Page images
PDF
EPUB

Ce n'est plus qu'en sanglors qu'il dit ce quil croit

dire,

& dans cette même Tragédie,

Quoi! ta vertu qui craint de trop paroître aujour, Attend, les bras croisés, qu'il t'imnole à ton tour.

Attila. il faut un Corneille pour dire une vertu qui attend les bras croisés, & pour dire encore des cbefs en idée. Sertorius dit à Pompée qu'il sera son Lieutenant, & Pompée lui répond: De pareils Lieutenans n'ont des Chefs qu'en idée.

Je ne crains point que le reproche que Gravina fait aux successeurs du Danļe, d'avoir énervé la Langue Italienne, en ne parlant que d'amour, soit jamais fait au successeur de Corneille. Loin qu'il ait énervé la Langue Françoise, voici le jugement que porte de son stile un Poëte *, dont l'éloge n'est pas suspect, & dont les termes sont remar. quables. Il s'étoit fait, dit-il, par une intelligence particuliere, une langue qui n'appartenoit qu'à lui Jeul. Combien d'alliances de mots, inusitées jusqu'à lui, dont on n'a presque pas apperçu l'audace ? Ce qu'il inventoit sembloit plutôt manquer à la langue que la violer. Nous ne sentons plus aujourd'hui, parce que nous y sommes accoutumés, ces allian. ces de mots, qui furent d'abord une audace. En voici quelques exemples.

Chatouiller la foiblesse du cæur. Ce nom de Roi des Rois, & de Chef de la Gréce, Chatouilloit de mon cæur l'orgueilleuse foiblesse

. J Ipbig.

Une La Mothe, Discours sur la Tragédie.

[ocr errors]

Une fervitude qui fatigue le cyran même,

Leur prompte servitude a fatigué Tibére. parce qu'en effet, comme dit Tacite, Tiberium tam projectæ servientium patientiæ tædebat.

Avertir la cour de nous quitter.

Souffrez quelques froideurs sans les faire éclater, Et n'avertissez pas la cour de vous quitter. Brit.

Sentir son cæur qui s'éloigne de foi. Que mon cœur de moi-même est prêt à s'éloigner.

Bérén. Dixer un filence.

Sa réponse est dictée, & même son silence. Brit.

Affliger la inisere.

J'ai tantôt sans respect affligé sa misere. Ipbig.

Quoiqu'on puisse demander comment un naufrage peut être élevé au-dessus d'une gloire, on ne s'apperçoit pas dans ces Vers de Mithridate, de cette alliance de mots, parce que tout est clair. Et qu'il n'est point de Rois, s'ils sont dignes de

l'être,
Qui sur leur trône assis n'enviassent peut-être
Au-dessus de leur gloire un naufrage élevé,
Que Rome & quarante ans ont à peine achevé.

Si l'on me demande à qui il est permis d'écrire de cette maniere, je répondrai que c'est à celui qui a sçu la faire approuver...

Nous Nous disons à la mort du dernier descendant d'un homme illustre, que la maison est éteinte; mais nous ne disons pas que le chef de cette mai

. son est éteint: cependant lorsque le grand Prêtre, dans Athalie, fait espérer que Dieu, un jour, doit tirer Joas du tombeau,

Et de David éteint rallumer le flainbeau.

[ocr errors]

Cette épithéte qui accompagneroit mal tout autre nom, Temble faite pour celui de David, la lumiere d'Ifraël, d'où doit sortir la lumiere des nations.

Cette expression, marcber son égal, ne conviene droit pas entre deux rivaux communs ; entre deux grands Prêtres, elle rend l'Incedo Regina de Virgile

. Je ceignis la thiare, & marchai son égal.

Lorsque Longe-Pierre, dans la Médée, a dit sur les liens du fang,

Nouds tout-puissans, on ne vous rompt jamais, Et l'on n'efface point d'ineffaçables traits, il a voulu imiter ce Vers d'Athalie, pour réparer des ans l'irréparable outrage , & il a fait voir dans cette imitation, qu'il ignoroit l'usage d'un mot mis à sa place.

Une seule épithéte, suivant qu'elle est placée, dit beaucoup plus que bien des mots, comme dans ce Vers de la Tragédie de Bérénice. Dans l'Orient desert, quel devint mon ennui?

La vivacité de la Poësie rend fréquens dans la nôtre, ces tours que nous nommons des Gallicií. mes, dont on fait que le même Poëte a fait tant

[ocr errors]

d'u.

d'usage; & l'on admire souvent ces tours, quoi. qu'on n'y trouve pas une exacte construction.

Ne contraignons point les habiles Poëtes, ni même les habiles Orateurs à suivre timidement une syntaxe timide. C'elt à eux à parler en mal. tres. Les régles sont établies pour qu'on écrive bien; ceux qui sçavent bien écrire n'ont pas besoin d'elles. Eft quædam negligentia diligens , dit Ciceron. Ce qu'on croit faute eft quelquefois ce que le même Ciceron appelle non ingratam negligentiam bominis de re magis quàm de verbis laboran, tis. C'est ce que je pourrois prouver par un grand nombre d'exemples tirés des Oraisons Fu. nébres de M. Bossuet; mais pour ne point quit. ter les Poëtes, ce Vers d'Hermione, dans An. dromaque,

Je t'aimois inconstant, qu'aurois-je fait fidelle?

celui de Mithridate,

Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.

& celui de Malherbe, que Boileau répétoit souvent dans sa vieilleffe,

[ocr errors]

Je suis vaincu du tems, je céde à ses outrages. seroient tous trois moins beaux, s'ils étoient plus Téguliers. Les hardieffes , qui sans ôter à la phrase la clarté, la rendent plus vive, font favorables dans la Poësie, qui rejette souvent l'exactitude grammaticale. Ce n'est pas que je veuille que la langue Poëtique soit sans régles. Le principe de Boileau est certain, Sans la langue, en un mot, l'Auteur le plus divin Eft toujours, quoi qu'il false, un méchant Ecrivain.

On

On doit obéïr aux régles; mais cette obéissance n'est point un esclavage pour ceux qui cherchent à plaire dans une langue vivante, parce que tant qu'elle est soumise à l'usage, elle peut recevoir des exceptions à ses régles, & qu'elle les reçoit sur tout des Auteurs, qui l'ayant étudiée avec soin, se sont acquis sur elle une espéce d'autorité dont ils n'usent qu'à son avantage; & quand nous ju. geons ces Auteurs sur la seule rigueur des régles, il nous arrive souvent de condamner ce qui n'est pas condamnable.

Je ne puis, à cette occasion, me dispenser de parler de deux Ouvrages connus; le rapport qu'ils ont à cette matiere m'y oblige.

[ocr errors]

. Observations sur le Livre intitulé, Notes Gram

maticales sur les Tragédies de R. & sur la Re. ponse à ce Livre, intitulée , R. Vengé.

Lorsque le premier Ouvrage parut, quelques Lecteurs furent étonnés qu’un Poëte, dont ils avoient entendu vanter la pureté de ltile, eût ce. pendant donné lieu à tant de Notes critiques. Les uns me dirent qu'il étoit de mon devoir de pren. dre sa défense; les autres, au contraire, soutinrent que je ne pouvois me charger de cette cause, parce qu'il s'agissoit, disoient-ils, d'un Auteur qu'il ne m'étoit permis ni de louer, ni de re prendre.

Ce dernier sentiment feroit vrai, si ses Tragée dies n'étoient exposées au jugement du Public que depuis quelques années: comme le succès en sc. roit encore incertain, ce seroit à moi à l'attendre en filence; mais aujourd'hui le jugement est prononcé, & lorsque des Ouvrages d'esprit vivent a. vec gloire depuis quatre-vingts ans, '* on ne doit

plus Andromaque fui jouée en 1668.

« PreviousContinue »