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stile du P. Bourdaloue n'est pas celui du P. Maf. ci fillon. L'un parle pour répandre la lumiere dans

les esprits, il éclaire, il instruit; l'autre ne veut jamais qu'attaquer le coeur. Que d'images, que de figures il met en usage ! Quelle fécondité & quelle sagesse d'imagination ! Il y a toujours ce. pendant entre les Orateurs les plus vifs & les Poëtes , une grande différence. Les Orateurs ayant à persuader , ne doivent pas paroitre em. portés par la seule imagination, ce qui leur fe. roit perdre la confiance qu'ils veulent s'attirer. C'est pour cela que lorsqu'ils employent des figu. res hardies, ils en demandent la permission par ces phrases ordinaires, Pour ains dire; il me fem

ble; s'il m'est permis de parler ains. Mais les Poëli tes qui ne veulent qu'étonner & enchanter, ne

demandent point de pareilles permissions: les figures les plus hardies sont comme familieres à

leur stile, qui est le langage des paffions, comme cas je l'ai fait voir dans le précédent Chapitre.

Je ne prétens pas nommer toutes les figures; leur nombre est infini: je ne prétens pas non plus inftruire de la maniere dont on les doit employer; c'est la nature qui l'apprend. Je ne veux que donner quelques exemples de celles qui distinguent particulièrement la Poësie de la Prose, comme la Périphrase , la Métapbore, & la Comparaison.

S.I. De la Périphrase.

J'en parle, non seulement parce qu'elle embels : lit beaucoup la Poësie, mais parce qu'elle est né

cessaire à toute Poësie, & surtout à la nôtre, qui par un caprice bizarre ne veut point admettre un très-grand nombre de mots. Il semble qu'elle dé. I daigne d'appeller les choses par leurs noms. Combien d'animaux ne pouvons-nous nommer dans les Vers nobles, dont les noms ornoient. la Poësie

Greco

Grecque & Latine? La genise a un privilége que la vache n'a pas: un coursier annoblit un vers que le cbeval desbonoreroit. Quoique le mot de charrue ne soit ni bas ni rude., un Poëte qui diroit aux laboureurs,

Que j'entende gémir vos beufs fous la charrue, ne nous rendroit pas l'harmonie de ce Vers de Virgile:

Depresso incipiat jam tum mibi taurus aratro
Ingemere.

Pourrions-nous décrire toutes les parties d'un char, comme l'ont fait Homere & Virgile, en nommant en détail, le timon, les jantes, les moyeux des roues ? &c. Nous nommons les armes des Anciens, les fléches, les dards, le bé. lier. Notre artillerie n'est pas si heureuse en Vers: nous ne nommons dans le stile pompeux, ni le fusil, ni la poudre de canon. Boileau se sert de ces périphrases.

Le plomb vole à l'instant...
Du salpêtre en fureur l'air s'échauffe & s'allume.

Affronter la tempête
De cent foudres d'airain tournés contre la tête.

Cette figure est très-nécessaire aux Poëtes, qui pour se faire une langue particuliere, affectent de ne point parler d'une maniere commune. Non loin de ces lieux leur paroit plus noble que près de ces lieux. Ils comptent par les faisons plutôt que par les années; par trente htvers plu. tôt que par trente ans. Au-lieu du nombre qu'ils veulent défigner, ils nomment le suivant ou le précédent.

Plus

Plus de douze attroupés craindre le nombre impair.

Boileau qui se fert de cette périphrase pour dire treize , au lieu de nommer sa Satire douzième, veut que cette Satire Se vienne en nombre pair joindre à ses onze soeurs.

C'est ainsi que Virgile désigne la douziéme an.

née,

Alter ab undecimo jam tùın mibi cæperat annus;

& que dans Ovide le dixiéme nombre est celui qui suit le neuviéme, & précéde le onziéme.

Posterior nono eft , undecimoque prior.

Cette figure n'est pas toujours employée par mépris pour les mots propres, elle est très-utile pour éviter la répétition des mêmes mots; & par elle les Poëtes qui présentent souvent les mêmes objets, peuvent les présenter sous des images nouvelles. Rousseau, au lieu de nommer Horace , le Zépbir , l'Aquilon, Epi&téte, Alexandre, se sert de ces périphrases, l'amant de Glycere, le volage a. mant de Clytie, le fougueux Epoux d'Orytbie, l’ESclave d'Epaphrodité, le fier meurtrier de Clitus. Dans la Tragédie de Britannicus, où Néron est nommé César, Empereur, Domitius, Agrippine lui trouve an autre nom, quand elle veut le rendre mépri

fable:

- D'un côté l'on verra le fils d'un Empereur

Redemandant la foi jurée à la famille,
Et de Germanicus on entendra la fille:
De l'autre, l'on verra le fils d'Enobarbus.

Dans

Dans ces Vers, Britannicus est le fils d'un Em. pereur; Agrippine est la fille de ce Germanicus tant chéri des Romains; & Néron n'est que le fils d'un Enobarbus.

$. II. De la Métaphore,

C'est par elle que tout est vivant dans la Poë. fie. Moile, non content de donner des armes à Dieu, donne du sentiment à ses armes.

Oui, ma colere enfin va punir leurs forfaits :
De leur sang criminel j'enivrerai mes traits :
Mon glaive, n'épargnant ni le sexe ni l'âge,
Sera raffasié de meurtre & de carnage. Deut. 32.

Dans la Poësie d'Homere, non seulement les fléches ont des ailes, l'ardeur de la vengeance les anime.

Et la fléche en furie, avide de son sang,
Part, vole à lui, l'atteint, & lui perce le flanc.

Lorsque de tant de traits lancés contre Ajax, les uns percent son bouclier, les autres tombent en chemin: ces derniers sont en fureur.

Et sur la terre épars, de leur rage frustrés
Ils demandent le sang dont ils font altérés.

L'Araxe paroît à Virgile indigné du pont que fait construire le vainqueur, pontem indignatus Araxes.

Cette hardiesse qui donne du sentiment aux êtres qui n'en ont point, eft ordinaire aux palsions; ce que n'ont point observé ceux qui ont critiqué ce Vers:

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ni Le flot qui l'apporta recule épouvanté.

La douleur, disent-ils, ne cherche pas les of. nemens, Ce n'est pas non plus un ornement que cherche Téramène, il parle le langage de la douleur, qui lui fait croire que toute la nature a hor

reur comme lui de ce monstre. ?

Par ce stile qui personifie tout, les choses les plus communes deviennent nobles dans la bouche des Poëtes, Que de Poësie Rousseau employe pour faire entendre qu'on ne doit pas compter sur un de ces beaux jours qui semblent annoncer la fin de l'hyver! il s'adresle à un arbrisseau.

Jeune & tendre arbrisseau, l'espoir de ce verger,
Fertile nourrisson de Vertumne & de Flore,
Des fureurs de l'hiver redoutez le danger,
Et retenez vos fleurs qui s'empressent d'éclore,
Séduites par l'éclat d'un beau jour passager.
Aux conseils il ajoute les exemples:

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Imitez la fage Anémone;
Craignez Borée & ses retours;
Attendez que Flore & Pomone
Vous puissent prêter leur secours.
Philoméle est encor muëtte;
Progné craint de nouveaux frissons,
Et la timide Violette
Se cache encor sous les gazons.

Le même Poête nous présente souvent des mé taphores qui nous surprennent par leur agréable nouveauté, comme quand il fait dire à un Ri. meur qui se vante de ne rien devoir aux Anciens:

Mon Apollon ne régle point fa note
Sur le clavier d'Horace & d'Aristote.

Et

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