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plus douter qu'ils ne soient du petit nombre de ceux que le tems a marqué du sceau de son apo probation. Il ne s'agit donc plus d'examiner si ces Tragédies sont dignes d'ettime ou non: le tems, ce souverain juge, a fait cet examen; ainfi je puis, comme un autre, remarquer les beautés qui ont rendu leur succès constant; & je puis ausli remarquer, à ce que je crois, puisqu'aucune production de l'esprit humain n'est parfaite, ces

fautes legeres,

Quas aut incuria fudit, Aut bumana parum cavit natura. Hor. Ces fautes ne font point de tort à la réputation de l'Auteur; & loin que l'intention de M. l'Abbé d'Olivet ait été de la diminuer, l'exactitude avec laquelle il suit cet Auteur pas a pas, prouve l'estime qu'il en fait.

Le fils de Ciceron, qui n'est connu que par la violence qu'il exerça contre un homme qui parloit mal de son pere, fut d'autant plus condamnable en cette occasion, qu'on ne doit jamais s'offen. ser des discours d'un ennemi méprisable. Les jugemens dictés par la jalousie, ou par l'ignoran. ce, de peuvent nuire aux bons Ouvrages, qui reçoivent au contraire un nouveau lustre des cri. tiques les plus séveres , quand elles sont éclai.

rées.

Si nos célébres Auteurs revenoient parmi nous, charmés de voir toujours leurs Ecrits entre nos mains, quel plaisir auroient-ils de se voir cités encore au tribunal de la Critique ? Ils se sou. mettroient sans peine à des censures où l'envie n'a plus de part, comine à la naissance de ces Ouvra. ges; & ils avoueroient des négligences que peut-être ils n'osoient avouër pendant leur vie, quoiqu'en secret ils s'en fillent des reproches. Tom. V.

E

Les

Les grands hommes sont ceux qui apperçoivent le mieux leurs fautes, & qui se les pardonnent le moins. Les critiques que je crains le plus, sont celles que je me fais à moi même, disoit Boileau. Ce. lui qui approche le plus près de la perfection, voit mieux que les autres ce qui lui manque pour y atteindre; & comme il travaille toujours pour y arriver, il est toujours mécontent de lui-même. Virgile, en inourant, condamna au feu un Ouvrage admirable à nos yeux, & imparfait aux siens. Ovide se plaint de ce qu'on lui a enlevé ses Métamorphoses sans lui laisfer le tems d'y mettre la derniere main. Le Tasse corrigeoit sans cefle fa Jérusalem; & emporté même par un ex. cés de révérité, il défigura fon Poëme, en voulant y apporter une trop grande réforme. La mort empêcha l'Arioste d'exécuter le dessein qu'il avoit de corriger son Roland. Sannazar, qui étoit, suivant l'Auteur de la vie, Lucubrationum fuarum tristis ac morosus cenfor, laissa vingt ans Tous la lime son Poëme de partu Virginis. Dans les examens que Corneille a fait de ses Tragé. dies, on voit par les endroits qu'il s'attache à justifier, qu'il eft comme ces peres qui parlent avec avantage de ceux de leurs enfans, dont ils font quelquefois le moins contens, & qui par une tendresse naturelle cherchent à en cacher les défauts. Les Notes , Grammaticales de M. l'Abbé d'Olivet auroient été moins nombreuses, si nous n'avions pas perdu un exemplaire des Tragédies qu'il a critiquées : cet exemplaire, que l'Auteur avoit rempli de corrections, fut brulé par son ordre quelque tems avant sa mort: il crut devoir faire alors à la Religion le sacrifice d'un tra. vail qui n'avoit pour objet qu'une gloire frivole. Il ne fue jamais du nombre de ceux que l'amour propre aveugle sur leurs productions, puisque dans la jeunesse il facrifia à une sage réflexion de Boi

leau

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lead une Scéne entiere de Britannicus, quoique cette Scéne, qui n'a jamais été imprimée, & que je rapporterai dans une autre occasion, répondit par les sentimens & par la versification au reste de. la Tragédie.

Soyons donc persuadés que rien n'est parfait, & que l'attention continuelle que les Ecrivains, ja. loux de leur réputation, donnent aux différentes parties de leurs Ouvrages, est cause qu'occupés uniquement des choses importantes, ils laiffent quelquefois échapper des fautes de ftile. Dans le même Ouvrage où Boileau recommande un fi, grand respect pour la langue, en déclarant que la pompe d’un Vers n'excuse pas un follécisme, il en laiffa lui-même subsister un, dont pendant tren. té ans, ni. ses amis, ni ses ennemis ne s'apperçu. rent. Au lieu de dire que vos mieurs peintes dans vos Ouvrages, il avoit laissé subsister dans toutes les éditions, que votre âme & vos meurs peints. dans tous vos Ouvrages.

Convaincu de ces négligences qui échappent aux Ecrivains les plus attentifs, lorsque M. l'Abbé Desfontaines opposa à M. l'Abbé d’Olivet sa Réponse intitulée R. vengé, malgré toute la re. connoissance que je lui devois, il me parut un défenseur quelquefois trop zélé, & je trouvai que ces deux adversaires alloient trop loin , que l'un critiquoit avec trop de sévérité, & que l'autre juftifioit avec trop d'indulgence. Heureux sans doute les Ecrits qui, fi long tems après leur näillance, méritent un pareil critique, & un pareil vengeur.' Je crois aussi que, sans faire aucán tort à ces mêmes Ecrits, on y peut recon. noitre quelques petites fautes, comme dans ces Vers. is:

i Ne vous informez pas ce que je deviendrai.....

Mais

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E 2

Mais comme vous sçavez, malgré ma diligence,
Un long chemin sépare & le camp & Bysance.

Bajazet.

Mais je ne reprendrois pas ce Vers de Bérénice, Et que m'importe, hélas! de ces vains ornemens. à la place duquel il étoit si aisé de mettre celui-ci: Que m'importent, bélas! tous ces vains ornemens ! ni ce Vers d'Andromaque, Sans espoir de pardon m'avez-vous condamnée ? qu'il étoit fi aisé de rendre plus correct, en disant, Me vois-je condamnée ? parce que ceux de l’Auteur me paroissent beaucoup plus vifs, & que vouloir gêner ainsi nos Ecrivains, c'est moins leur faire tort qu'à la langue même, qui deviendroit trop timide, si on la resserroit toujours dans de telles entraves. On doit lui laisser une sage liberté. Nos grands Poëtes n'en abusent pas : & lorsque nous voyons que ni la contrainte de la mesure, nicelle de la rime, n'a exigé d'eux un tour qui ne paroit pas exact, nous devons croire qu'ils l'ont em. ployé moins pour se donner des libertés, que pour en donner à la langue, qui leur a obligation de ces fautes apparentes que reléve un Grammairien qui n'est que Grammairien.

Lorsqu'on reprend ce Vers dans Mithridate, Et des indignes fils qui n'osent le venger, j'avoue la faute , & je crois que l'Auteur, par l'indiffé. rence qu'il a toujours eue pour les éditions de ses Oeuvres, y a laissé subsister la faute d'impression de la premiere, dans laquelle on avoit dû mettre, : & deux indignes fils ; mais quand des Puristes cri. tiquent ces Vers,

Je ne me pique point du scrupule insensé
De bénir mon trépas quand ils l'ont prononcé.

Bajazet.

parce qu'on ne dit pas prononcer be trépas, mais l'arrêt du trépas, de même que quand ils criti. quent ceux-ci,

Et déja quelques-uns couroient épouvantés Jusques dans les vaisseaux qui les ont apportés. parce que la syntaxe demande qui les avoient ap. portés, je crois qu'on peut leur répondre, ce que Tépondoit Boileau à de pareils critiques, Vous n'ontendez point la Langue Poëtique.

On peut remarquer, par exemple, sur ces deux Vers d'Athalie,

Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange D'os & de chair meurtris, &trainés dans la fange, que si l'épithété meurtris fe rapporte à cbair, elle ne doit être ni au inasculin, ni au pluriel, & qu'elle ne peut se rapporter à os, parce qu'on ne dit point des os meurtris. Pour moi je ne la rapporte à aucun des deux mots féparément, mais à tous deux à la fois, & je crois que le Poête a voulu par cette espéce de confufion, peindre cele le dont il parle; & de même dans ce Vers, Allez, Sacrés vengeurs de vos Princes meurtris , je crois que quand il rend au verbe meurtrir son ancienne & naturelle fignification, il rappelle à der sein ce vieux mot, parce que les vieux mots sont quelquefois nobles en Vers, comme le dit Quinti. lien, 'dignitatem dat antiquitas.

Ce que nos bons Poëtes ont fait, ne doutons pas que ceux de l'Antiquité ne l'ayent fait aussi. Horace, qui n'inventoit par des mots nouveaux,

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