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rer de Xiphares, décrit ainsi le combat qui fe pale en elle :

Je sçais qu'en vous voyant, un tendre souvenir
M'arrachera du cœur quelque indigne soupir;
Que je verrai mon âme en secret déchirée,
Revoler vers le bien dont elle ett séparée, &c.

Iréne parle en Prose: tout ce que dit Moniine est de la Poësie.

On a reproché à Quinaut la foibleffe de fes Vers, parce qu'en effet, quoique fécond en sentimens, & souvent heureux en pensées, il ne s'éléve presque jamais par l'expression. Je n'examine point ici s'il auroit dû s'élever davantage, & li les Vers faits pour être mis en Chant, doivent avoir une certaine mollesse. Je me contente d'observer que la versification de Quinaut, pleine de fentimens, est presque toujours dépouillée d'images. Il fait dire au vieux Egée qui se flatte que ses victoires doivent, aux yeux de celle qu'il aime, ca. cher la vieillesle:

Je ne suis plus au tems de l'aimable jeunesse;
Mais je suis Roi, belle Princelle,

Et Roi victorieux.

Mithridate, plein de cette même idée, la rend par ces images :

Jusqu'ici la fortune & la victoire mêmes
Cachoient mes cheveux blancs sous trente diadeo

mes ;
Mais ce tems-là n'est plus, je regnois, & je fuis.
Mes ans se sont accrus, mes honneurs font détruits,
Et mon front dépouillé d'un si noble avantage,
Du tems qui l'a flétri laisse voir tout l'outrage.

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On croit voir toinber à terre tous les diadêmes que portoit Mithridate; on croit voir paroftre ses cheveux blancs, & les rides de son front. Ce stile est, comme je l'ai dit, le: stile poëtique, parce que la Poësie emploie les figures plus fré. quemment & plus hardiment que la Prose ne leg emploie.

ARTICLE II.

De la Langue Poëtique.

Lorsque ceux qui étudient une Langue étrange

re, après avoir fait assez de progrès pour entendre les Historiens & les Orateurs, viennent aux Poëtes, ils se trouvent quelquefois dans un pays fi inconnu, qu'ils ont besoin de nouveaux guides. Celui qui commence entendre la Genése, est furpris de ne plus rien entendre quand il arrive aux bénédictions de Jacob, parce que de la Lan. gue ordinaire il passe à la langue poëtique: & par la même raison, il peut ne point entendre leltile des discours de Job, quoiqu'il entende le commencement & la fin du mêine Livre. Celui qui étudie le Grec éprouve la même chose, & lorfqu'après avoir lu Hérodote & Déinosthene , il vient à Eschyle, à Sophocle, à Pindare, il se trouve à tout moment arrêté, & sur-tout dans les Cheurs des Tragédies. Dans le 2. Livre de Ci. ceron de l'Orateur, Antoine, après avoir porté fon jugement sur les Historiens Grecs, étonné de ce qu'on le félicite de fa science dans cette langue, répond modeftement qu'il a lu ceux qui ont écrit l'Histoire dans cette langue, mais qu'il n'a jamais

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osé approcher de ses Poëtes: Poëtas omnino, quasi aliena lingua locutos, non conor attingere. La différence entre la Prore & la Poësie Latine est moins grande: on entend cependant plus aisé. ment Ciceron & Tite-Live, que les Odes d'Ho. race, que Catulle, Properce, Juvenal, & Perse. On trouve la même différence entre la Prose & la Poësie Italienne. Quoiqu'on life sans peine Bentivoglio & Guichardin, on se trouve arrêté quelquefois dans le Taste & dans l’Ariotte, plus sou. vent dans Pétrarque, & presque à chaque pas dans le Dante. Plusieurs Anglois avouent qu'ils ont de la peine à entendre Milton; en sorte que dans toute les langues, la Poësie paroît avoir toujours sa langue particuliere; & dans la nôtre même, les Poëtes paroissent plus difficiles aux étrangers, que nos Ecrivains en Prose.

Puisque les Poëtes se vantent de parler le lan. gage des Dieux, le langage du Ciel ne doit pas être le même que celui qu'on parle sur la Terre; aussi quand Homere nomme quelque chose il dit souvent, c'est le nom que les Dieux lui donnent, & les bomines lui en donnent un autre. Mais comment se peut-il faire que la Poësie qui est soumise à la même fyntaxe que la Prose, & qui emploie les mê. mes mots, ait une langue différente?

Il est vrai qu'elle emploie ordinairement les mêmes mots, mais elle les range dans un autre ordre ; & quoiqu'elle soit soumise à la même fyn. taxe, elle n'est point obligée à la même obéilfan. ce, parce que son stile affrancbi des liaisons ordinaires, marcbe par de vives & impétueuses saillies, suivant le passage de M. Bossuet, que j'ai déjà cité. Comme elle a besoin de tours & de locutions con. venables à la vivacité, elle a des priviléges que d'a point la Profe, & ces priviléges ne sont pas les mêmes chez toutes les nations.

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Ils furent grands chez les Grecs, dont les Poë. tes pouvoient employer à la fois (1) plusieurs dialectes, allonger, racourcir les mots, en inventer de nouveaux, & même changer quelquefois la quantité des syllabes. Les Romains qui suivoient, comme dit Martial, des Muses plus séveres, qui Mufas colimus severiores, ne permirent pas à leurs Poëtes de changer le nombre des syllabes; mais Horace ne croit pas pouvoir leur refuser la liber. té de faire des mots nouveaux, pourvu, dit-il, qu'ils en ufent sobrement, & que ces mots compoJés du Grec , parcé detorta, ayent une origine

conniue.

Les priviléges qu’on accorde à la Poësie doi. vent toujours être conformes au génie de chaque langue; & faute d'avoir consulté le génie de la leur, ceux que nos anciens Poëtes voulurent s’at. tribuer furent ridicules. Ronsard qui croyoit pou. voir composer un mot de deux autres mots réü. nis, à l'exemple des Grecs, appelloit une meule de moulin, du moulin brise-grain, la pierre rondeplatte. Son stile pédantefque fut regardé quelque tems comme notre langue poëtique. Ronsard fut admiré de son fiécle, & même des Sçavans. Le Cardinal du Perron disoit que les autres Poëtes étoient venus dans une langue faite, mais que Ronsard étoit venu lorsque la nôtre étoit encore à faire, ensorte qu'il l'en appelloit le pere. Ronfard s'étoit acquis une si grande autorité, qu'offenfer fa langue, c'étoit en offenser le maitre, ce qui donna lieu au proverbe donner un foufflet à

Róna (1) Les ennemis d'Homere ont dit qu'il lui étoit aisé de faire des Vers dans une langue composée à sa fantaisie. Il ne nous est point permis de faire une pareille obje&ion, puisqu'elle a paru ridicule à Aristote, bon jugé de la langue. Il détruit cette objection dans la Poëtique,

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Konfard. Il en a bien essuyé depuis; la liberté qu'il se donnoit d'allonger & d'accourcir les inots, & d'en faire de nouveaux , cessa d'éblouir: on re. connut le ridicule de son ftile; les Poëtes, qui par le même amour pour l'Antiquité, voulurent faire des Vers François fuivant la quantité des fyl. labes bréves ou longues, n'eurent pas un sort plus heureux.

Chaque langue a son ftite' & fon harmonie; Malherbe s'apperçut le premier de celle qui con. venoit à notre versification, & nous apprit à la goûter. Le stile de Ronsard Grec & Lacin en François devint barbare: nous rejettames des gra. ces étrangeres & forcées, résolus de nous con tenter des nôtres, qui, quoique moins brillantes que celles des Grecs & des Romains, sont tou jours des graces , lorsqu'elles sont naturelles. Malherbe, il est vrai, loin d'admirer notre lan. gue, disoit qu'eļle n'étoit propre qu'à faire des chansons : une oreille aussi délicate que la sienne, ne trouvoit pas notre langue assez harmonieuse; il avoit tort cependant de la mépriser: quoique nous cultivions des Muses bien plus séveres que celles des Latins, nos Muses ne sont pas méprifables.

Coinment, dira-t-on, peuvent-elles avoir un ftile qui leur foit propre dans une langue qui suit en esclave une syntaxe timide & scrupuleuse ? Le P. Du Cerceau prétendoit que notre Poésie n'étoit différente de notre Prose que par l'inversion: quoiqu'il eût fait beaucoup de Vers, il ne connoissoit pas bien son art. L'inversion ajoûte beaucoup de nobleffe, lorsque fans causer la moindre obscurité, dont notre langue est toujours ennemie, elle tient l'attention suspendue, comme à la fin de cette Stance de Malherbe :

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