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les mêmes tons que le Musicien a donnés à ces paroles du Prologue de l'Europe Galante. Frappons, frappons, ne nous laffons jamais,

Qu'à nos travaux l'Echo réponde. La premiere harmonie nous paroîtra aussi bi. zarre, que la seconde nous paroit naturelle, parce que ces tons joints aux paroles frappons, qui s'adreslent aux Cyclopes, imitent les sons d'un marteau tombant sur une enclume.

Dans ce fameux monologue de Roland, qui commence par ces paroles, Ab! j'attendrai longo tems, on ne peut assez admirer l'art avec lequel Lully a sçu imiter tous les mouvemens d'une âme agitée tour à tour de sentimens opposés La fu• reur de Roland est amenée par degrés par le Mu. sicien comme par le Poëte. Les premiers chants expriment la confiance & la tendresse; ils sont lents lorsque Roland répéte avec réflexion les mots qu'il trouvé écrits sur les arbres; ils sont emportés, lorsqu'il s'écrie, Elle m'auroit flatté d'une vaine espérance, & redeviennent gais lorsque Ro. land, pour disliper son inquiétude, va se prêter à la fête champêtre qui arrive. Quand il est con. vaincu, par la vue du bracelet, de la trahison d'Angélique, il lui échappe, quelques sons tendres, mais d'une tendreffe qu'inspirent les reproches & les remords: Je l'aimois d'une amour fi terse dre, si fidelle , &c. & enfin il se livre à cette ter• rible fureur que calmera Logisthille, dont l'harmonie est d'autant plus admirable qu'elle est douce fans être volupteuse, ce qu'on remarque en la comparant à l'harmonie par laquelle Arinide enchante Renaud : l'une semble faite pour calmer les sens, & entretenir l'âme dans une douce tran. quillité; l'autre semble faité pour inspirer la mollesle, & plonger l'âme dans la volupté.

Je

Je n'ai aucune science dans la Musique; mais puisque l'harmonie poëtique m'a conduit à en par. ler, je dirai les impressions que font sur moi quelques morceaux de Lully. Dans ce même air de Logisthille, & dans le fommeil de Renaud, il semble que l'objet du Musicien ait dû être le mê. me: il s'agit dans l'un de répandre le calme dans les sens d'un homme violeminent agité; il s'agit dans l'autre d'endormir un homme, c'est à-dire, de répandre en lui le calme du sommeil. L'une & l'autre Musique est en effet douce, lente, & d'un mouvement égal; mais dans celle de Logisthille, qui doit remettre dans un cours tranquille des esprits en défordre, les fons fe fuccé. dent les uns aux autres avec autant de variété que de douceur ; au-lieu que dans celle de Renaud, où la même variété seroit contraire au su. jet, parce que l'uniformité des fons nous endort, Lully toujours disciple de la Nature, la suit julqu’à faire chanter sur les mêmes notes plusieurs mots, comme ceux-ci, in fon harmonieux, mots répétés, Tout invite au repos.

Dans ce même monologue, plus j'observe ces lieux, Renaud après ces paroles va toujours en abaissant son chant, parce que le sommeil s'empare de lui par degré. Lorsqu'Armide vient pour tuer Renaud endormi, la vivacité avec laquelle elle a chanté, je vais percer son invincible ceur, s'éteint à ces mots, qu'est-ce qu'en la faveur la pi

me veut dire ? Quelle vérité dans les tons que Lully donne à ces paroles, Acbevons, je frémis;

vengeons-nous, je soupire; & à ces dernieres qu’Ar&mide prononce foiblement, que s'il se peut, je le baisse!

Ce n'est pas seulement dans ces endroits palo fionnés que Lully est étonnant. Son attention à imiter se remarque par-tout, & dans les plus pe. tites choses, comme dans. Homere. Lorsqu'Hy.

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draot

& ces

tié

draot exhorte Armide à choisir un époux, il chante d'abord lentement; mais quand il trouve en elle de la résistance, il reprend vivement, par vous quand il vous plait , &c. Quand il voit qu'Armide résiste encore, il chante avec feu, Bornez. vous vos desirs, &c. Voilà l'image d'une conversation qui s'échauffe; & dans la réponse d'Armide, le vainqueur de Renaud, ( si quelqu'un le peut être ) on admire l'art du Musicien qui sçait aulli renfermer ces derniers mots, comme dans une parenthèse. Lorsqu'au commencement du cinquiéme Acte Renaud chante, Armide, vous m'allez quitter, on entend un homme amolli par la volup. té: il reléve sa voix à ces mots, Que j'étois insens

. de croire qu'un vain laurier, &c. & retombe dans les tons de tendresse, en disant, Vaut-il un regard de vos yeux?

Les ennemis de Lully l'accusoient de devoir le fuccès de la Musique aux Vers de Quinaut. Ce reproche lui fut fait un jour par ses amis même, qui lui dirent en plaisantant, qu'il n'avoit pas de de peine à mettre en chant des Vers foibles, mais qu'il trouveroit un autre travail, si on lui don. poit des Vers pleins d'énergie. Lully, animé par cette plaisanterie, & comme saisi de l'enthousiasme, court à un clavecin; & après avoir un moment cherché ses accords, chante ces quatre Vers d'Iphigénie, dont les deux derniers ont une rudesse imitative, & qui tous quatre font des ima. ges, ce qui les rend plus difficiles pour la Musique, que des Vers de sentimens.

"Un Prêtre environné d'une foule cruelle
Portera sur ma fille une main criminelle,
Déchirera fon sein, & d'un cil curieux
Dans son cœur palpitant consultera les Dieux.

Un des Auditeurs m'a raconté qu'ils se crurent fous présens à cet affreux spectacle, & que les tons que Lully ajoutoit aui paroles , leur faisoient dresser les cheveux à la tête. Ce que cer-tains hommes font ainsi sur le champ, lorsque leur imagination est vivement échauffée, est quelquefois préférable à tout ce qu'ils font dans leur cabinet avec étude. On rapporte que Mr. Le Brun voyant passer une criminelle qu'on condui. foit à la Gréve pour y être brulée, crayonna ses traits sur un papier, & ce crayon fut regardé comme son chef-d'oeuvre. Cet objet d'horreur étoit, comme le chant de Lully, dont je viens de parler, admirable par l'imitation.

tous

Quelques personnes sçavantes en Musique trouvent celle de Lully trop simple: pour moi je suis charmé de n'avoir pas des oreilles si sçavantes, & je regarde Lully dans la Musique, comme Ho. mere dans la Poësie, & Raphaël dans la Peinture.

Une Musique, quoique parfaite par les accords,

elle n'imite point, ne plaira jamais; parce qu'en Musique, comme dans les Vers, la vérité de l'imitation doit se trouver dans l'harmonie. A ceux qui ne sentent point cette beauté, j'adresse ces paroles de Ciceron, quas aures babeant, aut quid in bis boininis fimile fit, nefcio. $. I. Si notre Langue a une véritable,

Harmonie.

POUVONS-NOUS nous vanter, disent quelques is personnes, d'avoir une véritable harmonie, „ nous qui ne parlons qu'un jargon formé de la » corruption de la Langue Latine dans les siécles

de la barbarie ? Il étoit permis aux Grecs & , aux Romains de vanter leur Poësie. Celle mê.

me des Orientaux est préférable à la nôtre. Chardin assure que celle des Persans est si har.

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monieuse, qu'un homme même qui n'entend „ pas cette langue, est sensible à la cadence & à

l'harmonie des Vers Persans.

A ceux qui parlent ainsi je commence par leur demander d'où leur vient ce mépris pour leur propre bien, tam infolens domesticarum rerum faftidium (a). Si en lisant une Ode de Malherbe ils ne sentent pas une harmonie, je n'ai rien à leur prouver, ce seroit parler Musique à qui n'a point d'oreilles; mais s'ils sentent dans cette Ode un arrangement de mots harmonieux, ils doivent donc avouër que notre Langue a, comme une autre, son harmonie.

J'avoue que l'harmonie des Vers dans une Lan. gue où ils ne sont réglés que par le nombre des syllabes, est beaucoup inférieure à celle des Vers réglés par la valeur des syllabes; & fi les Romains disoient que les Mures avoient particuliérement favorisé les Grecs du don de parler ore rotundo, nous avons plus sujet de nous plaindre nous qui sommes encore bien moins favorisés que les Romains. Il est vrai que les Muses prodiguerent leurs bienfaits à ces deux peuples; mais s'ensuit. il de-là qu'elles n'ayent traité les autres qu'avec rigueur ? Ne longeons point à ce qu'elles nous ont refusé, songeons à ce qu'elles nous ont donné. Que dirions - nous d'un homme, qui dans une fortune plus que fuffisante pour le procurer les principaux agrémens de la vie, foutiendroit qu'il ett pauvre, parce qu'il pourroit nommer deux hommes plus riches que lui? Pourquoi, lui diroit-on, voulez-vous envier le sort de ces favos ris de Plutus ? regardez plutôt le nombre de ceux dont la fortune est moins avantageuse que la vôtre. Nos plaintes contre notre Langue font égale.

ment (a) Ciccrone

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