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chercber au loin des expressions étrangeres à la place des naturelles qui font sous la main , est la cause du. plaisir que nous fait le stile figuré (a).

Mais pourquoi nous fervons-nous presque mal. gré nous de termes figurés en tant d'occalions où les termes naturels ne nous manquent pas?, Ces expressions, une maison triste, une campagné rian. te, le froid d'un discours, le feu des yeux, &c. sont à tout moment dans la bouche de ceux qui cherchent le moins les métaphores, & y font plutôt que les expressions naturelles.

Ce n'est pas non plus la hardiesse d'aller cher. cher au loin des expreslions étrangeres, que nous admirons, puisqu'elles cessent de plaire sitôt qu'el. les paroissent cherchées au loin. Nous donnons le nom de nuée à cet amas de traits que deux ar. mées lançoient autrefois l'une contre l'autre ; & cet amas qui obscurcissoit l'air, présente naturellement l'image d'une nuée, mais l'appeller avec Brebeuf,

Un nuage homicide, & des meurtres volans, c'est une hardiesse qui , quoiqu'ingénieuse, déplait, de même que celle du Marini lorsqu'il appelle le Rossignol,

Son volant, voix en plume , & plume harmo.

nieuse :

ou quand il nomme la Rose

L'oeil du Printems, la fleur des fleurs les plus cheries, Prunelle de l'amour, & pourpre des prairies.

, & Nous condamnons les images que l'esprit vi

chera (De la maniere d'étudier les Belles-Lettres

te pas.

chercher bien loin, & que la nature ne présen.

Le sentiment d'Aristote sur les figures a plus de vraisemblance, puisque certains mots doivent quelquefois toute leur grace à l'air étranger sous lequel on les déguise; & même cet air étranger en fait recevoir qui n'oseroient se présenter sous leur air véritable. Ce mot, entrailles, que dans fa signification propre ne veut point recevoir le stile noble, où, quoiqu'on dise percer le cæur, percer le sein, on ne dit point percer les entrailles : ce mot employé par Corneille dans le stile figu

sé plait,

Où Rome par ses mains déchiroit ses entrailles; & il exprime la tendresse paternelle dans ces Vers que Thésée adresse à son fils :

Je t'aimois, &je sens que malgré ton offense Mes entrailles pour toi se troublent par avance.

Je ne puis croire cependant ni avec Aristote que les figures foient des expreslions déguisées pour plaire par leur déguisement, ni avec Quin. tilien & M. Rollin, qu'elles soient des expressions que l'indigence des mots propres a fait emprunter., lorsque je fais réflexion que nous parlons fans le vouloir un langage figuré toutes les fois que nous sommes animés par une violente passion. C'est alors que les mots étrangers se, présentent d'eux-mêmes fr naturellement,

qu'il seroit même impoflible de les rejetter, & de ne parler qu'en mots simples. Pour s'en convaincre, il ne faut qu'écouter une dispute entre des femmes de la plus vile condition; on ne les foupçonnera pas d'aller chercher bien loin les expreslions; cependant quelle abondance de figures ! elles prodin

guente

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guent la métonimie, l'byperbate, la catacbréfe, l'Biga perbole, & tous ces autres tours de phrase, qui ne font, malgré les noms pompeux que leur donnent les Rhéteurs, que des façons de parler très.com munes.

Le langage figure n'est donc que le langage or dinaire de la nature dans les circonstances ou nous le devons parler: elle ne nous l'inspire pas tou. jours, parce que nous n'en avons pas toujours besoin. Dans une conversation tranquille , od il ne s'agit que de faire entendre ce que nous penfons, les mots fimples nous fuffisent; mais quand il est de notre intérêt de persuader aux autres ee que nous pensons, & de faire sur eux une imn. preffion pareille à celle dont nous fommes frap pés, la nature nous dicte le langage qui y est propre. Elle eft attentive à nous fournir tous les secours qui nous font nécessaires: & de même que pour la conservation de notre corps, elle nous fait faire dans les dangers de promts mou vemens que la réflexion n'avoit pas le tems de nous apprendre, elle fournit à notre âme un {e. cours convenable à nos befoins, en nous inspirant un langage propre à persuader ceux à qui nous parlons, parce qu'il leur plaft: & il leur plale

, parce qu'il les remue, & réveille en eux les par fions dont il présente la peinture; ils ont en mê. me tems le plaisir de juger de la vérité des peintures: ainsi l'origine du ftile figuré est dans la nature, & l'imitation est la source du plaisir qu'il Dous cause.

Ce langage est commun à toutes les nations, parce que les paffions font communes à tous les hommes: mais comme elles ne sont pas par-tout également fortes; que leur vivacité dépend de l'âge, du tempérament, & du climat, le ftile fio guré n'est pas non plus le même par tout. La nature uniforme dans le fond des choses, varie

dans

ریزی به من نیست و مخرب

dans l'exécution: en Qrient, où elle est, pour ainsi dire, dans toute la chaleur, le stile est plus abondant en figures, & les figures y Cont plus har.

dies; de-là vient que certaines images peuvent 03 plaire à certains peuples, & déplaire à d'autres.

L'usage des figures n'est pas égal par-tout, quoique =le stile figuré

soit par-tout en usage. Les Philofophes mêmes font forcés d'y avoir

recours, pour nous attacher à la lecture de leurs Décrits, dans la crainte que les vérités les plus in.

téressantes ne deviennent ennuyeuses dans un sti. le trop simple. Je ne parle pas de Platon, qui est Poëte

autant que Philosophe, & qui a toujours eu la paslion des Vers : je parle d'un Philosophe E plein de mépris pour les Vers, du fameux enne. Ti mi de l'imagination, qui cependant pour plaire à x la nôtre s'abandonne souvent à la sienne. Le P.

Mallebranche, pour nous élever à son système des Idées, met en usage tous les agrémens du ftile;

& pour nous rendre probable son systême sur la -1 Grace, il nous l'expose fous tant d'images, qu'il - paroit plus souvent Poëte qne Théologien. Lors.

que même il veut nous expliquer les mouvemens

intérieurs du sang dans le trouble des passions, il de développe ce secret de la nature avec autant de

Poësie que de Physique. Je n'en citerai que cet exemple.

Il arrive quelquefois que la pâleur d'un homme qui vient de recevoir un coup mortel, excite la compassion dans le ceur même de son meurtrier, ce que l'Auteur de la nature a établi pour le bien des hommes. Cette compassion naturelle est bien exprimée dans ces Vers de Virgile.

At verò, ut vultum vidit morientis & ora,
Ora modis Anchifades pallentia miris,
Ingemuit, miferans graviter, dextramque tetendit.

C'est

C'est le meurtrier lui-même qui: tend la main en gémisfant. Cette compassion peut , je l'avoue, sauver quelquefois la vie au malheureux, en intéressant pour lui celui même qui vouloit la lui arracher: mais pourrons-nous nous persuader que la nature ait ordonné que quand le malheureux n'auroit pu obtenir la grace par ses gémissemens, la mort le peindroit sur son visage, afin que cette image rendit l'ennemi immobile, & qu'aulti-tôt le malheureux reprendroit l'air de suppliant , pour frapper une seconde fois une ame plus capable qu'auparavant de s'attendrir? C'est ce que le P. Mallebranche veut nous faire entendre par une description pleine d'images. Les premiers gé. missemens du suppliant ne font, selon lui, qu'aug. menter la fureur de l'ennemi; & fi le suppliant restoit toujours dans la même contenance, la per. te seroit inévitable: mais la vue terrible Eo inopio née des traits de la mort peints par la nature sur le visage d'un misérable, arrête dans le persécuteur mê. me les mouvemens des esprits & du sang qui les portoient à la vengeance; & dans ce moment de fa. veur & d'audience la nature retraçant sur le visage de ce misérable qui commence à esperer, l'air pitoyable du suppliant, les esprits animaux du persécuteur reçoivent la détermination dont ils n'étoient pas capa. bles auparavant, & le font incliner aux raisons de charité & de miséricorde. Quand ce moment d'au. dience ne seroit qu'une fiction du Philosophe, il suffit pour mon sujet qu'il l'ait décrit avec tant d'imagination.

Si les Philosophes qui nous exhortent à nous méfier toujours d'elle, ont besoin comme les autres de son stile, combien doit-il être nécessaire à ceux qui cherchent à plaire par elle, c'est-d-dire, aux Orateurs & aux Poëtes ? Les Prédicateurs qui ne songent qu'à convaincre, ne l'employent pas comme ceux qui cherchent à émouvoir. Le

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