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Et quand il lui dit:

Trouveras-tu, raisonnons de fang froid,
Dans les tiroirs de ton génie étroit
Ces grands pinceaux? &c.

Tant d'autres exemples qu'on peut tirer de ses Ouvrages, prouvent que notre langue n'est pas fi timide qu'on le croit, & que fa hardiesse dépend de l'habileté de ceux qui s'en servent, comme je le ferai voir dans la suite.

Il est vrai que certaines images peuvent être agréables dans une langue, & delgréables dans une autre ; nous n'oserions pas donner des pieds au tonnerre, & dire à Dieu, comme Pindare: Puissant Mattre des Cieux, dont les mains redouta.

bles Font rouler le tonnerre aux pieds infatigables.

Nous ne dirons point avec l'Auteur du Pleaume 4. Mes larmes sont mon pain : & ce Vers d'O• vide qui rend la même métaphore, cura,

dolor que animi, lacrimæque alimenta fuere, ne plairoit pas en notre langue: mes cbagrins formes pleurs furent mes alimens.

Nous faisons courir la flamme de l'amour dans les veines:

Je sens de veine en veine une fubtile fiamme, &c.

Boileau.

mais nous ne pouvons la faire couler jusques dans la moëlle des os, comme a fait Virgile, eft flam. ma medullas; & ces expressions d'une de nos Hymnes, totis amor æftans medullis, ne peuvent être rendues littéralement en notre langue. Telle image déplait à un peuple, & plait à un

autre,

autre, sans qu'on puifle en donner d'autre raison, que le caprice des langues. Quelquefois aussi des opinions particulieres à un peuple en sont la cause. L'Auteur du Pf. 17. peint la colere de Dieu, en disant: La fumée monte à ses narines, ce que Buchanan a traduit:

Fumeus afflatu de noribus æftus anbelo
Undabat.

Cette image ne choquoit ni les Hébreux ni les Grecs, qui regardoient le nez comme le siége de

la colere; mais comme nous n'avons pas la même - opinion, & que d'ailleurs le nez, par une de ces

bizarreries de langue dont j'ai parlé, & dont on ne peut rendre raison, ne peut être nommé dans le style noble, comme le front, les yeux, &c. cette image ne peut plaire dans nos Vers, & nous ne pouvons goûter aujourd'hui la maniere dont Marot a rendu cet endroit du Preaume:

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!

En ses nazeaux lui monta la fuinée;
Feu âpre issoit de la bouche allumée,
Si enflambé en son courage étoit

Qu'ardens charbons de toutes parts jettoit. Quoique l'image sous laquelle le Prophéte repréiente Dieu faisant boire la coupe de sa colere aux pécheurs, soit heureusement rendue dans Athalie:

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Ils boiront dans la coupe affreuse, inépuisable, Que tu présenteras au jour de ta fureur

A toute la race coupable.

cette image est cependant moins naturelle aujour. d'hui que dans les tems reculés, parce qu'elle fai. Tom. V.

D

soit

soit alors allusion à ces Rois des festins, qui forçoient les conviés à boire.

Comme la force des taureaux est dans les cornes, ces expressions cornua peccatorum, cornua justi, font fréquentes dans les Pleaumes. Le vin, dit aussi Horace, addit cornua páuperi. Cette méta. phore qu'ont encore employé Pétrarque & le Tasse, nous est interdite, & nous ne parlons pas même des cornes des fleuves, quoiqu'ils en agent de poëtiques, que Malherbe a voulu leur conserver.

Qui n'a vu dans leurs combats
Le Po mettre les cornes bas?

Indépendamment des opinions particulieres : certains peuples, il est certain que notre imagi. nation, inoins vive que celle des Orientaux, re. jette des images qui leur paroissoient belles. Nous ne dirions pas, pour exprimer la famine, Dieu a brisé le bdton du pain, métaphore qu'on trouve dans le Pf. 104. Et la maniere dont Job dépeint l'Eclipse, quoiqu'elle représente la facilité avec laquelle Dieu fait les plus grandes choses, ne plairoit pas dans notre langue.

Ce Dieu tient dans la main l'astre de la lumiere:
Il la ferme, & pour nous le soleil est perdu.
Il la rouvre: à nos yeux le soleil est rendu. Job. 36.

La description d'un poisson monstrueux que fait Job. c. 41. ne peut jamais être agréable dans no. tre langue. Qui ofera ouvrir les portes de la gueule ? la terreur habite autour de ses dents. Ses écailles sont comme des boucliers d'airain fondu. Lorsqu'il éternue, il jette des éclats de feu qui brillent comme la lumiere du matin : il vomit des lampes qui brillent comme des torcbes ardentes : fes narines jet

tent

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tent une fumée pareille à celle de l'eau qui botit sur un brasier : Son baleine allume les charbons, i la famine marche devant lui. Cette description poëtique nous fait connoitre jusqu'où les Orientaux pouflent l'Hyperbole & la Métaphore.

Chardin, qui dans ses Voyages soutient que la Poësie est le talent des Persans, & la partie de la Litterature dans laquelle ils excellent, rapporte quelques endroits de Sadhy, leur fameux Poëte. On y trouve cette même hardiesse de Métaphore. Selon lui, Dieu met à l'un la couronne sur la tête, jette l'autre dans la boue ; pare l'un d'un manteau de félicité , couvre l'autre d'un sac de malbeur, du bout du doigt porte le foleil d'Orient en Occident, d'un fouffle fait voguer les grands navires, & de l'abime du néant fait revenir dans les plaines de l'étre.

$. III. De la Comparaison. Notre imagination, moins vive que celle des Orientaux, emploie cette figure avec plus de mé. nagement. Un amas de comparaisons entassées les unes sur les autres nous fatigueroit. Rour. seau, dans la belle Imitation du Cantique d'Ezéchias, ne rend pas non plus toutes celles de l'Original, dont quelques-unes ne seroient pas de notre godt. Nous ne dirions pas, ma vie est roulée, comme la tente que roule un berger pour l'emporter. Le fil de mes jours est coupé par le Seigneur, comme le fil de la toile est coupé par le tisserand. Le même Poëte, dans son Imitation du Pl. 18. n'a pu ren. dre dans toute leur étendue les deux comparaisons qui peignent dans l'Original le lever & la marche du Soleil. Cet aftre passe la nuit dans la tente que Dieu a dressée pour lui à une extrémité du Ciel. Le matin il en fort, comme un époux brillant fort de sa couche; ensuite il part d'une extrémité du Ciel pour arriver à Vautre, comme une atblétc qui vient dispu

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ter

ter le prix de la course, & entrer en lice. Quelque majestueuses que soient ces comparaisons, elles le sont moins pour nous que pour les Hé. breux , parce qu'elles n'ont plus rien de conforme à nos coutumes. ! Les Poëtes tirent ordinairement leurs images des objets qui leur sont les plus familiers. C'est par cette raison que dans la Poësie des Hébreux, les montagnes, les cédres, les taureaux, les tentes, & tous les objets de la campagne, fournissent fi souvent des images. La Poësie d'Homere eft admirable par le nombre & la variété des compa. raisons : il sanble qu'Homere mette à contribution toute la Nature, pour qu'elle lui fournisse à tout moment de nouveaux objets. Ceux qui lui reprochent de trop étendre les comparaisons, & de les charger de détails

, inutiles, ne font pas at. tention que dans les récits que fait le Poëte, il peut s'arrêter à ces détails. Une comparaison est un tableau qu'il présente, & pourvu que les prin. cipales figures du tableau ayent avec l'objet un jufte rapport, le rapport exact des autres parties du tableau n'est pas nécessaire. Le Peintre ajoûte des objets qui ne servent que d'ornemens.

C'est avec la même injustice qu'on reproche à Virgile la bassesse de quelques-unes de ses compa. raisons: il les choisit à dessein pour délasser le Lecteur par la variété des objets. Quand il par. le de grandes choses, il tire ses comparaisons de choses très-simples qu'il ennoblit par l'expression; il compare les travaux immenses d'un peuple qui bâtit une ville, aux travaux des abeilles. Mais quand il parle de petites choses, il tire ses comparaisons des plus grands objets, & il compare les abeilles aux Cyclopes.

Les comparaisons étant employées pour répan. dre plus de lumiere, elles sont trés-condamnables quand elles sont obscures, & ce défaut est com.

mun

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