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GILBERT.

COUP-D'OEIL

SUR LA SATIRE AVANT GILBERT.

Les idées tournent toujours à peu près dans le même cercle, sans se reproduire exactement dans les mêmes formes; chaque siècle a un caractère à lui, d'après lequel des pensées déjà formulées peuvent se modifier au point de paraitre neuves : ainsi la littérature du moyen-âge offre toutes les données de la littérature ancienne, mais exprimées différemment.

L'esprit méditatif qui avait fait les philosophes , en s'épurant sous la voûte des cloitres, dicta des livres de morale évangélique. L'histoire, perdant son style grave, se mit à causer naïvement comme un vieux guerrier qui raconte ses exploits, et devint une chronique. Suivant la même marche que l'histoire, le poème se métamorphosa en roman, l'ode en chanson, l'églogue en pastourelle, et les trouvères qui récitėrent des fabliaux dialogués, furent à leur insu les imitateurs de Thespis. Quant à la satire, elle n'adopta positivement aucun genre; mais, se généralisant, elle alimenta des fables, des contes, des romans, et diverses sortes de poésies.

On le voit, le moyen-âge,ignorant, à quelques rares exceptions prés, les traditions de l'art ancien, en reproduisit toutes les inspirations, modifiées par d'autres meurs, d'autres croyances. Puis insensiblement, soit par imitation, soit par une progression naturelle , l'esprit humain en est revenu à jeter ses idées dans la plupart des moules antiques : il rappelle ces chevaliers dont nous parlent les légendes, qui, égarés dans une forêt, marchent pendant de longues heures, et se retrouvent enfin au lieu d'où ils sont partis.

Au xie siècle, époque à laquelle les idiomes modernes commencèrent à se perfectionner, et à produire, surtout dans le midi de l'Europe, quelques essais poétiques, la satire fut moins en honneur chez les trouvères que chez les troubadours. Beaucoup de ces derniers, tels que Bertrand de Born, Peyrols, etc., écrivirent avec verve, et souvent adressèrent aux princes et aux rois de durs reproches. Mais ne voulant m'occuper ici que de la poésie française, ce n'est ni aux Provençaux, ni à quelques auteurs qui composèrent, comme Adalbéron', des poèmes satiriques en latin, que je dois demander des citations, la langue d'oil seule m'en fournira a.

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Adalbéron, sacré évêque de Laon en 977, fit un poème satirique de 430 vers hexamètres et le dédia au roi Robert. Ce poème a été imprimé en 1665. 1 vol. in-8°. Paris, Dupuis.

« Le couronnement du roi d'Arles, Boson, en 879, partagea la France romane en deux nations, qui demeurèrent quatre siècles rivales et indépendantes. Les invasions des barbares, la misère des peuples, les guerres civiles et tous les malheurs qui en sont la suite, avaient détruit la langue latine et corrompu l'allemand. La division de la France en deux monarchies établit une semblable division dans le langage des deux peuples. Ceux du midi de la Loire se nommerent Romans provençaux, et ceux qui habitaient au nord de la même rivière ajoutèrent au nom de Romans qu'ils prenaient, celui de Wælches ou Wallons que lenr donnaient leurs voisins. On nomme encore le Provençal langue d'oc et le Wallon langue d'oil, d'après le mot qui exprimait le signe affirmatif oui dans l'un et l'autre dialecte; de même que l'on appelait alors l'italien la langue de si, et l'allemand la langue de ya *. Après trois siècles d'existence,

la langue des troubadours s'éteignit par une nouvelle corruption, et parce qu'elle ne fit aucun progrès. Le roman wallon que les trouvères employaient , se conserva, se perfectionna peu à peu, et c'est de ce dialecte qu'est venu le français. » (Littérature du midi de l'Europe, par M. de Sismondi , tome ler, p. 259.) — * Remarquons-le , il paraîtrait, d'après un passage du de Vulgari Eloquio de Dante , p. 105 de l'édition Pasquali, que les Allemands autrefois disaient yo.

Je viens de le dire, cette langue, au xiio siècle, ne compta que peu d'ouvrages satiriques. Parmi eux on remarque cependant un sirvente' dans lequel Richard Cæur-de-Lion reproche au dauphin d'Auvergne et au comte Gui d'avoir pris le parti de PhilippeAuguste. Selon le roi d'Angleterre, ces deux seigneurs sont sans foi et sans courage. Ils l'ont abandonné, parce qu'ils ont craint de n'être pas assez bien payés de leurs services. Du reste, ils pourront s'en repentir, car les Français sont trompeurs :

Mais nos cal avoir regart
Que Franssois son longobart.

J'ai parlé tout à l'heure d'ouvrages de longue haleine inspirés par l'esprit satirique, un des plus remarquables est le Roman du Renard, entrepris au commencement du xi1° siècle par Perrin de SaintCloot, et continué ensuite par divers poètes au nombre desquels on place Rutebeuf. Le succès de ce poème burlesque fut tel, que plusieurs hauts dignitaires du clergé en firent peindre les principales scènes dans leurs demeures. Un auteur du temps le

1 Par le mot sirvente ou servantois, on a parfois désigné des compositions satiriques; mais généralement le sirvente était un chant composé en l'honneur de quelqu'un , une demande respectueuse adressée soit à Dieu, soit à des hommes, pour en obtenir une grâce. (Voyez le Glossaire de Roquefort.)

2 Ce roman, qui se compose d'environ trente mille vers , ne fut terminé qu'en 1339.

leur a reproché dans des vers dont voici la traduc

tion :

« Ils sont moins pressés de mettre l'image de Notre-Dame dans les églises, que de faire peindre dans leurs chambres le loup, sa femme et le Renard »'.

Et cependant dans ce roman étrange, les prêtres n'étaient pas bien traités, pas mieux que les seigneurs, pas mieux que les rois.

Après avoir longtemps excité la verve des trouvères, le Renard, lors des démêlés de Philippe-leBel avec Boniface VIII, vint servir la vengeance royale, en paraissant dans une parade qui fut représentée à Paris l'an 1313. On voyait l'astucieux animal médecin, chirurgien, clerc, évêque, archevêque, puis pape, et toujours il dévorait des

poules et des poussins, allégorie qui, selon Sainte-Foix, signifiait les exactions de Boniface VIII.

Un moine bénédictin, Guyot de Provins, mérite aussi d'être cité comme poète satirique, pour un livre qu'il appela Bible, parce que, suivant lui, il ne contenait que des vérités. Mais de tous les ouvrages

du xture siècle, celui qui jouit du plus de réputation est le

· En leurs moustiers ne font pas fere

Sitost l'image Notre-Dame,
Comme font Isangrin et sa fame,
En leurs chambres , et de Renart.

Vie des Pères, manusc.

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