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teur, M. de Feletz, dans le Journal des Débats. Ces critiques du livre devenaient des hommages pour l'auteur. Déjà madame de Staël avait eu la bonne fortune de rencontrer M. de Fontanes pour contradicteur, à l'occasion d'un de ses ouvrages littéraires ; M. de Bonald se présentait pour combattre son premier ouvrage historique et politique. De pareils adversaires ne se mettent en ligne que contre un puissant champion.

Dans ses Considérations sur l'ouvrage de madame la buronne de Staël, M. de Bonald fait observer avec raison «

qu'il n'y a peut-être point en Europe d’écrivain moins appelé que madame de Staël à considérer une révolution. Il y a toujours eu, ajoute-t-il, trop de mouvement dans son esprit et trop d'agitation dans sa vie, pour qu'elle ait pu observer et décrire ce mouvement violent et désordonné de la société. Il faut être assis pour dessiner un objet qui fuit, et ici le peintre n'a pas plus posé que le modèle. » Rien de plus juste que cette observation et que les réflexions qui suivent : « C'est encore, continue M. de Bonald, un roman sur la politique et la société, écrit sous l'influence des affections domestiques et des passions politiques qui ont agité l'auteur. C'est encore Delphine ou Corinne qui font de la politique, comme elles faisaient de l'amour. » Quant au fond de l'ouvrage, l'illustre critique est frappé de la part vraiment exorbitante faite à M. Necker et au peuple anglais, dans un livre sur la révolution française. « M. Necker et l'Angleterre, dit-il, sont les deux principales figures, ou peut-être les deux seules figures de ce tableau, dont la révolution française n'est que la toile et le cadre. » Il lui reproche avec non moins de raison d'avoir imaginé une société pour jus. tifier une révolution, à la manière des astronomes qui inventaient tous les jours des cercles imaginaires, et créaient ou anéantissaient un ciel ou deux de cristal à la moindre difficulté; et il consacre une notable partie de son ouvrage à réfuter ces idées erronées que madame de Staël accrédite sur l'ancienne société française. C'est, en effet, la partie la plus dangereuse et la plus faible de son livre. L'idolâtrie que madame de Staël avait pour la constitution anglaise fausse trop souvent son jugement, quand il s'agit d'apprécier notre histoire. Au fond, ce qu'elle reproche à la France, c'est de ne pas être l’Angleterre. Puisqu'elle a le malheur de ne pas être anglaise, il faut du moins qu'elle travaille à le devenir. Pour cela il importe qu'elle adopte les meurs, la politique, la constitution, la religion de l'Angleterre (1). Jusque-là, elle ne sera rien, elle ne pourra rien; car tous ses précédents nationaux doivent être pour elle des sujets de regrets, presque d'humiliation. Pendant quatorze siècles, en effet, elle a vécu sous un régime qui ressemblait abso

(1) Cette pensée revient sans cesse et sous toutes les formes dans le livre de madame de Staël: « En 89, dit-elle, la France réclamait la constitution anglaise, qu'elle réclame encore aujourd'hui. » Elle dit ailleurs : « On dirait que la constitution anglaise, ou plutôt la raison en France, est comme la belle Angélique dans la comédie du Joueur : il l'invoque dans la détresse et la néglige quand il est heureux. »

lument à celui de la Turquie, et, de tous les peuples, elle a été le plus esclave et le plus abject. Ses grands monarques, qui ont laissé des souvenirs si éclatants, n'ont été que de grands despotes, ou plutôt des despotes vulgaires, exhaussés sur des piédestaux que leur ont dressés des adulateurs, au nombre desquels il faut placer Bossuet, dont l'éloquence « n'a été que le produit du fanatisme et de son amour pour le despotisme. » Louis XIV n'est pas mieux traité : « Si Louis XIV était né simple particulier, dit-elle, on n'au. rait probablement jamais parlé de lui, parce qu'il n'avait en rien des facultés transcendantes; mais il entendait bien cette dignité factice qui met les autres mal à l'aise. » Ceux qui ont lu la correspondance diplomatique de Louis XIV, qui ont suivi sa politique extérieure et l'ont vu, par un mélange de négociations habiles et de guerres hardiment conduites, fonder l'unité indestructible de la France, qui savent avec quelle fermeté il soutint la mauvaise fortune et finit dominer, ne confirmeront pas ce jugement.

On voit que, dans le tableau qu'elle trace de l'histoire de France, madame de Staël se rapproche de l'école révolutionnaire. Si elle ne conclut pas comme celle-ci, elle motive ses conclusions. Si la monarchie, en effet, avait été telle que madame de Staël la représente, elle n'était pas digne d'être transformée, elle méritait de périr. On surprend aussi dans les considérations l'origine de cette anglomanie politique qui exerça une si fâcheuse influence sur les idées pendant la restau

par la

ration. Une nouvelle révolution de 1688 est en germe dans l'admiration de madame de Staël pour l’Angleterre. On ne peut copier trop fidèlement, trop servilement un si beau modèle. Quant à la révolution française, comme le disait avec beaucoup de sens le duc de Fitz-James (1), « elle juge les hommes, les événements, les époques de la révolution, par le degré d'admiration que l'on eut pour son père, par le succès qu'elle eut dans les salons de Paris, par la confiance que l'on accorda à ses prédications, par l'influence qu'elle exerça sur les puissances du jour. Aux yeux de madame de Staël, la plus belle époque de l'histoire était celle qui sépare le 14 juillet du 10 août. « Temps heureux, s'écrie-t-elle, l'air circulait plus librement dans la poitrine! » Il serait injuste de lui en vouloir de cet épanouissement ; elle avait vingt ans. A cet âge, tout s'embellit du bonheur du présent et du bonheur en espérance. Son père venait de jouir des honneurs du triom. phe; elle en avait partagé l'ivresse et la gloire; partout où elle se présentait, des flots d'adorateurs se portaient sur son passage. Parlait-elle, on se taisait pour l'écouter ; ce qu'elle avait dit se colportait dans tout Paris et devenait la nouvelle du lendemain. Elle était jeune, ses amis étaient puissants; une pareille époque pouvait-elle ne pas lui paraître un temps de prospérité pour la France ? Il est vrai qu'à la même époque le sang ruisselait de temps en temps dans les rues de la capitale;

(1) Dans le Conservateur, 1er vol., page 209.

le roi et la reine, après avoir échappé à la mort, et vu massacrer leurs gardes, étaient arrachés de leur palais. Précédée des têtes sanglantes des victimes, une populace ivre de vin, gorgée de sang, traînait dans Paris nos augustes maîtres. L'air ne circulait pas très-librement dans la poitrine de ces pauvres aristocrates qu'on attachait si gaiement à la lanterne aux cris joyeux de Ça ira! Madame de Staël n'approuve pas ces crimes, sans aucun doute ; mais elle n'y pense pas, heureuse de la dilatation de ses poumons. Le bonheur seul pouvait arriver jusqu'à son cæur (1). » M. de Féletz , qui n'est guère moins vif que le duc de Fitz-James contre les

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(1) Vraisemblablement, un des passages qui motivent ces piquantes réflexions du duc de Fitz-James est celui dans lequel madame de Staël peint les ovations que rencontra M. Necker lorsque, congédié par le roi avant le 14 juillet, il fût rappelé après le 15.

Qu'il me soit permis de m'arrêter encore une fois, dit-elle, sur ce jour, le dernier de la prospérité de ma vie, qui s'ouvrait cependant à peine devant moi, La population entière de Paris se pressait en foule dans les rues; on voyait des hommes et des femmes aux fenêtres et sur les toits, criant: Vive M. Necker! Quand il parut près de l'hôtel de ville, les acclamations redoublèrent; la place était remplie d'une multitude animée des mêmes sentiments qui se précipitait sur les pas d'un seul homme, et cet homme était mon père! Au moment où M. Necker prononça le mot d'amnistie, il retentit dans tous les cours ; la multitude tout entière y répondit avec transport. Je ne vis rien de plus dans cet instant, car je perdis connaissance à force de joie. Aimable et généreuse France, adieu ! Adieu, France qui vouliez la liberté, et qui pouviez alors si facilement l'obtenir ! Je suis maintenant condamnée à retracer d'abord vos fautes , puis vos forfaits et vos malheurs ! »

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