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libéral ni de religieux. Il est vrai qu'à la suite de cette révolution, le principe de la prédominance des assemblées prévalut dans le gouvernement anglais; mais, pour se rendre un compte exact de la part qu'a eue l'esprit né de la réforme à ce résultat , il faudrait pouvoir mesurer l'influence plus éloignée, mais puissante, qu'ont exercée sur le même événement la forme parlementaire enracinée depuis de si longues années en Angleterre; les habitudes et les meurs politiques qui en furent la conséquence; la position insulaire de ce pays, qui, en lui donnant des remparts naturels, et en le mettant à l'abri du contact immédiat et des surprises de ses voisins, lui rend plus facile un gouvernement oligarchique, et lui permet de n'avoir qu'une faible armée; l'expatriation volontaire de la partie la plus ardente et la plus démocratique de sa population, qui alla fonder, de l'autre côté de l'Atlantique, la république qu'elle aurait sans cesse rêvée sur le sol de la mère patrie; la présence d'une aristocratie territoriale puissante, chez laquelle l'influence sociale et les idées de gouvernement sont traditionnelles, et la large part donnée, dans les affaires publiques, à cette aristocratie et à cette Église établie, qui, elle l'a prouvé récemment encore par sa conduite envers les catholiques (1), ne pousse pas très-loin les idées et la pratique de la liberté religieuse. Alors on comprendrait

(1) A l'occasion de la bulle du pape qui nomme des archevêques et des évêques chargés de gouverner spirituellement les catholiques d'Angleterre.

que

le gouvernement avec la prééminence des assenblées a duré depuis 1688, non par des raisons générales inhérentes à cette forme de gouvernement, mais par des raisons particulières qui sont propres à la manière d'être de l'Angleterre.

M. Guizot, avec la sûreté de son coup d'ail et sa loyauté ordinaire d'exposition, ne pouvait ni méconnaître, ni passer sous silence les graves différences qui existaient à ce sujet entre l'Angleterre et les autres pays. Seulement, il a vu là surtout une raison pour que l'Angleterre soit arrivée au but la première; et cependant, le bon sens comme l'expérience lui font reconnaître plus loin , en parlant de la France, qu'il doit y avoir des différences graves dans les résultats, à cause des différences qui ont existé entre les prémisses. C'est en France, en effet, qu'il suit le mouvement de la civilisation moderne en quittant l'Angleterre, et il donne une raison très-plausible de cette préférence accordée à notre pays : le génie français, qui est essentiellement initialeur et communicatif, ne le fut jamais à un plus haut degré qu'au dix-septième et au dixhuitième siècle; dans ces deux époques, c'est la France qui a marché à la tête du mouvement européen, d'abord la royauté française, ensuite la société française elle-même. Le tableau que l'historien trace à grands traits du règne de Louis XIV est équitable, élevé, éloquent. Il le montre achevant de construire le territoire national dans des conditions de force et de solidité par des guerres raisonnables, utiles, politiques, et par des conquêtes si rationnelles, que toutes nous sont restées ; inaugurant une diplomatic clairvoyante, sage, instruite, douée d'un esprit d'observation et de suite, d'une supériorité de jugement, d'une connaissance de la situation intérieure des États, et d'une fermeté et d'une habileté d'action qui ont servi de modèle; hardiment novateur et progressif en législation; élevant l'administration à un degré de généralité, d'activité, de puissance tel, que jamais, on peut le dire, la France n'avait senti d'une manière si complète et si uniforme la main de son gouvernement, et que jamais la richesse et la force publique n'avaient été plus à la disposition de l'autorité ; et favorisant enfin tous les mobiles de la civilisation, les sciences, les lettres, les arts. Après avoir présenté cette belle et équitable peinture du siècle de Louis XIV, l'historien se demande comment un si beau gouvernement a duré si peu. Il répond qu'il a duré si peu, précisément parce qu'il était absolu, qu'il n'y avait là que des hommes, et que les institutions manquaient. Celles de l'ancienne société se trouvaient détruites, et elles n'avaient

pas été remplacées. Il y a de la vérité dans cette remarque. L'espèce de dictature dont Louis XIV se trouva investi pour accomplir une cuvre immense, pesa lourdement sur la royauté, une fois que cette æuvre eut été accomplie. Un grand pouvoir demeurant sans emploi dans les mains du gouvernement n'est pas seulement un capital improductif, c'est un fardeau écrasant qui coûte tout ce qu'il ne rapporte pas. Il est donc à regretter que la dictature n'ait pas cessé avec la situation qui l'avait motivée, et que la royauté n'ait pas cherché, sur la fin même de Louis XIV, à faire rentrer peu à peu la société dans l'activité de la vie politique; mais il faudrait reconnaître aussi que l'esprit du dix-huitième siècle, esprit de nouveauté et de dénigrement qui introduisait le scepticisme dans les intelligences, augmentait la corruption dans les moeurs, et détruisait chez tous le respect du gouvernement énervé, qui, tombé dans les mains des libertins et des roués de la régence, infatués des idées de leur temps, avait cessé de se respecter lui-même, contribua singulièrement à ce résultat. Le gouvernement demeura comme axphyxié dans l'atmosphère générale de mépris pour l'autorité, pour les lois, les croyances dont il était entouré; il avait toutes les forces politiques dans ses mains, mais la force morale lui manquait, et il se borna à servir de cadre matériel à cette anarchie intellectuelle et morale qui devait devenir une anarchie politique et sociale dans l'âge suivant. M. Guizot signale les caractères du mouvement d'idées du dix-huitième siècle : d'abord l'universalité du libre examen ; il s'étend à tout, il ne s'arrête devant rien; ensuite il est tout théorique, tout spéculatif, les idées marchent en dehors des faits, ce qui le rend d'une prodigieuse hardiesse, mais aussi d'une prodigieuse inexpérience, et ce qui doit contribuer aux terribles renversements de l'âge suivant. Il n'y a rien de plus terrible, en effet, que les théoriciens dans les révolutions politiques. La spéculation ressemble au boulet qui traverse tout ce qui résiste, tue tout ce qui vit, parce qu'il va d'un point à un autre comme si les obstacles n'existaient pas. M. Guizot reconnaît bien, et il blâme le pouvoir absolu qu'a voulu s'arroger l'esprit de l'homme enivré de lui-même, à la fin du dix-huitième siècle ; il proclame cette grande vérité, que tout pouvoir humain doit avoir une limite, parce qu'il est défectueux; mais cependant, par un retour dans lequel il est difficile de ne pas voir une contradiction, il déclare l'élan du dixhuitième siècle très-beau, très-bon, très-utile; il ajoute que c'est un des plus grands siècles de l'histoire, celui qui a rendu à l'humanité le plus de services, et les services les plus généraux.

Il faudrait s'entendre. Nous apercevons bien la place qu'a pu tenir le dix-huitième siècle dans le plan général de la Providence, qui, comme un architecte sublime, fait concourir à ses desseins jusqu'aux ouvriers révoltés qui croient contrarier le plan que leur mutinerie prévue exécute. Le dix-huitième siècle est un siècle de démolition; il passe tout au crible, il ébranle, il renverse les abus, mais avec l'édifice; il punit, il éprouve, il prépare une place à des formes nouvelles, à des combinaisons qui permettront à un plus grand nombre de participer aux avantages de la civilisation, de la vie sociale. C'est l'incendie qui détruit Rome sous Néron, et permet de la rebâtir sur un nouveau plan. Mais c'est là un service de destruction, et non de re

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