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Inutile ramas de gothique écriture,
Dont quatre ais mal unis formoient la couverture;
Entourée à demi d'un vieux parchemin noir,
Où pendoit à trois clous un reste de fermoir.
Ce n'est pas l'objet qui nous plait, c'est l'imita.
tion, comme dans le repas du même Poëte, lors.
qu'un convive esquive l'assiette qu'on veut lui jet-
ter au visage, & que

L'alliette volant
S'en va frapper le mur, & revient en roulant.

Virgile n'est pas dans les petites choses un fi grand peintre qu'Homere: il tâche cependant de l'imiter. Quand Laocoon, Eneide , l. 2. lance sa javeline contre la machine fatale, on voit la javeline qui entre dans le bois, & qui tremble quand elle s'arrête, stetit illa tremens , & l'on en. tend retentir du coup la concavité profonde de la machine.

Utcroque reculo Infonutre cave, gemitumque dedére caverna.

La Nature qui nous porte à imiter, nous porte aussi à admirer tout ce qui est bien imité. Ce

le la Poësie, la Peinture, la Musique, &c. Mais l'Imitation toujours agréable, quand elle nous présente les moindres objets, l'est bien plus quand elle nous présente les hommes, en nous peignant leurs ineurs, leurs caracteres & leurs passions. C'est par-là que les Poëtes Epiques & Dramati. ques ont plus que les autres le droit de nous plaire, & le pouvoir de nous attacher.

Je parlerai des passions, lorsque je parlerai de la Tragédie: je parle ici des meurs & des carac

teres, vent

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tëres, c'est-à-dire, de la ressemblance que les Poë. tes donnent aux personnages qu'ils veulent nous faire reconnoître.

L'Histoire nous apprend, par un récie fidelle, les événemens passés, & les actions des hoinmes qui nous ont précédés: la Poësie rend les mêmes actions & les mêmes événemens présens à nos yeux par l'Imitation; & c'est par-là qu'elle est souvent plus utile que l'histoire même, comme Aristote l'a remarqué. L'Imitation instruit mieux que la réalité, quand le Poëte, non content de représenter une action, sçait développer tous les rellorts qui en ont été les causes. L'Histoire, par exemple, nous apprend que Néron, après avoir paru quelque tems vertueux, empoisonna Britan. nicus, & devint bientôt après un monstre. La Tragédie, qui a pour sujet la mort de Britannicus, nous développe le cæur de Néron, & nous fait voir comment ce Prince retenu d'abord par l'éducation que des Maitres sages lui avoient donnée, s'abandonne peu à peu au panchant qui l'en. traîne; & en jettant quelques regards vers la vertu, se livre au crime de maniere qu'il n'aura plus dans la fuite de remords , qu'il ira de crime en crime, & deviendra un monstre. Que de réflexions nous fait faire le Poëte qui sçait nous présenter ainfi Néron! Voilà l'utilité de l'Imita. tion.

L'habileté du Poëte consiste à rendre ressem. blans les personnages qu'il introduit. Les Pein. tres, qui ne parlent qu'aux yeux, ne peuvent nous faire connoître les personnes dont ils imitent la resseinblance, que par les traits de leurs visages, & par leurs habillemens : c'est par. la qu'ils nous apprennent leur âge, leur sexe, leur condition, leur pays, leur fiecle, & qu'ils nous font quelquefois entrevoir leurs vertus & leurs vices. Les Poëtes, qui parlent à l'esprit, doi

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vent nous découvrir tout l'intérieur des hommes, & nous les faire connoître à fond par leur manie. re d'agir & de parler, c'est-à-dire, par leurs meurs & par leurs caracteres. Il faut donc qu'ils ayent toujours devant les yeux le grand inodéle qu'Horace leur recommande.

Respicere exemplar vita , morumque jubebo
Do&tum imitatorem, & veras binc ducere voces.

Mais en imitant la Nature, ils doivent souvent l'embellir: comme un habile Peintre, qui a l'art de peindre en beau, en conservant la resem. blance.

Ce principe établi, je vais parler de la maniere dont les Poëtes doivent imiter les mœurs & les caracteres des hommes. Je parle ici des Poëtes sérieux, & non des Poëtes comiques.

J'appelle mæurs ces inclinations communes qui dépendent de l'age, du sexe, de la condition, des pays , & des tems. J'appelle caraâeres, les inclinations particulieres à chacun de nous, & qui nous distinguent les uns des autres. Le Poète qui sçait bien imiter ces deux choses,

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Reddere perfonæ fcit convenientia cuique.

sissa

ARTICLE 1.

Des Mæurs.

E commence par les Mæurs qui dépendent de 13 J foiblesse de l'age, c'est-d-dire, par celles de l'enfance, de la jeunesse, & de la vieilleffe.

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(a) Dans

(a) Dans la belle peinture que Boileau fait des différens âges dans son Art Poëtique, il ne parle point, comme Horace, de celles de Penfance, parce que ces Meurs trouvent rarement place dans les Ouvrages sérieux. Les Anciens aimoient cependant à voir sur le théatre des enfans, qui sans proférer une seule parole, les attendriffoient par leur présence. Iphigénie dans Euripide, en se jettant aux genoux de son pere, excite le petic Orelte fon frere à joindre les larmes aux siennes. Les enfans d'Hercule dans les Tyndarides, con. tribuent par leur présence à l'action. Quel spec: tacle tragique de voir Oedipe, après qu'il s'est crevé les yeux, étendre les bras au milieu de ses enfans, en les cherchant pour les embrasser, & Créon obligé de les lui arracher! Nos Poëtes ont peut-être été trop timides quand ils ont craint d'orner notre théatre de ces Acteurs muëts, donc la vue peut augmenter le trouble & la pitié. La Scéne dans laquelle Andromaque prête à mourir, recommande son fils à la confidente, ne seroitelle pas plus touchante, fi ce fils étoit présent, & si Andromaque lui disoit, en le serrant entre les bras, O mon fils, que tes jours coutent cher à ta mere? Ce même Astyanax devoit produire un effet admirable dans la Troade de Sénéque, quand sa mere l'appellant du tombeau, où elle l'avoit caché, lui ordonnoit de se jetter aux pieds d'U. lysse, d'oublier Hector & ses ayeux ; & s'il étoit encore trop jeune pour sentir ses malheurs, d'imi. ter du moins les pleurs de sa mere.

Si tua nondum funera sentis,
Matris fletus imitare tuæ.

Les Anciens font aussi quelquefois parler les

en. (a) Maurs de l'Enfance. Tom. V.

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enfans dans leurs Tragédies, mais toujours en peu de mots, & pour exprimer leur crainte ou jeur douleur, sentimens conformes à cet âge. Quand Médée court après ses enfans pour les -tuer, on les entend. qui s'écrient, Nous sommes perdus. . Les enfans d’Alceste mourante l'environ. nent, & dans le moment qu'elle rend le dernier foupir, l'un d'eux s'abandonne aux pleurs, en montrant à son pere ce visage dont la mort s'est emparé. Joas, dans Athalie, dit des choses plus relevées ; inais l'Histoire fainte, dont il est rempli, lui fournit ses réponses.

(a) L'âge qui fuit l'enfance est trop imprudent pour fournir de nobles imitations. On aime cepen. dant à voir dans Virgile, Afcagne à la chasse devan. çant tout le monde. Gaudet equo, jamque bos cursu jam præterit illos. Il est dans cet âge dont Horace a dit : Gaudet equis , canibusque, & aprici gramine campi.

L'imprudence & la vivacité de cet âge est bien dépeinte dans Britannicus. Ce jeune Prince est bien moins occupé de ses malheurs passés, & de ceux qu'il doit craindre pour l'avenir, que de son amour. Il ne se inéfie de personne, ni d'Agrip. pine, ni inême de Narcisse, dont il fait son confident. Junie, quoique dans le mêine âge, est d'un caractére très opposé: elle l'aime aussi ; mais elle n'est occupée de son amour qu'en tremblant; elle se méfie de tout le monde ; & quand elle peut parler à Britannicus, c'est pour lui dire: Ces murs vêine, Seigneur , peuvent avoir des yeux.

Le (a) Meurs de la Jeunesse.

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