

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