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construction, et si l'on profile quelquefois des ravages des fléaux qui ont leur but dans l'ordre général de la Providence, il ne faut pas leur élever de statue. La louange que M. Guizot donnait, en 1828, à cette époque si coupable en religion, car elle nia le christianisme; en philosophie, car elle nia l'existence de Dieu et celle de l'àme; en morale, car elle corrompit le ceur comme l'entendement; en politique, car elle détruisit le respect de l'autorité et la possibilité de la liberté qu'on ne saurait séparer de ce respect; en science sociale, car elle ouvrit la route à toutes les subversions abominables ou ridicules qui, sous le nom de systèmes, ont effrayé notre temps : la louange d'un pareil siècle, dans la bouche de M. Guizot, ne peut s'expliquer que par le mouvement impétueux qui entraînait les esprits, au moment où ces paroles furent prononcées. On a renversé avec les idées du dixhuitième siècle; mais on ne construira rien par ces idées, parce qu'elles viennent d'un esprit d'orgueil et de révolte. Cette liberté générale de tous les droits, de tous les intérêts, de toutes les opinions, dont parlait M. Guizot, en descendant de sa chaire, le 18 juillet 1828, et dont il demandait la coexistence 'légale pour que le libre examen pût exister au profit de tous, n'aura au contraire la chance d'être réalisée dans une juste mesure que quand le libre examen, devenu capable de respect ou contraint de le garder publiquement, s'arrêtera devant les lois de Dieu, dont le christianisme est la plus parfaite révélation, et les lois fondamentales de chaque société, manifestées par le travail des siècles et constatées par la tradition. Hors de là, et si l'on veut maintenir un rationalisme sans mesure et sans limite, un droit absolu de tout discuter et de tout remettre en question, on précipitera les sociétés sous le joug du despotisme, qu'elles préféreront toujours à l'anarchie.

Voilà donc quelle était, à la fin de la restauration, la tendance des idées de l'école intermédiaire : elle croyait que les principes posés par le protestantisme, développés par le philosophisme, c'est-à-dire le rationalisme religieux, politique et social, pouvaient devenir la base de la société nouvelle. Elle n'apercevait pas que ces principes qui avaient pu servir pour la destruction en faisant tomber les abus avec l'édifice, et en déblayant le terrain où devait s'élever la société nouvelle, étaient tout à fait impropres à servir de base à cette société, parce qu'ils excluaient l'autorité religieuse et l'autorité politique.

IV.

Historiens de la révolution française. - Madame de Staël.

Il était impossible que la révolution française n’attirât

pas l'attention spéciale de l'histoire à l'époque de la restauration : non-seulement cette redoutable crise exerçait une espèce de fascination sur les imaginations, mais toutes les opinions qui s'étaient combattues pendant sa durée étaient encore représentées dans la génération qui occupait alors la scène. Il y avait donc là

l'intérêt d'un passé si récent qu'il touchait au présent, et, comme la route à suivre dépendait beaucoup du jugement qu'on porterait sur le point de départ, il y avait aussi là un intérêt d'avenir.

Ce fut une femme qui, la première, remua la cendre encore brûlante qui couvrait ce feu mal éteint. Madame de Staël avait les qualités et les défauts les mieux assortis pour écrire avec talent un livre dangereux sur la révolution française. Sa puissante et poétique imagination, cette faculté qu'elle avait de sentir vivement et de communiquer ses émotions, son style brillant et plein de choses trouvées, cette vigueur de pinceau qui met les hommes en relief et les événements en saillie, tout chez elle, jusqu'à la malurité qui, quand elle mourut, commençait à poindre dans son talent autrefois si inégal, concourait à prêter un grand attrait à son livre. Elle racontait les événements qu'elle avait vus, peignait les hommes qu'elle avait connus, ce qui donnait plus de mouvement et de vérité au tableau. Ce n'était pas encore l'histoire proprement dite, avec sa gravité de maîtresse d'enseignements : c'était un témoignage apporté sur la révolution française, par une de ses premières idoles et de ses premières victimes, car les divinités de l'Olympe révolutionnaire , après une immortalité d'un moment, étaient livrées au sacrificaleur, bien heureuses quand l'exil les dérobait à l'échafaud. Les persécutions dont madame de Staël avait été l'objet sous l'empire augmentaient son autorité. La liberté de la pensée, en se personnifiant

pendant plusieurs années en elle, lui avait laissé au front une de ces auréoles intellectuelles dont l'effet est si grand sur les esprits. Enfin, les Considérations, ouvrage posthume, et sortant pour ainsi dire d'un tombeau, puisaient un nouvel intérêt dans cette cir. constance même : elles étaient un adieu de madame de Staël à la vie et au public. Mais avec tous ces avantages de talent, elle avait des inconvénients de situation et de caractère qui la rendaient très-incapable de juger impartialement la révolution. Elle n'en avait pas été seulement le témoin oculaire, elle avait pris parti dans cette grande lutte : elle avait, en effet, sous le ministère de son père, sous celui de M. de Narbonne, puis enfin sous le Directoire, exercé une influence réelle. Par suite, elle avait, dans la révolution qu'elle jugeait, des amis et des adversaires, des affections et des antipathies , de bons souvenirs et des rancunes. La piété filiale de la fille de Necker, qualité morale fort respectable sans doute, devenait un défaut de plus chez l'historien, car elle allait jusqu'à l'idolâtrie. Toutes les opinions qui avaient différé de celles de son père étaient à ses yeux des erreurs, et il s'en fallait peu qu'elle ne traitât en ennemis publics ceux qui s'étaient montrés opposés à sa politique; par un excès de générosité, elle amnistiait ces illustres obscurs, comme elle les

appelait, en leur accordant les circonstances atténuantes d'inintelligence et d'incapacité notoire.

Madame de Staël avait primitivement conça son ouvrage comme une apologie, ou plutôt comme un panégyrique de son père, M. Necker(1). On sait quelle influence exerce, en architecture, un premier plan, qu'on essaye plus tard de modifier dans l'exécution, quand les fondations sont déjà posées; il en est de même en littérature : la pensée première transpire à travers toutes ces modifications tentées après coup. L'æuvre de madame de Staël n'a pas échappé à cette destinée commune; c'est un livre particulier écrit sur un sujet général. Il faut ajouter que la santé, cet instrument de toute chose, et la vie même manquèrent à madame de Staël, pour perfectionner et pour finir le plus remarquable de ses ouvrages. M. de Staël, son fils, et M. leduc de Broglie, son gendre, en publiant, suivant son désir, après sa mort, c'est-à-dire en 1818, les Considérations, crurent devoir avertir les lecteurs qu'ils avaient trouvé

(1) L'avertissement de l'auteur, placé en tête des considérations sur les principaux événements de la révolution française, contient la preuve de ce fait : « J'avais d'abord commencé cet ouvrage, dit l'auteur, avec l'intention de le borner à l'examen des actes et des écrits politiques de mon père; mais, en avançant dans mon travail, j'ai été conduit par le sujet même à retracer, d'une part, les principaux événements de la révolution française, et à présenter, de l'autre, le tableau de la politique de l'Angleterre, comme une justification de l'opinion de M. Necker, relativement aux institutions politiques de ce pays. Mon plan s'étant agrandi, il m'a semblé que je devais changer de titre, quoique je n'eusse pas changé d'objet. Il restera néanmoins dans ce livre plus de détails relatifs à mon père, et même à moi, que je n'y en aurais mis si je l’eusse d'abord conçu sous un point de vue général; mais peut-être des circonstances particulières servent-elles à mieux faire connaitre l'esprit et le caractère des temps qu'on veut décrire. »

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