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les deux premiers volumes et plusieurs chapitres du troisième dans l'état où ils avaient été livrés à l'impression, et que « d'autres chapitres étaient copiés, mais non reyus par l'auteur ; d'auires, enfin, n'étaient composés que de premier jet ; des notes marginales écrites ou dictées par madame de Staël indiquaient les points qu'elle se proposait de développer. » En donnant ces détails, les deux éditeurs ajoutaient : « Le premier sentiment, comme le premier devoir de ses enfants, a été un respect religieux pour les moindres indications de sa pensée, et il est presque superflu de dire que nous ne nous sommes permis ni une addition, ni même un changement, et que l'ouvrage qu'on va lire est parfaitement conforme au manuscrit de madame de Staël. >> Ainsi, pour le tiers à peu près de ce livre, on peut dire que, bien que

que ce soit la pensée de madame de Staël qu’on a sous les yeux, ce n'est pas sa pensée revisée et contrôlée par elle-même. En effet, d'après les détails intéressants que donnent les deux nobles éditeurs sur les habitudes de composition de madame de Staël, elle avait une règle de travail dont elle ne s'écartait jamais : « Elle écrivait d'un seul trait toute l'ébauche de l'ouvrage dont elle avait conçu le plan, sans revenir sur ses pas, sans interrompre le cours de ses pensées, si ce n'est par les recherches que son sujet rendait nécessaires. Cette première composition achevée, madame de Staël la transcrivait en entier de sa main, et, sans s'occuper encore de la correction du style, elle modifiait l'expression de ses idées, et les classait souvent

dans un ordre nouveau. Le second travail était ensuite mis au net par un secrétaire, et ce n'était que sur la copie, souvent même sur les épreuyes imprimées, que madame de Staël perfectionnait les détails de la diction : plus occupée de transmettre à ses lecleurs toutes les nuances de sa pensée, toutes les émotions de son âme, que d'atteindre une correction minutieuse qu'on peut obtenir d'un travail pour ainsi dire mécanique (1). »

Quatre grandes impressions devaient nécessairement résulter de la lecture des considérations sur les principaux événements de la révolution française : le gouvernement sous lequel la France avait vécu jusqu'à la révolution française avait été un gouvernement de despotisme, d'ignorance, et l'esprit humain ne s'était réveillé en France qu'en 1789; les rationalistes politiques de la Constituante, qui avaient voulu refaire un gouvernement d'après leurs théories, étaient des hommes irréprochables dans leurs idées et dans leurs actes, et tous les torts dans la révolution devaient être attribués au parti monarchique, qui n'avait pas voulu aller aussi loin que ceux des constituants qui marchaient d'accord avec M. Necker, et aux révolutionnaires excessifs qui avaient voulu aller plus loin ; le modèle des gouvernements monarchiques était le gouvernement anglais, et tous les efforts devaient tendre à imiter le plus parfaitement possible ce modèle;

(1) Édition de 1818, avis des éditeurs.

établir que

la république n'était point à faire en France en 1792, mais une fois faite, il fallait la maintenir; le Directoire, après le 18 fructidor, était un gouvernement très-suffisant, et sa chute fut un malheur. Ces appréciations étaient mêlées de tableaux dramatiques, d'observations fines, profondes ou ingénieuses, d'incalpations léméraires, de portraits vigoureusement dessinés, d'allégations risquées, de réflexions justes et heureuses, de jugements erronés; mais le fond de l'ouvrage n'en restait pas moins la justification de la révolution dans son principe et dans sa fin. De sorte que, si les historiens de l'école fataliste venaient

les excès et les violences de la période qui suivit la Constituante avaient été nécessaires pour vaincre les résistances, la révolution se trouvait justifiée en bloc. La monarchie française sacrifiée, la révolution réhabilitée, la constitution anglaise préconisée, voilà le livre de madame de Staël.

L'ouvrage fit une vive impression sur les esprits, et toutes les opinions s'en émurent. La génération nouvelle, qui connaissait peu la révolution et qui n'en avait pas souffert, se trouva disposée à prendre ses opinions dans un ouvrage plein d'imagination et d'intérêt, et dont le sentiment général était en harmonie avec le courant actuel des idées. Les débris de l'école qui avait ouvert la révolution en soutenant la prééminence des assemblées sur le pouvoir royal, saluèrent avec enthousiasme leur panégyrique. Le livre fut altaqué par l'école catholique et monarchique et par les

représentants des idées de la Convention, flétrie dans les Considérations avec plus de talent, de véhémence et d'honnêtelé que de logique, car ils étaient les héritiers naturels des révolutionnaires plus modérés qui les avaient précédés. Les principes posés les amenaient. Rivarol, en effet, avait exprimé une idée juste sous une forme spirituelle, en disant : « Tout constituant est gros d'un jacobin. » Le premier livre écrit sur la révolution réveillait, on le voil, les questions qui avaient été l'objet des luttes des partis pendant la crise révolutionnaire, et remettait en présence ces anciens partis transformés dans une situation nouvelle.

Les esprits les plus éminents de l'école catholique et monarchique ne se méprirent pas sur la fâcheuse influence que devait exercer l'ouvrage de madame de Staël. M. de Maistre, qui suivait avec une vive sollicitude le mouvement des idées en France, écrivait à M. de Bonald immédiatement après la publication de ce livre (1): « Peu de livres m'impatientent autant que ceux de madame de Staël; parmi ces livres, peu m’impatientent autant que le dernier. » Dans une lettre précédente, il avait exposé les motifs de ce jugement sévère : « Le premier malheur de madame de Staël, disait-il, est de ne pas être née catholique. Si celte loi réprimante eût pénétré son coeur, d'ailleurs assez bien fait, elle eût été adorable au lieu d'être fameuse. Le second malheur pour elle fut de naître dans un

(1) A la date du 22 mars 1819. Voir sa Correspondance.

siècle assez léger et assez corrompu pour lui prodiguer un encens qui acheva de la gâter. S'il lui avait plu d'accoucher en public dans la chapelle de Versailles, on aurait battu des mains. Quant à ses ouvrages, le meilleur est le plus mauvais. Il n'y a rien de si médiocre que lout ce qu'elle a publié jusqu'à son ouvrage sur l'Allemagne. Dans celui-ci elle s'est un peu élevée, mais nulle part elle n'a déployé un talent plus distingué que dans ses Considérations sur la révolution française. Par malheur, c'est le talent du mal. Toutes les erreurs de la révolution y sont concentrées, sublimées. Tout homme qui peut lire ce livre sans colère peut être né en France, mais il n'est pas Français. Quand on méprisera ces sortes d'ouvrages autant qu'ils le méritent, la révolution sera finie. »

On reconnaît dans le tour de l'expression le génie toujours véhément du comte de Maistre; mais, sauf un peu d'irritation dans le style et d'exagération dans l'appréciation dénigrante des ouvrages de madame de Staël antérieurs à son livre De l'Allemagne, le fond du jugement est vrai. Il dénonce à la fois et le cas que faisait l'illustre penseur du talent de madame de Staël, et le sentiment qu'il avait des dangers provoqués par son livre. M. de Bonald, auquel il communiquait son impression dans l'épanchement d'une correspondance intime, partageait sa manière de voir. Il fit mieux que l'écrire à M. de Maistre, il le prouva en prenant la plume pour réfuter l'ouvrage de madame de Staël, que M. le duc de Fitz-James avait vivement critiqué dans le Conserva

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