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eft cependant appellé par Quintilien verbis felicif. fime audax, & fon stile paroit à Pétrone curiofa felicitas. Il a mérité ces éloges par son habileté à inventer des tours heureux, & conformes à la vi. vacité de la Poësie.

Les Poëtes n'ont pas seuls ce privilége: les 0. rateurs, emportés par le feu de leur éloquence, font quelquefois aufli hardis. M. Bofluet, le Dé. mosthéne de la France, tantôt raméne à dessein un vieux mot, comme, 8 nuit desastreufe; tantôt rend noble un mot qui ne l'est pas ordinairement, comme fracas. Dans cette réflexion sur l'Histoi. re Universelle, Quand vous voyez les Allyriens, les Médes, les Perses, les Grecs & les Romains, tom. ber, pour ainsi dire, les uns sur les autres, ce fra cas effroyable, &c. On croit entendre un fracas d'Empires qui tombent; & quand il dit dans une Oraison funébre, Sortez du tems & du cbange. ment, aspirez à l'Eternité, on entend qu'il veut dire détachez vous des choses temporelles, & on sent qu'il le dit beaucoup mieux.

Les expressions doivent souvent leur beauté à la vivacité de la passion qui les fait employer. Boileau défendoit ces Vers de son Art Poëtique: Pi Approuve l'escalier tourné d'autre façon, par l'exemple de celui d'Hermione, Je t'aimois inconftant, qu'aurois-je fait fidelle ? La même défense ne me paroit pas convenir à tous les deux, parce que celui-ci est mis dans la bouche d'une femme em. portée par la colere, qui peut facrifier à sa vivacité quelques liaisons ordinaires; mais l'autre est dit sans passion, dans un récit que fait le Poëte. Cependant ce qu'il écrivoit à ce sujet à son Com. inentateur mérite attention.

Ces sortes de petites licences de construction, non seulement ne sont pas des fautes, mais sont même assez souvent un des plus grands cbarmes de la Poësie, principalement dans les narrarations, il n'y a point de tems à perdre. Ce font

des

des espèces de Latinisme dans la Poësie Françoise, qui n'ont pas moins d'agrémens que les Hellenismes dans la Poësie Latine.

Ces réflexions doivent rendre plus circonspects ceux qui aiment tant à critiquer. Ils sont maintenant en grand nombre. Nous devenons trop difficiles, & nous nous attachons trop à critiquer les Ouvrages du siécle précédent, ce qui nous est plus facile que de leur opposer des Ouvrages ausli parfaits. Quand je vois tant d'acharnement contre Boileau, qu'on voudroit pouvoir rayer du nombre de nos Poëtes, ce n'est pas pour Boileau que je crains, je crains pour nous-mêmes, & j'appréhende que cet esprit philosophique, que nous voulons étendre sur tout, n'éteigne parmi nous le génie. A force de raisonner sur la Poësie, nous n'en aurons plus. Que de sentimens fingu. liers a-t-on avancé depuis quelques années! On a osé soutenir que la rime étoit un orneinent frivole, & qu'il falloit élargir la chaine, si on ne pouvoit pas la rompre entiérement: on a cité à ce sujet l'exemple des Anglois & des Italiens mo. dernes. Tantôt on a prétendu qu'il y avoit des Poëmes en Prose, & que la versification n'étoit pas nécessaire à la Poësie; tantôt, enfin, on a avancé que l'harmonie de la versification n'étoit qu'un préjugé. Le Chapitre suivant fournira des réponses à ces étonnans Paradoxes.

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CHAPITRE IV.

DE LA VERSIFICATION.

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& stile plus rempli d'images & de figures, que ne l'est le discours ordinaire, ne suffit pas à la Poësie: elle doit être encore renfermée dans l’é. troite prison d'une mesure prescrite. Je vais donc chercher les raisons qui ont engagé les hommes à captiver ainsi leurs pensées, & examiner pourquoi ils se font forgés des chaînes volontaires, qu'ils ont rendues si nécessaires, que la Poësie est inséparable de la Versification.

Quoique l'une soit l'ouvrage de la Nature, & que l'autre soit l'ouvrage de l'Art, leur union eft devenue inséparable; parce que l'Art ne fait que suivre les intentions de la Nature, quand il en perfectionne les ouvrages. La Musique fut d'abord fans régles. Des transports de joie inspirerent les chants; & pour rendre ces chants harmanieux, l'Art en vint régler la cadence. Des tranfports pareils inspirerent la Poësie naturelle, c'està-dire, un discours plein de figures hardies & d'expressions vives: l'Art pour rendre ces discours plus harmonieux vint en régler la mesure, & par les mêmes raisons qu'il avoit établi les loix de la Mu. fique, il établit celles de la Versification.

Ne nous imaginons pas que le caprice ait inventé ces régles, & qu'on ne les ait imposées aux Poëtes que pour leur rendre leur travail plus diffi. cile. Ce paradoxe a été avancé par des person.

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nes qui ont prétendu que dans les loix de la Versification, on avoit moins consulté la beauté qui plait, que la difficulté qui étonne, ensorte que, suivant leur sentiment, nous n'admirons les vers que parce que nous admirons la peine qu'ils ont coutée à l'Auteur, & notre plaisir ne consiste que dans la réflexion que nous faisons sur la difficulté vaincue.

L'expérience détruit tous les jours cette opi. nion. Il est plus aisé de danser sur la terre, que sur une corde tendue en l'air. Cependant la grace d'un Danfeur ordinaire nous fait plus de plaisir que l'adreffe d'un Danseur de corde. Ce dernier nous étonne, mais le plaisir qu'il nous cause ne nous arrête pas long.tems, & nous estimons médio. crement le mérite de celui qui nous le procure. Qu'un homme exécute parfaitement sur un inftru. ment une piéce de Musique très-difficile, mais fans harmonie, nous vanterons l'habileté de la main qui exécate, mais nos oreilles seront mé. contentes,

Ce n'est pas ce qui nous étonne qui nous procure du plaisir, mais ce qui nous affecte.

Si nous n'admirions les Vers qu'à cause de la difficulté vaincue, en multipliant les difficultés de la Versification, on auroit aussi multiplié les fujets d'admiration. Le contraire est arrivé. On a toujours méprisé ces Vers Techniques, enfans du mauvais goût; les Rophaliques, Retrogrades, Léonins, Numéraux, Soladiques, Acrostiches, &c. & ces Piéces anciennes (car le mauvais goût est de tous les tems) que leurs formes mystérieuses ont fait nommer, la fouté , l'autel, l'euf, les alles, la bacbe, &c. & que leur antiquité ne rend pas plus respectables. Nous avons eu,

auffi-bien que les Anciens, nos puérilités poëtiques : on eft fàché de voir Marot digne d'un meilleur siécle, chercher des rimes artificielles , & tantôt sépéter au

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commencement d'un Vers le dernier mot du pré. cédent.

Dieu gard ma maîtresse & régente,
Gente de corps & de façon.

&c.

Son cour,

tantôt finir ses Vers par des fyllabes répétées.

Ma blanche Colombelle belle,
Souvent je vais priant, criant;
Mais dessus la cordelle d'elle, &c.

Nos bouts rimés depuis leur défaite chantée par Sarrazin, n'ont plus amusé que des esprits trèsoisifs. Nos Lays, Virelays, Ballades & Ron: deaux , n'ont eu qu'une mode passagere. Les Danses, qui donnerent peut-être la naissance à ces petites Piéces, furent aussi la cause de leurs re. freins, qui n'ont par eux-mêmes aucune grace; & si quelques anciens Rondeaux se sont fauvés du naufrage, fi Rousseau en a fait quelques-uns qui nous plaisent, ils doivent leur bonheur à un mérite véritable, plutôt qu'à la froide répétition d'un mot, qui ne pouvoit faire plaisir qu'au tems de Benserade. A la tête des Comédies de Plaute, on en trouve les argumens en acrostiches, qui sont très anciens, & peut-être de Plaute même. Un misérable Faiseur de Vers Latins, qui s'appelloit Petrus Porcius, fit une Piéce de deux cens Vers, dont tous les mots commençoient par la lettre P, & un Religieux en dédia une à Charles le Chauve, dont chaque mot commençoit par la lettre C. Les Poëtes Persans, au rapport de Chardin, cher. chent une beauté toute opposée à celle-ci. Ils composent des Pièces dans lesquelles l'entrée est interdite à une lettre de l'alphabet. Un de ces

Poë

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