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gue qui ne vit plus ? Cependant quel nombre prodigieux de grands Poëtes, fi nous voulons donner ce nom à tant de Sçavans qui nous ont paru faire de beaux Vers Latins ? Pourquoi les Muses Latines, depuis dix sept cens ans que leur Langue est morte, auront-elles prodigué leurs fa. veurs à tant d'Ecrivains, très-étrangers pour elles, tandis que dans le siécle d'Auguste, le tems de leur gloire, elles n'en ont immortalisé que quatre ou cinq, sans daigner favoriser les autres, quoi. qu'ils fussent leurs vrais enfans ?

D'où vient cette passion de s'exprimer dans une Langue où peu de personnes nous peuvent entendre? On ne soupçonne pas Mrs. Fraguier, Huët, & M. le Cardinal de Polignac, d'avoir ignoré les délicatesses de la leur: les deux derniers avoient vécu à la Cour, & tous les trois étoient de l'Aca. démie Françoise: Pourquoi tous trois, si élégans dans leurs Vers Latins, n'en ont ils point hazardé de François ? On ne peut douter que Santeuil ne fût né Poëte, & le plus heureux de tous les Poë. tes, puisqu'il semble né particuliérement pour cé. lébrer les grandeurs de Dieu & de fes Saints, dans la Langue que l'Eglise consacre à ses Chants : mais étoit-il obligé dans tous les autres sujets qu'il a traités, d'écrire dans la utême Langue ? Pourquoi parler Latin à une Princesse dans une Piéce badine sur son chien ? La peine de ranger des mots François suivant les loix de la Versification, & de leur chercher des rimes, eût-elle éteint tout l'en. thousiasme de Santeuil? Les loix de la Versifica. tion Latine paroissent plus difficiles que les notres: elles ne causent cependant aucune peine à Santeuil, qui non content de l'harmonie ordinaire, sçait aussi y trouver cette harmonie imitative dont j'ai parlé. Comme dans ces deux Vers fur la fontaine placée au bas de la rue S. Jaques,

Dum

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Dum fcandunt juga montis anbelo pe&tore nympbæ,

Hic una è fociis vallis amore fedet. pour imiter dans le premier Vers les Nymphes qui montent la montagne, il a rangé les mots dans une telle mesure, qu'il semble qu'en pronon. çant le Vers on perde la respiration, au- lieu qu'on se repose dans la douce prononciation du second Vers.

Un homme qui sçait si bien parler une Langue étrangere, peut-il être muët dans la sienne ? Les exprellions qui, suivant Horace & Boileau, nous viennent avec abondance pour les sujets que nous poftédons bien, ne nous doivent jamais venir plus naturellement que dans notre Langue. Pourquoi donc les allons-nous chercher dans une Langue étrangere? n'est-ce point parce qu'alors nous avons moins de Juges à craindre ? au- lieu que dans notre Langue, si une expression n'est pas juste, ou si elle est mal placée, que de Juges prêts à nous condamner! Mr. de la Monnoye a marqué plusieurs expressions dans les Hymnes de Santeuil, qu'il trouvoit contraires à la belle Latinité: un Romain du siécle d'Auguste en releve. roit bien d'autres. Nos Sçavans ont porté leur amour pour les Langues mortes, jusqu'à traduire en Latin plusieurs Ouvrages de notre Poësie Fran. çoise. On a inséré dans le Menagiana une Satire de Boileau traduite en Vers Grecs : trouvera-t-elle des Lecteurs, lorsque la Paraphrase des Pleaumes en Vers Grecs par le P. Petau, n'en trouve pas, quoiqu'elle ait été tant admirée par Grotius?

Le P. Commire, qui étoit intéressé à défendre la cause des Poëtes Latins modernes, prétend qu'une Langue morte doit être celle des Poëtes, parce qu'elle n'est plus sujette à l'inconstance de l'ur sage : au - lieu , dit-il , qu’un malbeureux Ecri. vain, qui travaille à plaire dans une Langue vivan.

F 7

te,

te, cberche des graces, qui bientôt seront bors de mode.

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Nam

quas nunc miferè anxius
Scriptor quærere amat delicias, brevi,

Usus si volet insolens,
Spretas rejiciet non fine nausea...

At certus Latiis bonos
Et vani baud metuens tædia sæculi,

Perftat gratia vatibus.

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Par cette même raison Horace eût dû choisir quelque Langue morte: il n'ignoroit pas que la lienne ne vivroit pas toujours : il sçavoit qu'elle auroit le sort de toutes les choses humaines. Toute gloire périt, disoit-il; à plus forte raison celle des mots, nedum ftet bonos & gratia verbis. Ni lui, ni Virgile, ne furent par cette crainte dé. goûtés de leur Langue, qui reçoit aujourd'hui une nouvelle vie par leurs Ecrits. Nos excellens Ecrivains rendront peut-être de même la nôtre immortelle ; au-lieu qu'elle n'aura jamais aucune obligation à nos Sçavans qui ont fait des Vers Latins. Et qui aura obligation à Mr. de la Monnoye d'avoir traduit en Vers Grecs le premier Livre de l'Eneide?

ARTICLE III.

Que tout Poëte, dans une traduction en Proje, n'est rendu qu'imparfaitement, some qu'il n'y a point

de Poësie en Prose. Il est glorieux aux Anciens d'avoir eu pour admirateurs parmi nous, tous ceux qui poffedoient

bien

bien leur Langue, & de n'avoir été méprisés que
par ceux, ou qui l'ignoroient, ou qui n'en avoient
qu'une connoiffance imparfaite. Quiconque juge
d'un Poëte fans en sçavoir la Langue, en juge
sans le bien connoître. Un Poëte enchante par
l'harmonie des Vers, & l'arrangement des mots.
Il faut donc l'entendre parler lui-même ; quand il
nous parle par interprète, ce n'est plus lui que
nous entendons. Pouvons-nous dans notre Lan.
gue faire sentir cette harmonie de Virgile,

Facuitque per antrum
Immenfus.

Trouverons-nous des expressions qui répon. dent à celle-ci d'Horace, vultus nimium lubricus afpici? Pourrons-nous imiter cet arrangement de mots, rufticus urbanum murem mus ? &c. Cette fable est si admirable dans Horace, que La Fontaine n'osant l'imiter, s'est contenté de la narrer très-fimplement. La Fontaine a des graces qu'on ne peut faire pafler dans la Langue Latine; & la Langue Latine a les fiennes auxquelles la no. tre ne peut atteindre. Quoique dans les mor. ceaux des Anciens que je traduis en Vers dans cet Ouvrage, je sente combien je suis inférieur aux originaux, j'avoue qu'on peut quelquefois ren. dre heureusement un endroit dont on est frappé; mais qui de nous, quelque habile Versificateur qu'il soit, pourroit nous rendre parfaitement en Vers François tout Homere?

Loin d'espérer de notre Prose ce que notre Poësie ne peut nous donner, soyons persuadés qu'une traduction en Prose ne peut rendre qu'imparfaitement un bon Poëte. Je lis avec plaisir la traduction d'Homere par Madame Dacier; mais je n'y cherche pas ce que je n'y puis trouver, c'est-à-dire, tout Homere. Elle ne prétend pas

elle

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elle-même nous le donner: elle compare sa trao duction au cadavre d'Heléne, sur lequel on remarqueroit seulement les restes défigurés de cette beauté qui fit tant de bruit. Toute traduction en Prose d'un excellent Poëte , eft l'estampe du Ta. bleau d'un excellent Peintre. J'aime l'estampe d'un Tableau de Rubens: quoique je n'y trouve pas Ru. bens, j'y vois son invention, son dessein, son ordon. nance; mais coinme je n'y vois pas son admirable coloris, qui anime tout, l'ouvrage eft mort.

Pour prouver la vérité de cette comparaison, examinons la traduction d'un endroit d'Homere, & choisissons ce morceau fameux, Iliad. 20. où le Poëte dépeint la frayeur que cause à Pluton le coup de crident dont Neptune a frappé la terre: je n'en rapporterai pas la traduction Latine, une pareille citation seroit trop ennuyeuse: elle doit, à la vérité, puisqu'elle rend les Vers mot pour mot, conserver les inêmes images; mais quelles images dans un pareil arrangement de mots ! Ceux qui la voudront lire, y trouveront le cadavre d'Ho. mere: ce cadavre commence à reprendre de la vie dans cette traduction de Madame Dacier : Le Roi des Enfers, épouvanté au fond de son palais, s'élancé de son trône, & s'écrie de toute sa force, dans la frayeur il est que Neptune d'un coup de son tri. dent n'entr'ouvre la terre qui couvre les ombres, & que cet affreux séjour, demeure éternelle des ténébres & de la mort, abhorré des hommes, & craint même des Dieux, ne reçoive pour la premiere fois la lumie. re, & ne paroille à découvert. Cette Prose har. monieuse seroit une Poëlie, si la Poësie ne con. fistoit que dans la hardiesse des images & des figu. res; mais je n'y vois encore que le cadavre d'Homere, où la vie commence à se répandre. Voici Homere ressuscité.

L'En

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