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mun à celles de Milton, qui d'ailleurs désigne fouvent les choses par des périphrases que les Sçavans seuls peuvent entendre. Lorsqu'il compare la matiere du Soleil à l'or potable; en comparant ensemble deux objets inconnus, il appelle l'or potable, cette composition que les Philosophes cbercbent vainement, quoiqu'ils ayent poussé le grand art jusqu'à fixer le mercure volatile, & qu'ils faljent

sortir de l'Océan, fous des formes différentes, le vieux Protée desséché.

Non · seulement les objets comparés doivent être connus, inais leurs rapports doivent l'être ausli; & quels rapports peut-on trouver dans cet. te comparaison que va chercher le Tasse Chant XVII? De même, dit-il, qu'un Musicien, avant le concert , prélude à basse voiæ pour disposer les oreil: les de l'auditeur à l’barmonie; de même Armide ai vant que de parler & Renaud, prélude par des fou, pirs, pour le disposer à entendre ses reproches. Tout est faux dans cette comparaison.

La justelle des rapports, toujours nécessaire, n'empêche pas que deux objets d'une nature toute différente ne puissent être comparés ensemble, lorsque l'habileté du Poëte y fait trouver un rapport de fiction :ces comparaisons allégoriques sont même plus agréables que les autres, parce qu'elles font moins attendues. On voit avec plaisir dans la fenriade la vertu toujours pure d'un hom. ine qui vit à la Cour, coinparée à cette fameuse fontaine qui coule dans la mer, au rapport des Poëtes, sans y perdre la douceur de ses eaux. Jamais l'air de la Cour, & son soufle infecté, N'altéra de son cæur l'austere pureté. Belle Arethuse, ainsi ton onde fortunée Roule au sein furieux d'Amphytrite étonnée, Un crystal toujours pur, & des flots toujours clairs, Que jamais ne corrompt l'amertume des mers,

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L'im

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mal.

L'immobilité d'un homme, qui, quoiqu'agité intérieurement à la vue d'un grand danger, pa. rolt tranquille, parce qu'il fonge au parti qu'il doit prendre, eft ingénieulement comparée par Homere, à ce calme qui regne sur' la mer, gré la noirceur qui se répand sur sa furface, un mo. ment avant l'orage. Iliade 14. Neftor, que tant de maux frappent d'étonnement, Immobile & inuët, les contemple un moment. Ainsi lorsque les vents méditant le ravage, Pour forcer leur prifon réunillent leur rage, Et sont prêts à s'ouvrir un chemin dans les airs ; Quoique dans cet instant qui inenacé les mers, Une épaisse noirceur couvre l'onde immobile, Son empire jamais ne parût plus tranquile. Les vents partent, la iner le fouléve en fureur: Son empire est celui du trouble & de l'horreur.

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On sent affez que les comparaisons étendues ne peuvent trouver place dans la Tragédie, quoi. qu'on en trouve dans les Tragédies Angloises & Italiennes. Elles . ne conviennent pas entre des personnes qui s'entretiennent; c'est le au Poëte à les faire, quand il parle lui-même, & quand il est dans l'enthousiasme. Quoiqu'Homere en soit fi prodigue, fa sagesse ett remarquable; il n'en met aucune dans le premier Livre de l'Ilia. de; il n'est pas encore assez animé: mais dans la fuite, & sur-tout lorsqu'il décrit les combats, il les entasse les unes sur les autres. Dans l'Odyssée, où il raconte tranquillement, on ne trouve presque point de comparaisons, excepté dans le Livre 22. parce qu'il est plein de combats. La comparaison qui orne infiniment la Poësie Epi. que, convient aussi à l'enthousiasme de la Poë. fie Lyrique: une Ode peut commencer heureuse. ment par une double comparaison, comme celle

d'Ho.

d'Horace L. 4. Qualem ministrum fulminis alitem, &c. Boileau commence un Chant de l'Art Poëti. que par une comparaison. Telle qu'une bergere aux plus beaux jours de féte , &C. & j'ai vu pluisieurs personnes ne pas desapprouver ce début d'un Chant d'un autre Poëme.

Tel que brille l'éclair qui touche au même instant
Des portes de l'Aurore aux bornes du Couchant;
Tel que le trait fend l'air sans y marquer sa trace,
Tel & plus prompt encor part le coup de la Grace.

Je n'ai rapporté cet exemple, que parce que je
n'en connois point d'autre, d'un Chant didactique,
commençant par une double comparaison.
5. IV. Le file figuré est nécessaire de

toute Poësie.

Tous les Poëtes doivent pratiquer le conseil que leur donne Boileau.

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De figures sans nombre égayez vos ouvrages,
Que tout y false aux yeux de riantes images.

Ce stile de fiction qui doit regner dans les Poë. mes de tout genre releve la sécheresse de la Poë. fie didactique, comme je le ferai voir lorsque je parlerai des Poëmes de ce genre. . C'est par ce stile plein d'images, qui se trouve rarement dans Lucréce, & toujours dans Virgile, que tout paroît vivant dans les Géorgiques, de même que dans les Epitres d'Horace, où sans l'harmonie d'une versification nombreuse nous trouvons une agréable Poësie. Les comparaisons étendues ne conviennent point à la Tragédie; mais les comparaisons abrégées, c'est-à dire, les métaphores, y sont néceslaires, & elle fait usage de toutes les

figu:

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figures les plus vives que la passion puifle inspi rer, comme la Prosopopée, 'l'Apostrophe, &c. Cornelie, dans la douleur, s'adresse à l'urne de Pompée. Phédre croit que les voutes de son pa. lais vont prendre la parole pour l'accuser: elle s'ima. gine aufi descendre aux Enfers pour y être jugée, & elle croit que Minos, effrayé de la voir, laisse tomber de ses mains l'urne terrible. Clytemnestre, lorsqu'on lui enleve sa fille, apostrophe la mer, le soleil, & croit entendre la foudre. Ces grandes figures ne doivent être placées que dans les peintures des grandes passions ; mais les autres doivent regner dans toute la Tragédie, qui fanguit , quelqu'intéressant que soit le fujet, si le Poëte ne réveille point par un stile rempli d'images.

C'est aux défauts du stile qu'on doit, à mon a. vis, attribuer la disgrace étonnante de tant de Tragédies, qui, quoique bien conduites, n'ont pas eu un succès durable. Leur naissance fut heu. reuse; la nouveauté y fit courir; le sujet intéressa; la représentation les soutint quelque tems,

& elles tomberent ensuite dans l'oubli, parce qu'ap. paremment l'expreflion ne les grava point dans notre memoire.

Il me suffit pour le prouver de tirer un moment de ses ténébres l'Iphigénie de Le Clerc, & de comparer un endroit de cette Piéce avec un endroit de l'autre Iphigénie, où la même chofe soit exprimée.

L'Agamemnon de Le Clerc décrit ainsi le calme qui arrêta l'armée en Aulide:

Les Grecs , prêts à partir, bruloient d'impatience D'aller faire sur Troie éclater leur vengeance, Lorsqu'un calme soudain répandu sur les eaux, Près ce triste rivage arrêta nos vaisseaux.

L'au.

L'autre Agamemnon décrit ainsi le même événe

ment:

Nous partions , & déjà par mille cris de joie
Nous inenacions de loin les rivages de Troie,
Un prodige étonnant fit taire ce transport.
Le vent qui nous flattoit nous laissa dans le port:
Il fallut s'arrêter, & la rame inutile
Fatigua vainement une iner iinmobile.

Si l'on veut comparer encore l'endroit où Clytemnestre se jette aux pieds d’Achille, on verra comment deux Poëtes peuvent, en disant la mê. me chose, parler tout différemment. Lorsque l'Hippolite de Pradon s'exprime ainsi: Depuis que je vous vois j'abandonne la chasse, Et quand j'y vais, ce n'est que pour penser à vous; il ne sçait que dire son état, & l'autre Hippolite sçait le peindre.

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Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'impor.

tune, Je ne me souviens plus des leçons de Neptune, Et mes coursiers oisifs ont oublié ina voix.

On eftime la conduite de quelques Tragédies de Campistron, mais il languit presque par-tout par l'expression. Iréne , forcée par son devoir de fe féparer d'Andronic, se contente de lui dire:

Où m'entraîne une force inconnue ? Ah; pourquoi venez-vous chercher encor ma vue? Partez, Prince, c'est trop prolonger vos adieux.

Monime, que le même devoir oblige à se répa

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rer

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