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La Peinture nous fait regarder avec plaisir les habitans de la campagne quoique couverts de haillons, au lieu que la Poësie ne doit point les présenter dans leur rusticité & leur misere: elle doit leur chercher des ornemens, non dans le , luxe des villes, mais parmi les fleurs de la campagne qu'ils habitent ; & c'est dans le choix de ces fleurs que consiste le Vrai idéal. Si des Eglogues présentent des Bergers trop grofliers, elles déplaisent faute du Vrai idéal: si elles les présentent trop spirituels, elles déplaisent faute du Vrai fimple.

Le Baffan a peint en quatre tableaux les travaux qui occupent les habitans de la campagne dans les quatre saisons de l'année; & comme il s'est contenté du Vrai fimple, il n'a parlé qu'aux yeux ; au lieu qu'Horace & Virgile, qui & ces mêmes objets ajottent le Vrai idéal, parlent à l'ame, & en nous rendant aimables les occupations champêtres, nous font envier le bonheur d'un séjour où regne la paix & l'innocence. Secura quies & nefcia fallere vita. Ces mêmes objets n'attirent point notre attention quand ils sont peints par le Marini. Là, dit-il, on a pour palais fa cao bane , Jon baton pour sceptre, un ruisseau pour nettar, jes valets pour mattres, ses chiens pour amis , fes. agneaux pour courtisans. Point de sang dans ce jour, il n'y coule que du lait : point de mains avao res qui dépouillent le pauvre, on n'y tond que les brebis; & le seul éguillon qu'on y connoille, est celui qui perce le flanc des bæufs. Le plus aride desert est moins ennuyeux, que la plus belle campagne peinte avec de pareilles couleurs.

Si la Fontaine se fût borné à ce Vrai simple, quoique charmant, qui regne dans la premiere Fable, & dans quelques autres , il n'eût point laissé un nom qu’ont rendu fameux tant de gra..

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ces , par lesquelles il s'est formé un Vrai dont le choix n'appartient qu'à lui seul.

La Comédie elle-même ne peut se contenter du Vrai simple, quoiqu'elle imite les actions les plus simples des hommes, & qu'elle adinette jul. qu'aux personnages les plus vils. Les valers & les paysans peuvent paroître sur la Scéne comique, & y parler un langage conforme à leur état; mais ils ne doivent pas y paroltre souvent, ni y rester long-tems: on sçait avec quel ménagement Moliere les introduit: je parle de ses belles Co. médies, & non des farces qu'il faisoit par complaisance, voulant accorder du bas comique au bas peuple. Dans ces Piéces même, il est un peintre fidéle de la nature, qu'il ne perd jamais de vue: bien différent de ces Auteurs qui croient annoblir le comique, quand ils s'évaporent dans une abstraite Métaphysique, & qu'ils nous offrent des portraits que nous ne pouvons reconnoitre, parce que les originaux ne sont nulle part.

Si dans la Comédie même le Vrai fimple ne peut plaire long-tems, il est difficile qu'il soit heureusement placé dans les Poëmes Epiques & Tragiques. On a reproché à Homere les personnages de Thersite & d'Irus, & l'on peut reprocher à Euripide les réfexions de la Médée sur le malheur des femmes: elles sont dans le Vrai sim: ple. Il est assez ordinaire d'entendre dire aux femmes, qu'elles sont plus malheureuses que les hommes; que si les hommes sont exposés aux dangers

elles sont exposées à ceux de l'ac. couchement: mais ces réflexions conviennent-el. les dans la Tragédie, & doit-on entendre dire à une Médée ?

de la guerre,

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Pour moi j'aimerois mieux cent fois courir aux

armes,

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Et cent fois des combats affronter les allarmes,
Que d'un enfantement, toujours fi dangereux ,
Eprouver une fois le moment douloureux.

Lorsque le Vrai simple est annobli par les circonstances, il devient alors un Vrai composé; & la simplicité des paroles d'un enfant convient à la Tragédie, lorsque cet enfant, comme le petit Joas, parle à une Reine cruelle, qui médite sa perte.

Qu'un mendiant accablé d'années, s'appuyant sur un bâton, & entrant dans une ferme, soit af. failli par des chiens de garde , accoutumés à s'irriter contre des hommes mal vêtus ; que pour calmer leur fureur, cet homme par prudence, jette d'abord son båton , & se couche à terre; qu'au bruit des chiens, le fermier accoure, les écarte à coup de pierre, & fauve ce malheureux, cette peinture si simple ne paroît pas convenir á la noble Poësie : mais que ce tableau est intéressant, quand ce vieillard mendiant est le fameux Ulysse, qui caché sous cette figure par Mi. nerve, entre après vingt ans d'absence chez E46 mée (*), s'y voit reçu, quoique vieux & couvert de haillons, avec tant de charité, est témoin de la compassion avec laquelle son ancien servis teur reçoit les pauvres, de la sincérité avec la. quelle il regrette son maître, & de son attachement pour Pénélope & Télémaque, dont il lui entend faire les éloges !

L'effroi que cause à un enfant la vue d'un carque est dans le Vrai simple ; mais Homere en a rendu la peinture digne du Poëme Epique, par la circonitance, Hector prêt à partir pour le combat, se sépare d'Andromaque, qui lui présente son fils' Altyanax. Le pere veut le prendre pour

l'em: () Odyssée 146

l'embrasser : l'enfant effrayé par l'aigrette du caf. que de son pere , fe rejette en criant dans le sein de la nourrice: cette frayeur qui prouve la foi. blelle de son âge, redouble la tendresse des adieux entre le pere & la mere, & excite en nous pour l'enfant ce souris mêlé de larmes qu'Homere dé. peint fi bien dans Andromaque.

Si l'on dit qu'un homine, en accordant à quel. qu’un fa demande, a baillé la tête & les sourcils, & que ses cheveux ont suivi le même mouvement, on présente une image vraie , mais peu noble en elle-même. Homere dépeint ainsi Ju. piter accordant à Thétis sa demande: Le Souverain des Cieux favorable à Thétis, Fit un signe de tête, & baisla les sourcils : Sur son front immortel ses cheveux s'agiterent, Et du palais des Dieux les voutes s'ébranlerent.

Cette description d'un chose fort simple, suivie du tremblement des Cieux, a toujours paru admirable, excepté à Scaliger, qui ne pouvoit comprendre que ces Vers d'Homere eussent inspiré à Phidias la majesté qu'il avoit répandue sur une statue de Jupiter. Comme si Pbidias, dit Scaliger dans fa Poëtique, avoit eu besoin d'Homere pour apprendre que Jupiter avoit des cheveux & des Joure cils.

Cette mavaise humeur, que Scaliger avoit souvent contre Homere , lui faisoit trouver trop de fimplicité dans ces Vers que les Sirénes chantent à Ulyfie:

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Ornement de la Gréce, invincible Héros,
Ulysse, accordez vous un moment de repos :
La beauté de ces bords vous invite à le prendre.
Suspendez votre course, & daignez nous entendre.
Il n'est point de mortel qu'en ces aimables lieux

N'ar

N'arrête de nos voix l'accord mélodieux :
Tout rempli de nos chants il poursuit son voyage.
Rien ne nous est caché: nous sçavons quel courage
A signalé des Grecs tant de combats divers,
Et par l'ordre des Dieux tous les maux qu'ont

soufferts, Ces illustres vainqueurs, par qui Troie est en

cendre. C'est de nous qu'on apprend tout ce qu'on veut

apprendre, Et l'Univers n'a rien qui soit secret pour nous : Sur cette heureuse rive, Ulylle arrêtez vous.

Il n'étoit pas nécessaire, dit encore Scaliger, qu’U. Wyle fe fit lier au mât de fon vaisseau, de peur d'l. tre attiré par les charmes d'une pareille chanson (1), qui ne contient rien que de commun & de frivole, & ne seroit pas même capable de faire danser mon cuisinier.

Ciceron qui avoit traduit ces Vers en Vers Latins', n'étoit pas fi difficile que le cuisinier de Scaliger, & il y admiroit l'art d'Homere. Il pouvoit faire chanter par les Sirènes des Vers plus magnifiques, & des paroles plus voluptueuses, comme le Tasse dans une fiction pareille en fait chanter devant Renaud; mais ce n'est point par de pareils chants qu'on doit attaquer un homme tel qu'Ulyfle. On le tente par l'espérance de la fcience. Les Sirénes qui l'appellent d'abord par son nom,

lui font voir que rien ne leur est caché. Tout ce qu'elles chantent est simple, mais tout yo est séduisant pour Ulysse, & la simplicité de ces Vers en fait la beauté.

Je ne puis mieux prouver combien le Vrai limple, annobli par les circonstances, est heureusement placé dans les plus grands sujets , qu'en rap

pore (1) Sententia vulgares, E futiles, que , opinor , te con tum quidem meun movereni na cherei Scalig. Póëte

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