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animé n'oferoit les mettre en usage: la Poësie seule peut les employer.

Les exemples de cet enthousiasme, que je regarde comme l'effence de la Poësie, 'ront fré. quens dans l'Ecriture fainte (1). Quel homme doué d'un bon gott, quand même it ne feroit pas plein de respect

pour elle, & qu'il liroit les Cantiques de Moïse avec les mêmes yeux dont il lit les Odes de Pindare, ne fera pas contraint d'7. vouer que ce Moife , que nous connoissons com. me le premier Historien & le premier Légisateur du Monde, eft en même tems le premier & le plus fublime des Poëtes ? Dans les Ecrits la Poësie Daiflante paroit tout d'un coup parfaite, parce que Dieu même la lui inspire, & que la néceflité d'arriver à la perfection par degrés, n'est une condition attachée qu'aux arts inventés par les hom. mes. Cette Poēfie fi grande & fi magnifique regne encore dans les Prophétes & dans les Pfean. mes. Là brille dans son éclat majestueux cette véritable Poêfie qui n'excite que d'heureuses par. fions; qui touche nos ceurs fans les séduire; qui nous plait fans profiter de nos foibleffes ; qui nous attache fans nous amuser par des contes frtvoles & ridicules; qui nous instruit sans nous rebuter; qui nous fait connoitre Dieu sans nous le représenter sous des images indignes de la Divini té; qui nous surprend toujours sans nous promener parmi des merveilles chimériques. Agréable & u tile; noble par ses expressions; hardie dans ses fgures; admirable par les vérités qu'elle annonce,el. le feule mérite le nom de langage divin

Tout (1) M. Rollin, Hift. Anc. c. 1. sur les Poëtes, m'a fait l'honneur d'y insérer cet endroit, qu'il avoit tiré de ma Dissertation imprimée dans le 6. volume des Memoires de l'Académie; mais comme il a oublié de me citer, je suis obli. de faire cette note, dans la crainte que quelqu'un Do ige soupçonne de copier ici M. Rollin.

Tout ce que je viens de dire sur la Poësie en général, ne peut être mieux confirmé que par ces paroles de M. Bossuet dans ses Réflexions sur l'Histoire Universelle. Son ftile bardi, extraordinaire, naturel toutefois en ce qu'il est propre & représenter la nature dans ses tran) ports, qui marche par cette raison par de vives & impétueuses saillies, affran cbi des liaisons ordinaires que recbercbe le discours uni, renfermé d'ailleurs dans des cadences nombreuk fes, qui en augmentent la force, surprend l'oreille, Jaisit l'imagination, émeut le cour,&*s'imprime plus aisément dans la mémoire.

Ces fix lignes de M. Bossuet contiennent le ger. me de tout ce que je dirai sur la Poësie. Qui a fçu en dire tant de choses en si peu de mots, la devoit connoître. Il semble cependant qu'il ait eu toujours quelque mauvasse humeur contre elle : je n'en soupçonnerai pas une raison pareille à celle que la mauvaise humeur de Platon m'a fait foupçonner.

Il ne suffit pas que le stile hardi de la Poësie marche par des faillies impétueuses, ce n'est en core que le langage de la nature: il faut qu'il obferve dans sa marche la mesure & les cadences qui conviennent à chaque nation, c'est le langage de l'art: celui-là seul ett Poëte qui sçait réunir ces deux langages.

Je vais examiner séparément l'un & l'autre. J'examinerai d'abord ce qui distingue le stile de la Poësie du stile de la Prore, & ce qui fait que: les Poëtes ont, pour ainsi dire, une langue particuliere. J'examinerai ensuite les loix de la Verli fication

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CHAPITRE III.

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DU STILE PO ETIQ U E.
L'EXPRESSION

'EXPRESSION est l'ame de tous les ouvrages qui sont faits pour plaire à l'imagination. On n'exige de l'Historien que la vérité des faits : on ne demande au Philosophe que la justesse des rai. fonnemens. Lorsqu'à ces qualités qui font indirpensables pour eux, ils ajoutent celles qui font l'agrément du stile, on les lit avec plus de plaisir; mais de quelque façon qu'ils ayent écrit, l'utilité qu'on retire de leurs Ouvrages, oblige à les lire. Il n'en est pas de même de l'Orateur & du Poëte. L'un veut nous émouvoir pour nous persuader; l'autre veut nous amuser agréablement : il faut que l'un & l'autre nous réveillent continuellement par des impressions qui nous rendent attentifs à ce qu'ils nous disent: nous ne les écoutons qu'autant qu'ils plaisent à nos oreilles par les charmes de l'expreflion.

Le succès de leurs Ouvrages dépend plus fouvent de l'expression que de la régularité du del fein, & de la jufteffe des pensées; & l'expression est bien plus difficile à trouver pour cux que le reste. Un homme d'esprit peut trouver par la réflexion, l'exacte ordonnance d'un sujet , & les pensées convenables à ce sujet; mais la réflexion n'apprend point à les bien exprimer, c'est le don du génie. L'exprellion distingue le grand génie

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de l'homme ordinaire, le véritable Orateur du discoureur commun, & le Poëte que la pature à formé, de celui qui ne l'est que par art.

Quoique M. Huet qui avoit une tendresle toute particuliere pour Chapelain, ait soutenu que la Pucelle étoit un Poëme admirable pour l'ordon. nance, & où toutes les régles de l'Epopée étoient exactement obfervées; quoiqu'il ait témoigné de regret de ce qu'on ne donnoit pas au public la seconde partie de ce Poëme, que Chapelain a ache. vée, & qu'on conserve manuscrite ; le public, loin de la demander, a ceffé de lire la premiere fans examiner si l'ordonnance étoit réguliere ou non. M. Huet a plaidé seul la cause d'un Poëre abandonné; & tout Poëte le fera toujours, quel que fujet qu'il traite, lorsqu'il ne sçaura pas s'ate tacher des Lecteurs par les graces de l'expreffion.

Le stile poëtique dont je vais parler eft différent du ftile ordinaire par deux caracteres principaux

1. Par un usage plus fréquent, & plus hardi des figures.

2. Par un arrangement de mots, qui n'étant point toujours assujetti aux liaisons ordinaires de la Profe, forme une langue particuliere aux Poe. tes. Je parlerai d'abord des figures, & je parlerai enfuite de la langue poëtique.

ARTICLE I.

Eu Langage figuré. Quintilien prétendoit qu'il étoit impossible de terminer la dispute qui regnoit de fon tems entre les

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Philofophes & les Grammairiens au sujet des fic gures, en décidant combien on en devoit compter de classes, & combien d'espéces chaque claffe devoit renfermer. Scaliger, dans sa Poëtique, se vante d'avoir fçu le premier ranger les figures dans leur claffe, ce que jusqu'à lui, dit-il, n'avoit pu faire, faute de l'efprit philofophique. La grande découverte de Scaliger confifte à fai. re cette réflexion fur les figures : Ou elles di

fent le plus comme l'hyperbole, ou le moins comme la litote, ou le contraire comme l'anti

pbrase, ou une seule chose en plusieurs façons », comme la péripbrafe, &c. Suivant cette divi. fion qui ne paroit pas demander un li grand effort de Philosophie, il range en différentes claffes tou tes les figures.

Quand son travail termineroit la difpute dont a parle Quintilien, l'utilité n'en feroit pas grande, Que nous importe de nommer toutes les efpéces de figures, & de leur régler des classes ? Cherchons seulement leur origine & leur utilité.

(a) Aristote croit trouver leur origine dans eette inclination qui nous porte à admirer tout ce qui est étranger. Les mots figurés n'ayant plus leur fignification naturelle, nous plaisent, à ce qu'il croit, par leur déguisement, & nous les ad mirons à cause de leur apparence étrangere.

Prefque tous les Rhéteurs définissent les tropes & les figures, des façons de parler éloignées des fa. fons simples & communes. "M. Rollin répéte a. près Quintilien qu'elles doivent leur origine à l'indigence des mots propres, & qu'elles ont contri. bué à Pornement du discours, de même que les habits qu'on n'a cherchés d'abord, que par la néceflité de se couvrir, ont ensuite servi de paTure; & il ajoute que l'ingénieufe adresse qui fait

cber. (a) Rher. I, 3

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