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portant cet endroit où Milton dépeint Eve fe
contemplant dans un ruisleau. Qu'un enfant en
s'y contemplant soit effrayé d'y voir son image,
sa frayeur nous fera rire: celle d'Eve est égale-
ment puérile; mais elle ne nous le paroit point,
à cause de ce premier moment dans lequel Eve
se trouve : elle ne se connoît pas encore , & la
curiosité qui la porte à s'aller considerer dans
l'eau est aussi naturelle que fa frayeur , qu'elle
raconte ainsi à Adam:
Je me rappelle encor l'instant où la lumiere
Pour la premiere fois vint frapper ma paupiere,
Et fit ouvrir mes yeux éblouïs de ses traits.
Aux bords d'un bois charmant, sous un ombrage
Sur un tapis de fleurs mollement étendue,
Ce fut sur moi d'abord que je jettai la vue.
Quel trouble me faisit!quels pensers sont les miens!
I'ignore qui je suis, où je luis, d'où je viens.
D'une grotte voisine un bruit se fait entendre
J'apperçois sur la plaine une onde se répandre,
Sa tranquille surface est si belle à mes yeux,
Que j'y crois retrouver la pureté des Cieux.
Je cours l'examiner; sur elle je m'incline;
Une image sur moi se baisse & m'examine.
Je treffaille & recule: à l'instant je la voi
S'effrayer, treffaillir, reculer comme moi.
Lorsqu'un charme inconnu me ramène vers elle,
Vers moi ce même charme aufli - tôt la rappelle,
Et d'une égale ardeur dans les mêmes momens,
Toutes deux nous sentons les mêines mouvemens.

frais,

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J'ai fait voir jusqu'à présent que le Vrai idéal, qui embellit la nature, non en lui prêtant des ore nemens qu'elle n'a pas, mais en réünissant des ornemens qui se trouvent dispersés sur elle, doit se trouver dans la Poësie qui imite les plus petits objets, & que le Vrai simple ne plaît leu!

dans

dans les grands sujets, que quand il est annobli par les circonstances. Je vais faire voir maintenant que ces deux Vrais sont inséparables dans toute Poësie, & que celle qui présente les plus grands objets , doit dans toutes ses imitations avoir le Vrai simple pour fondement.

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Le Vrai simple est le fondement de l'imitation dans

les plus grands sujets.

re.

E Peintre qui copie la Nature avec choix &

intelligence, & qui sçait de plusieurs belles parties composer un tout parfait , est celui qui, excelle dans son art, Celui qui ne sçait que copier fidélement la Nature, & qui même en représentant un grand sujet , ne s'éléve pas audessus du Vrai simple, peut cependant s’acqué. rir un nom, comme le Caravage, & faire des ouvrages estimés ; parce que s'il n'a pas atteint la perfection de son art, il en a atteint la fin principale, qui est l'imitation exacte de la Natu

Si en représentant César, il n'a pas été as. sez habile pour nous en faire connoitre l'intérieur, il n'a point fait tout ce que peut la Peinture; mais s'il en a parfaitement représenté l'extérieur, quoique cet extérieur n'ait rien d'extra. ordinaire, il a parfaitement imité la Nature, ce qui est la fin principale de son art.

Il n'en est pas de même du Poëte. C'est l'in. térieur de César qu'il nous doit découvrir: c'est l'âme d'un héros qu'il doit nous représenter; mais ce héros est un homme : ainsi c'est toujours la Nature qu'il doit imiter, en formant son Vrai Tome V.

I

idéal

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idéal sur le Vrai simple, qui , en Poësie comme en Prose, est le fondement de l'imitation. Un exemple éclaircira ce que je viens de dire.

César dans un vaisseau prêt à périr par la tem. pête, doit, parce qu'il elt homme, craindre le péril ; mais un héros ne le craint pas, par le même motif que le craint un homme ordinaire. Quand Viylle est dans les horreurs de l'orage, les forces l'abandonnent, son cæur fe glace, il

avie le bonheur de ceux qui sont morts sous les murs de Troïe. Enée dans le même danger, a les mêmes craintes. Ex templo Æneæ solvuntur frigore membra, Ingemit, &c. Ce n'est point la mort que craignent ces 'héros, mais une mort funs gloire, & un péril contre lequel la valeur devient inutile: voilà le Vrai idéal, dont le Vrai fimple est le fondement. Mais Lucain, qui se fait une faufle idée de grandeur, oublie le Vrai simple, lorsqu'il dit que César battu par la tempête est enfin content, parce qu'il a trouvé un péril digne de César: il croit glorieux pour lui, que les Dieux qui veulent fa perte , arment la fureur d'une mer si vaste, contre un mortel aflis dans une petite barque.

Credit jam digna pericula Cesar
Fatis elle fuis, tantusque evertere, dixit",
Nje fuperis labor est, parvd quem puppe sedentein
Tam magno petiere mari.

C'est par une idée de grandeur également fausse, que Claudien racontant l'enlévement de Pro. ferpine, lui met dans la bouche des paroles aussi peu convenables à fon âge qu'au péril dans le quel elle se trouve. (1) Quel crime, dit. elle, ai. je commis? je n'ai point pris parti contre les Dieux

dans (1) De raptu Pro;, 1.2. v250.

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dans la guerre des Géans: je n'ai peint entallé Olfa sur Olympe. Non ego cùm rapido fæviret pblægra tumultu Signa Diis adversa tuli, non robore noftro oja pruinosum venit glacialis Olympum, &c.

Elle fonge enfin (ce qu'elle devoit faire dès le premier moment) à appeller sa mere à son secours;& comme elle ignore où elle est, elle l'ap. pelle dans tous les pays où elle peut -être, & fait de ces pays une énumération ausfi inutile qu'ampoulée.

Mater, Id, seu Phrygiis in vallibus Ida
Mygdonio buxus circumfonat borrida cantu;
Seu te sanguineis ululantia Dyndima Gallis, &C.

Ovide, en racontant le même événement,

de. peint la simplicité d'une jeune fille , qui après avoir jetté des cris vers sa mere & ses compagnes, s'occupe dans un fi grand péril d'une bagatelle, & fonge aux fleurs qu'a fait tomber de son sein la violence de son ravisseur.

Dea territa , maste
It anatre, & comites , fed matrem fæpius ore
Clamat ; & ut fimmd veftem laniarat ab ord
Collecti flores tunicis cecidere remillis:
Tuntaque fimplicitas puerilibus adfuit annis,
Hæc quoque virgineum movit jačtura pudorein.

La comparaison de deux tableaux fi différens sur le même sujet , fait distinguer le Poëte qui connoît le Vrai simple, de celui qui n'en a au. 'cune idée.

Ovide n'a pas toujours été fi fidéle à copier la Nature. Il prend souvent pour elle tout ce que I 2

lu

lui fournit fon imagination trop vive. Quand il fait raconter à Ariane son désespoir au moment que Thésée l'a abandonnée, elle croit que c'est par pitié pour elle, & pour la secourir , que l'écho répéte comme elle le nom de Thésée. Et quoties ego te, toties locus ipfe vocabat :

Ipfe locus misere ferre volebat opem. Si elle s'asseoir sur une pierre, elle s'y trou. ve aulli froide que la pierre, & elle-même eft une pierre.

In faxo frigida sedi, Quàmque lapis sedes , tam lapis ipfa fui.

Un Poëte Anglois décrivant un torrent qui da haut d'un rocher tombe dans la mer, les flots de la mer qui croient voir couler le ro. cher même, sont pétrifiés diétonnement de voir un rocher liquide.

Qui peut entendre dire au Tafie, quand il parle d'un combattant, que si l'âme ne fort point d'un corps percé de tant de blessures, elle y est rete, nue par la fureur ?

è se la vita Non esco, sdegno tien la al petto unita.

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dit que

ou qu'un homme rit malgré lui, & meurt eti siant, parce qu'un javelot lui a percé l'endroit de la joue où le ris prend son origine ?

Strano spettacolo é borrendo Ridea sforzato è si moria ridendo. C'est ce même Poëte qui , pour dépeindre l'imprcflion que fait la beauté d'Armide, dit, que

pero

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