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Poëtes lisoit au Roi un Poëme dans lequel la let. tre A ne se trouvoit jamais. Le Roi, que la Piéce ennuyoit, dit au Poëte qu'il eût mieux fait de retrancher encore les autres lettres.

Nos Poëtes fameux n'ont point perdu leur tems dans des travaux puériles: il paroit mêine qu'ils ont fort négligé le sonnet, autrefois si estimé. S'il a mérité de l'être, ce n'est point

Parce qu'en deux quatrains de mesure pareille
La rime avec deux sons frappe huit fois l'oreille,
& que ses Vers sont partagés en deux tercets; mais,
parce que ce petit Poëme fut consacré particulié.
rement à la noblesse des pensées, & au choix
des mots, jusques-là que le retour du même mot
y fut défendu; & quelque éloge que Boileau fasse
d'un Sonnet, il donne l'épitéthe de bizarre au
Dieu qui en inventa les loix.
On dit à ce propos qu’un jour ce Dieu bizarre
Voulant pousser à bout tous les Rimeurs François,
Inventa du Soonet les rigoureuses loix.

Un Rimeur, qui ne trouvoit point ces loix alsez rigoureuses, adressa à Louis XIV. un Sonnet en acrostiches & en échos. C'est acheter bien chérement le mépris.

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Turpe est difficiles babere nugas,
Et stultus labor est ineptiarum.

Tout ce qui sent l'artifice ne peut plaire, parce que rien n'est beau que ce qui imite la Nature, dans le sein de laquelle nos plaisirs prennent leur source. Les loix de la Versification en sont sorties, & c'est dans cette source que je vais cher. cher la cause du plaisir qu'elle nous procure.

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Notre âme & notre corps sont si étroitement unis ensemble, que leurs plaisirs & leurs peines font presque toujours inséparables. Les paroles frappent d'abord nos oreilles, qui font chargées de les recevoir, & de les faire arriver à l'âme: il faut donc que pour y arriver heureusement, & en être bien reçues, elles soient agréables à celles qui sont chargées du soin de les introduire. Si elles déplaisent dans le vestibule, dit Quintilien, elle ne seront pas introduites. Nibil intrare poteft in affe&tum , quod in aure velut quodam vestibulo ftatim offendit. La nécessité de plaire aux oreilles est donc indispensable; mais coinme elles sont difficiles, dédaigneuses, & même inconftantes, que les mots qui leur 'ont plù pendant un tems, quel. quefois dans un autre tems peuvent les choquer, ce sont ces caprices différens qu'étudient ceux qui veulent nous plaire, & l'étude qu'ils en ont faite , a donné lieu aux régles de la Versifi. cation, qui ne tend qu'à la perfection de l'har. monie.

Le bruit d'une eau qui tombe d'un rocher, fait un certain plaisir à notre oreille, par la mesure qu'elle observe dans sa chute; mais l'uniformité de cette meine mesure nous endort fi nous l'écou. tons long-tems. L'harmonie des sons consiste dans le rapport qu'ils ont entre eux: fi ce rapport étoit uniforine il feroit ennuyeux: leur variété en rend le plaisir plus durable. Quand les fons ex. priment des penfées, ils doivent non feulement avoir entr'eux ce rapport juste & varié qui contepte l'oreille: pour contenter encore notre âme, ils doivent avoir un rapport avec les pensées qu'ils expriment. Voilà le fondement de tout ce que je dirai sur la Versification.

L'harmonie du discours consiste donc en deux choses : dans l'arrangerent des mors, ce que j'appellerai l'Harinonie mechanique; & dans le rapport

de

de cet arrangement avec les pensées, ce que j'appellerai l'Harmonie imitative.

L'unique but des régles de la Versification dans toutes les langues a été la réunion de ces deux harmonies, pour contenter à la fois l'oreille & l'âme. C'est ce que je vais tâcher d'éclaircir.

ARTICLE 1.

De l'Harmonie Méclanique.

Les loix de tous les Arts, qui ont pour objet l'imitation, furent le fruit de nos observations sur la Nature, notatio naturæ peperit artem , dit Cice. son. Les premiers Poëtes chantoient leurs Vers, & les mêmes observations qui firent régler la mefures des airs, firent aulli régler la mesure des paroles qui accompagnoient ces airs. Les régles de la Poësie & de la Musique sortant de la même fource, eurent la mêine fin ; mais celles de la Poësie ne furent pas les mêmes, à cause de la dif, férence des langues.

On remarqua d'abord que pour rendre le dif- . cours harmonieux, il falloit lui donner une mesure, & rendre cette mesure fensible à l'oreille. Le

moyen de la rendre sensible étoit d'établir des - repos dans la prononciation; ce qui fit établir la

césure, qui est commune à toutes les langues. Il ne fut pas fi aisé de fixer la mesure: il falloit la régler ou sur le nombre, ou sur la valeur des syle labes. Les peuples qui purent la régler sur la valeur des syllabes, furent les peuples particuliétement favorisés des Muses. Les autres qui, dans leur prononciation, ne faisoient pas sentir si diltinctement la valeur de toutes leurs fyllabes, furent

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obligés de les compter. On fixa le nombre qu'on en donneroit à chaque qualité de Vers, & on releva la simplicité de cette méchanique par l'orne. ment de la rime. Il est remarquable que les Chinois, quoique leur langue, par la mesure des syllabes & les diverses inflexions des tons, soit la plus musicale & la plus harmonieuse de toutes (1), ont cependant réglé leur Poësie par le nombre des syllables & par la rime.

și dans notre Poësie Françoise nous avons sui, vi les mêmes loix, ce n'est qu'après avoir tenté les premieres. Quelques Poëtes, dans le seizić. me siécle, aveuglés par une fausse érudition, en. treprirent de donner à notre Poële une mesure pareille à celle des Grecs & des Latins. Il firent voir en François des Vers hexamétres, pentamé. tres & saphiques; mais leur travail ne servit qu'à faire connoître que l'Art travaille envain, quand il s'écarte de la Nature. On ne peut contraindre une langue à recevoir une harmonie qui ne lui convient pas.

Cette obligation à régler nos Vers par le nom. bre des syllabes, nous força à n'avoir, pour dire, que deux sortes de Vers, le grand Vers, dont la cesure partage l'Hémistiche, & le petit Vers, qui semble destiné à la Poësie Lyrique, dont la vivacité demande les Vers plus courts. Les Grecs & les Romains plus riches que nous, outre l'hexamétre majestueux, consacré au Poé me Epique, le pentamétre destiné à la Plainte, & l'iambe au Poëme Dramatique, avoient encore différens Vers pour la Poësie Lyrique : l'alcaïque plein de force, le faphique plein de douceur, & le phaleuque fait pour le badinage. Je n'en dirai

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pas

(1) C'est ce que M. Freret assure dans sa Dissertation imprimée

dans les Memoires de l'Académie des BellesLettres, Tome 3.

1

pas davantage, parce qu'il est inutile de nous ar. fêter à admirer des richesses que nous ne pouvons posséder. Revenons aux nôtres: tâchons d'en con. noftre le prix, & examinons quel est l'ornement de notre rime.

. De la Rime.

Malgre les plaisirs que nous procure la Rime, elle a parmi nous beaucoup d'ennemis, & le nom. bre en augmente tous les jours. Lorsque nos grands Poëtes s'en sont plaint, comme ils lui sont toujours restés fideles, on a regardé leurs plaintes comme celles des amans, qui, en accusant la pesanteur de leurs chaines, les veulent toujours porter. Boileau, qui appelloit cette Rime quinteuse, pouvoit bien dire d'elle, ce que Tibulle difoit de Délie, perfida, sed quamvis perfida, cara tamen. Les plaintes qu'on fait contre elle aujourd'hui sont d'une nature différente.

,, Pourquoi, dit-on, regarder comme un orne» inent un ennuyeux tintement de finales mono» tones, froide & puérile invention des peuples

du Nord, chez lesquels tout est aussi glacé que le climat ? Le retour des mêmes sons que les

Grecs & les Romains, maitres de la délicatesse, „ évitoient avec soin, n'a jamais pû plaire qu'à

des peuples grossiers. Si par respect, pour l'an. » tiquité de la loi, la Rime est malheureusement

nécessaire à notre foible Poësie, osons du moins

la rendre plus facile. Ne sommes-nous pas ,, déja ałez accablés de notre chaîne ? pourquoi

vouloir encore l'appesantir? Les Anglois &

les Italiens , qui dans plusieurs occasions fe » couent le joug, se moquent de notre constan. » ce; & lorsque dans nos ouvrages sérieux ils „ trouvent plusieurs Rimes riches, ils regardent » cette richesse comme une affectation ridicule.

Telles

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