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comme toutes les autres loix de la Versification, prise dans le sein de la Nature.

Soyons fidelles observateurs de cette loi. On n'est pas obligé de rimer; mais quand on fait des Vers, il faut qu'ils soient bien rimés. Dans les longs ouvrages, il n'est pas toujours nécessai. re que la Rime soit riche; mais il est toujours né. cessaire qu'elle soit exacte. Pécher en Vers François contre la Rime, c'est pécher en Vers Latins contre la quantité: le crime est égal: mal rimer, c'est mal faire des Vers.

On peut cependant rimer très-richement, & n'être pas Poëte. La pratique des régles ne suffit pas; & coinme dit fort bien un Poëte fameux par la richesse des Rimes, en comparant l'Art des Vers au Jeu des Echecs:

Scavoir la marche, est chose très-unie;
Scavoir le jeu, c'est le fruit du génie.

La science de ce jeu oblige de joindre à l'har. monie méchanique, l'harmonie imitative, dont je vais parler.

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Un

N seul demi - Vers de Virgile fera comprendre la différence que je mets entre l'harmonie méchanique & l'imitative. Si au-lieu de lire na

vern in conspectu nullam, nous lisons nullam in con. ** Speztu naven, notre oreille sera egalement fatis.

faite, par un arrangement de mots conforme aux loix de la Versification: mais Virgile nous procu

re

re une autre satisfaction; & lorsqu'après ce mot confpečtu notre prononciation s'arrête sur celui-ci nullam, nous croyons être à la place d'un hom. me qui jette au loin ses regards, & ne découvre rien. Voilà l'effet de l'harmonie imitative, lorf qu'au rapport mesuré que les mots ont entre eux, se trouve joint le rapport que ces mots ont avec les idées qu'ils présentent.

C'est cette science si difficile de réünir les plaisirs de l'oreille & ceux de l'âme, qui a rendu dans toutes les nations les grands Poëtes trés - rares. Homere & Virgile seront toujours à leur tête, parce que dans les plus petites choses l'harmonie de : leurs Vers imite toujours ce que disent leurs Vers. Lucain & Claudien sont harmonieux, fil'on veut entendre seulement par harmonie un arrangement mesuré de mots sonores; mais leur harmonie nous fatigue, parce qu'elle n'imite point, & que ce n'est pas contenter notre âme, en Poësie comme en Musique, que de remplir seulement notre oreille d'un son bruyant , qui n'imite rien. Le premier Vers de Lucain, Bella per Emat bios plus. quàm civilia campos, & ces premiers Vers de Clau.. dien sur l'enlévement de Proserpine,

Inferni raptoris equos, afflataque cursu Sidera Tænareo, caligantes que profunde, &c. déplaisent par leur pompe; & l'arma virumque ca910 de Virgile nous plaît par l'imitation dans l'harmonie de la simplicité que doit avoir un exorde.

Pour mieux faire connoître encore la différence de l'harmonie de Virgile & de celle de Clau. dien, je vais comparer un morceau de l'un & de l'autre sur le même sujet. Voici les Vers pom. peux par lesquels Claudien décrit le fupplice d'Encelade accablé du Mont Etna,

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(1) In medio scopulis se porrigit Etna perustis,
Etna giganteos nunquam tacitura triumphos.
Enceladi buftum , qui faucia terga revin&tus
Spirut inexhaust um flagranti pečtore sulpbur :
Et quoties detrectat onus cervice rebelli,
In dextrum lævumque latus, tunc infula fundo
Vertitur, & dubiæ nutant cum mænibus urbes.

Nous trouvons dans ces Vers beaucoup d'em. phase, & dans ceux de Virgile beaucoup d'imitation. Sitôt qu'il commence à parler du Mont Etna, il imite le tonnerre,

Horrificis juxta tonat Etna ruinis.

Quand il vient au supplice d'Encélade.
Fama est Enceladi femiuftum fulmine corpus
Urgeri mole bâc.

L'elision de ce monofyllabe placé à la césure, exprime la pesanteur du fardeau qui accable le géant.

Et fessum quoties mutat latus, intremere omnem
Murmure Trinacriam.

La prononciation arrêtée à latus, & précipitée par les dactiles suivans, nous rend l'objet présent. Quand on a commencé à sentir & à goûter ces beautés de Virgile, on devient très-indifférent à l'harmonie de Claudien & de Lucain.

On croit voir une personne mourante se soule

ver

(1) Dans ces deux premiers Vers Claudien n'a point évité la Rime : ce que je remarque pour confirmer ce que j'ai dit dans le précédent Article , pour répondre à ceux qui croient que la rime à la céfure choquoit les oreils,

les des Latins,

ver avec peine sur son lit, & retomber avec promptitude en lisant dans Virgile

Ter sese attollens , cubitoque innixa levavit
Ter revoluta toro eft.

Il sçait peindre la frayeur d'une homme qui se ré veille, par cette cadence coupée.

Olli fomnum ingens rupit pavor.

Une voix qui se perd dans l'éloignement.

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Vox quoque per lucos vulgo exaudita silentes
Ingens.
La grandeur d'un géant étendu par terre.

Facuitque per antrum Immenfus. Notre langue ne peut imiter une pareille harmonie, mais elle a d'autres beautés, comme je le dirai bientôt.

Un choc de fyllabes rudes, & la répétition de la consonne R, nous fait plaisir dans ces Vers Tum ferri rigor, &c. Ergo ægre raftris terram rimantur, parce que l'harmonie confiftant dans la juitesse des rapports, les sons, quoique rudes à notre oreille, nous plaisent quand nous connoilo sons la cause de leur rudesle.

Virgile, fi habile imitateur, avoit puisé la scien. ce dans Homere, plus parfait imitateur encore. Homere fait entendre par son harmonie le bruit des flots, le choc des vents, le cri des voiles dé. chirées, & peint tous les objets dont il parle. Ces exemples ne sont inconnus qu'à ceux qui ne connoiffent pas la belle Poësie: je n'en citerai

qu'un.

aqu’un. Dans ces trois mots dont la prononciation est fi rude à cause des deux a, decay evo Iesni, qui ne sent la peine de Sisyphe portant un rocher au haut d'une montagne ? & qui ne voit retomber rapidement ce rocher, dans ce Vers si rapide par les dactyles Aύθις έπειτα πεδoνδε κυλινδετο λκας ävaiding?' Aristote, dans sa Poëtique c. 23. fait reinarquer le tort qu'on feroit à Homere si l'on changeoit un de ses mots, & fi au lieu de dire comme lui Ηιονες βοόωσιν on lifoit Ηεονες κράζεσιν. En effet l'harmonie imitative de ce mot dans le. quel ces trois lettres oow imitent le mugissement des flots, eft fi admirable, qu'on prétend que ce seul Vers fit perdre à Platon l'envie d'être Poëte.

Cette beauté d'imitation qui consiste dans l'arrangement des mots, est aussi remarquée dans la Poësie de l'Ecriture Sainte, comme, par exeinple, dans le verset 3. du ch. 24. d'Isaïe: il est ainsi traduit dans notre Vulgate: Dissipatione dislipabitur terra, & direptione prædabitur. Mais le fon des mots dans l'Hébreu exprime le bouleversement général (1), le tremblement de la terre, & le bruit du tonnerre. Hibbok , tbibbok, baaretz, U6bibbos , thibbos.

Pour prouver l'effet de la justesse des rapports entre les fons & les pensées, prenons un exemple de la Musique, & supposons que des Ber. gers, pour s'animer à chanter, donnent à ces paroles,

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Chantons, chantons, ne nous laffons jamais,

Qu'à nos chansons l'Echo réponde,

les (1) Un de mes amis , très-sçavant dans l'Hébreu, m'a fourni cette Remarque. Je ne prétens pas me parer de ce qui ne m'appartient pas, je ne Içais point l'Hé. breu. Tom. v.

F

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