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L'Enfer s'emeut au bruit de Neptune en furie:
Pluton fort de son trône, il pålit, il s'écrie;
Il a peur que ce Dieu, dans cet affreux séjour,
D'un coup de son trident ne fasse entrer le jour,
Et par le centre ouvert de la terre ébranlée,
Ne falle voir du Stix la rive desolée;
Ne découvre aux vivans cet empire odieux,
Abhorré des mortels, & craint même des Dieux.

και ταχε.

La Poësie de Boileau , quoique très-harmonieu. se, ne rend pas toute celle d'Homere. Le Vers qui présente trois images; la frayeur de Pluton; la promptitude avec laquelle il s'élance de son trone, & le cri qu'il pousle, est moins vif que le Vers Grec qui présente les mêmes images en moins de mots, & qui d'ailleurs est remarquable par les deux dactyles qui précédent ce mot 'exe sur lequel tombe la célure. On reconnoît dans cette cadence 1'harmonie imitative. Δείσας δ' εκ θρόνα άλτο w laxe. Quoique le Vers François n'imite pas parfaitement ce demi - Vers Grec, & que même Fort de son trône soit trop foible, Boileau rend mieux Homere que Madame Dacier; & fi nous avions dans notre Langue une traduction entiere d'Homere pareille à ce morceau, ce seroit alors que ceux de nous qui ne sçavent pas le Grec, pourroient se fatter de connoitre Homere: de. même que les Anglois, malgré la grande diffé. rence d'harmonie entre leur Langue & la Grecque, se flattent de le connoître dans la traduction de M. Pope, parce que M. Pope a , dit-on, trou. vé le secret de faire parler à Homere la Langue Angloise avec toute l'harmonie qu'elle peut a. voir. Les Anglois estiment encore beaucoup la traduction de Virgile en leur Langue, par Dryden.

La traduction de l'Eneïde par Annibal Caro, est aufli très-estimée des Italiens. Virgile cependant

leur

leur parle-t-il avec toute l'harmonie qu'il pourroit avoir dans leur Langue lorsqu'il leur parle en Vers non rimés ? La rime est aussi nécessaire à la Poësie Italienne qu'à la nôtre. Il ne m'appartient pas de juger du mérite d'Annibal Caro, je me contente de dire que quand je lis dans sa tra. duction,

Tre volte

sopra il cubito risurse
Tre volte cadde, & la terza giacque,
Et gli occhi volti al ciel quasi cercando
Veder la lume; poicbe vista l’bebbo

Ne Sospiro. je ne suis point frappé, comme je le suis en lisant ces trois Vers de Virgile.

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Ter sese attollens, cubitoque innixa levavit,
Terrevoluta toro est, oculisque errantibus,

alto Quæfivit cælo lucem, ingemuitque repert4.

La comparaison que j'ai faite d'un morceau d'Homere, traduit par Boileau, avec la traduc. tion du inême morceau par Madame Dacier,

fait honneur à la Poësie, & prouve que la Prose ne lui peut jamais disputer fon rang: de même qu'un habile Dessinateur, qui n'aura que crayonné l'ordonnance d'un Tableau, quoiqu'il ait l'honneur de l'invention & du dessein, ne sera jamais mis au rang des Peintres. On ne mettra jamais au rang des Poëtes, celui qui aura crayonné en l'ordonnance d'un Poëme, quand il auroit tout le mérite de l'Auteur de Télémaque.

Le consentement unanime des nations confirme ce que j'avance. Apulée & Lucien, quoique tous deux fertiles en fictions & en ornemens poëtiques, n'ont jamais été comptés parini les Poëtes. La Fable de Pliché auroit été appellée Poëme, s'il y

Prose

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avoit des Poëines en Prose. Le Songe de Scipion, quoique fiction très-noble, écrite en stile poëtique, ne fera jamais mettre le nom de Ciceron parmi ceux des Poëtes Latins; de même que parmi ceux de nos Poëtes François, nous ne mettons point celui de Fenelon.

L'Eloquence & la Poësie ont chacune leur har. monie, mais fi opposées, que ce qui embellit l'une, défigure l'autre. L'oreille est choquée de la mesure du Vers, quand elle la trouve dans la Prose. Chaque plaisir a la place comme son tems, La Profe emploie quelquefois les même figures & les mêmes images que la Poësie; mais le stile est différent, la cadence est toute contraire. Dans la Poësie même, chaque espéce a la cadence pro. pre: il est inutile d'en chercher la raison; ce n'est pas la raison qui a établi toutes ces différences, c'est le sentiment. Versus, dit Ciceron, non ratione est cognitus, fed natură atque fenfu.

Je ne me serois pas étendu sur une pareille queftion, si elle n'avoit point été, pendant quelque tems, agitée parmi nous avec chaleur. La Profe eut ses partisans, à la tête desquels se mit un homme qui avoit toute sa vie fait des Vers en tout genre de Poësie, & qui cependant osa dire, en parlant du mérite de la Versification, * Qu'est-ce que ce prétendu mérite? le vrai mérite de la difficulté. Extravagance de la part de ceux qui imposent ce joug, & de la part de ceux qui le reçoivent.

Il est extravagant sans doute de ne point cher. cher un autre mérite; mais il faut bien qu'il y en. ait un autre, & qu'il soit très - rare, puisque de tant de Barbouilleurs de papier, qui dans toutes les nations ont fait des Vers dans l'exactitude des régles, il en est un fi petit nombre à qui le nom de Poëte ait été donné.

Quoi. * La Mothe, Discours sur la Tragédie,

.

Quoiqu'il foit affez fingulier qu'un homme qut avoit composé tant de Vers, ait écrit contre l'har

. monie poëtique, nous n'en serons plus surpris, si nous jugeons de son oreille & de son goût, par cette Strophe de son Ode sur le Goût.

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9

Du vrai, la raison nous assure;
Elle en est seule le flambeau :
Le Goût, présent de la nature,
Eftle seul arbitre du Beau;
Sur quelque forine qu'il se trouve
Il le reconnoit, & reprouve
Ce qui pourroit le démentir:
Mais ce godt du Beau, c'est peut-être
Moins ce qui nous le fait connoitre,

Que ce qui nous le fait sentir.
A ces Vers fi durs, dans lesquels trois ce qui
déchirent l'oreille, opposons pour faire connoi-
tre l'harmonie poëtique par le précepte & par
l'exemple, cette Strophe d'une Ode fameuse de
M. de la Fage.

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De la contrainte rigoureuse,
Où l'esprit semble reflerré,
Il acquiert une force heureuse
Qui l'éléve au plus haut degré.
Telle dans les canaux pressée,
Avec plus de force élancée,
L'onde s'éléve dans les airs,
Et la régle qui semble austere,
N'est qu'un art plus certain de plaire,

Inséparable des beaux Vers.
Cette Strophe confirme & fait sentir la vérité
de tout ce que j'ai dit sur la Versification, sur la
Riine, & sur l'Harmonie Poëtique.

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CHA.

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L' 'IMITATION qui nous plaît jusques dans l'arran.

gement des mots, comme je l'ai fait voir en parlant de l'Harmonie imitative, plait bien davange, lorsqu'elle se trouve dans les objets. La Poë. lie peint toute la Nature; elle se transforme, pour ainsi dire, en tous les êtres: Omnia transformat Tese in miracula rerum; & elle change en merveil. les les plus petites choses. Lorsqu'Homere nous dit, Oły /Tee 1. gue Téléniaque va se coucher, une vieille femme qu'il l'a élevé, le conduit; porte devant lui deux flambeaux : quand il a quitté fa robe, elle la nettoye, la plie, & l'attacbe à une cbeville au mur près du lit: elle fort, tire l'anneau de -ba porte , en lácbant la courroye est suspendus be levier qui sert à la fermer. Lorsque dans le Livre 23. on demande à Pénélope l'arc d'Ulysse, elle va le chercher : elle monte , ouvre la porte du cabi. net, tire le verrouil, baule le bras, prend l'étui, & tiré l'arc de son étui. Ces détails nous paroissent petits, ils le sont aussi: mais la belle versificacion annoblit tout; & les mêmes choses dites dans notre Langue, en beaux Vers, nous plairoient autant que les Vers de Boileau, lorsque dans son Lutrin il décrit un vieux & gros Livre de Droit,

Inutis

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