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de Belzunce était son ami. Ce nom, illustré par la piété, le dévouement et la charité, ne préserva pas le comte des aveugles colères de la populace.

Quand une foule en délire le poursuivait, Belzunce chercha un refuge chez le gouverneur. Au risque de périr avec lui, M. de Gonneville le reçut dans sa maison qui, bientôt, fut assiégée et prise d'assaut. Malgré une résistance désespérée, Belzunce fut arraché de son asile, traîné par les rues et massacré sur la place SaintPierre.

Aymar-Olivier Le Harivel de Gonneville, né en 1783, avait alors six ans, et peu s'en fallut que son père et lui ne partageassent le sort du comte de Belzunce. Quatrevingts ans après cette scène de carnage, le colonel de Gonneville la racontait en frémissant d'indignation. Il se rappelait les moindres détails de cette nuit affreuse, pendant laquelle sa mère avait emporté son plus jeune fils à travers la foule qui demandait encore du sang.

Tandis que cette mère tremblante fuyait avec ses deux enfants, la populace déchirait le corps du comte de Belzunce. Une femme arrachait le cœur, le présentait à la foule à la pointe d'un couteau, le plaçait sur un réchaud rempli de charbons, puis le dévorait avec la rage du tigre.

Madame de Gonneville et ses enfants n'avaient pu s'échapper que par le soupirail d'une cave. L'obscurité de la nuit les protégea, et leur marche ne fut troublée que par les cris des misérables qui menaçcient de

mort le gouverneur. Aymar de Gonneville, tenant de la main la robe de sa mère, la suivait à pas précipités.

A quelque temps de là, en présence des forfaits sans cesse renouvelés, l'ancien gouverneur de Caen émigra et devint lieutenant-colonel dans l'armée de Condé. Ses biens furent vendus, et sa femme dut chercher un refuge dans la cabane d'un pêcheur, près de Rouen, sur les bords de la Seine.

Cette femme d'un rang élevé, qui avait connu les honneurs et l'opulence, vivait obscurément et pauvrement, nous devons ajouter saintement.

Celui dont nous voulons rappeler la vie atteignait sa neuvième année. Chaque jour il se rendait à Rouen dans une petite barque, et rapportait les choses indispensables à sa mère et à son frère. Cette cabane. de pêcheur ne pouvant attirer les regards, les chefs de l'armée royale de Normandie venaient parfois pendant la nuit se concerter sous ce toit presque invisible. Le général de Bruslart cherchait souvent des émissaires. pour se mettre en rapport avec le général de Frotté; mais plusieurs des envoyés ayant été pris et mis à mort, il devint bientôt impossible de s'en procurer.

Madame de Gonneville avait appris à ses enfants le respect des secrets. On parlait librement devant eux, et leurs regards prouvaient qu'ils comprenaient tout.

Aymar de Gonneville avait onze ans lorsqu'un soir, à la veillée, le général de Bruslart exprima ses regrets de ne pouvoir faire parvenir d'importantes dépêches

dans le département de l'Orne. « Je les porterai, dit l'enfant. » Bruslart le caressa d'un long regard, mais refusa.

La mère prit alors son fils par la main, et, le conduisant au chef des royalistes, prononça d'une voix émue ces simples paroles : « Prenez-le, je vous le donne pour le service du roi! » A l'instant même on le déguise et on cache les dépêches sous ses vêtements de paysan; la porte s'ouvre, sa mère le presse sur son cœur, le bénit, et d'un pas ferme il s'enfonce dans l'obscurité de la nuit.

Ce premier voyage dura quinze jours; l'enfant le fit tout entier à pied et rapporta la réponse du général de Frotté.

Durant l'espace de deux années il remplit ainsi d'importantes missions, allant de Rouen à Caen, de Caen à Alençon, et ne revenant jamais sans avoir accompli son périlleux devoir. Souvent il passait les nuits dans les bois ou dans les champs, dormant à l'abri d'un arbre ou d'une haie. Malgré sa jeunesse il avait parfois attiré l'attention, éveillé les soupçons, cela le rendait prudent, et il ne se laissait aller au sommeil qu'après avoir caché ses dépêches sous des pierres. Il eût donné sa vie plutôt que de les livrer.

Il grandit ainsi à travers les périls. La pauvreté, les douleurs, les fatigues, les dangers étaient les seuls spectacles de son âme. Il voyait tomber les têtes des amis de sa mère; il la voyait trembler et prier pour lui.

Il la soutenait et l'encourageait lorsqu'elle pleurait son époux absent, et dont elle ne reçut pas de nouvelles pendant plusieurs années. Avant d'être homme, il était soldat et chef de famille.

La Terreur eut enfin son terme, et M. de Gonneville rentra en France vers 1801.

Nous verrons celui dont nous traçons le portrait, simple cavalier en 1804, et nous le suivrons sur les champs de bataille, sans crainte de nous égarer.

Mais comme il passe sous silence tout ce qui n'est pas intimement lié à sa vie militaire, nous donnerons quelques détails sur sa vie privée.

Étant capitaine de cuirassiers, il épousa en 1810, pendant un congé, sa cousine-germaine mademoiselle de Langle, dont il eut deux enfants. Dans l'espace de six années, il passa seulement quelques mois en Normandie, près de sa femme qui mourut en 1816. Il perdit son fils en 1819, son père en 1821, sa fille en 1822, et sa mère en 1823.

En 1825 il obtint la main de mademoiselle de Bacourt, sœur de M. de Bacourt, ambassadeur sous le règne de Louis-Philippe, ami et exécuteur testamentaire du prince de Talleyrand.

De ce mariage naquit, quelques années après, une fille qui est devenue la comtesse de Mirabeau.

Avant d'ouvrir le manuscrit de M. de Gonneville, avant de nous associer à la fortune du jeune soldat, arrêtonsnous auprès du vieillard de quatre-vingt-dix ans. Il est

mort à Nancy, et dès les premiers jours de la guerre le vétéran entend la marche de l'ennemi. Ce qui retentit dans son âme, Dieu seul le sait!

Mais lorsque la paix fut signée, de volumineux cahiers écrits d'une main sûre nous parvinrent un jour. Le vieillard avait donné ses dernières heures au métier, il avait écrit pour nous d'intéressantes notes sur la guerre; l'une surtout, qui concernait l'armée de Metz, portait le cachet d'une incontestable supériorité. Le vieux capitaine parlait avec une religieuse piété de notre malheureuse France. Il gémissait de ses erreurs, et terminant par ces mots de Shakespeare: La France est le soldat de Dieu, il ajoutait: Dieu n'abandonnera pas son soldat.

II

Il ne faut pas être surpris de l'importance que nous attachons à ces souvenirs particuliers. C'est là qu'est l'histoire vraie. Ceux qui ont pris part à un grand événement quelconque, et en lisent plus tard le récit dans les œuvres longuement étudiées par les graves historiens, ne peuvent s'empêcher de sourire. Les souvenirs particuliers, au contraire, nous font voir l'envers de la tapisserie, et nous retrouvons très-volontiers l'humanité avec ses faiblesses d'un jour, et ses grandeurs d'une heure.

La vérité du portrait de Tibérius Gracchus, par l'abbé

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