Page images
PDF
EPUB

si bien qu'il vous amenait à trouver vous-même et à mettre dans vos réponses ce qu'il avait dessein de vous apprendre. Cet artifice de l'accoucheur des intelligences, feignant l'ignorance ou tout au moins masquant son but, est devenu le nom de toutes les contre-vérités malicieuses que l'auditeur rectifie d'emblée.

Certainement, il serait très important de savoir comment une chose a été conçue, c'est-à-dire nommée, pour la première fois, par la pensée humaine, et comment cette première épreuve, particulièrement précieuse par sa spontanéité, s'est modifiée à travers les âges, tant pour la forme que pour le sens, et s'est propagée en donnant naissance à des lignées de mots si différents qu'on n'en soupçonnerait pas d'abord l'origine commune; mais si ces problèmes sont réservés à la science la plus approfondie et la plus spéciale, il faut remarquer que les étymologies les plus reconnaissables, celles qui sont à la portée de tout le monde, sont aussi les plus utiles, celles qui exercent, souvent à notre insu, l'influence la plus sensible sur l'usage de la langue et sur nos associations mentales. En s'appliquant à examiner ces étymologies, on arrive avec peu de peine et avec beaucoup de profit à saisir les éléments constitutifs des idées, leur essence intime, leurs caractères habituels, les métaphores qui les dépeignent couramment, les faits accidentels qui leur ont imposé tel nom semblant inexplicable, les rapports qui, liant les mots entre eux, manifestent les affinités existant entre les idées elles-mêmes, le point central autour duquel rayonne l'élasticité d'applica

tion propre à tous les mots, etc. ; un champ immense est ouvert à l'observation la plus facile.

Ainsi, il y a un grand nombre de mots appartenant à notre matière : plaisant, spirituel, burlesque, bouffon, grotesque, comique, sel attique, sel gaulois piquant, pointe, ironie, facétie, épigramme, pamphlet, factum, satire, caustique, mordant, moquerie, raillerie, persifflage, parodie, caricature, charge, saillie, trait, sarcasme, etc., etc. ; et d'autre part: sottise, bévue, quiproquo, méprise, naïveté, ingénuité, candeur, simplicité, niaiserie, aveuglement, illusion, etc.

A mesure que l'on regarde mieux ces mots, leur provenance, leur emploi, il se fait un travail double et contraire de différenciation et de généralisation dans les idées qui y correspondent, et l'on parvient à ce progrès intellectuel, à ce point de maturité de la connaissance, qu'on a appelé du nom un peu baroque, mais juste, de la désynonymisation.

Ce résultat est principalement obtenu par les étymologies toutes visibles qui se décèlent d'elles-mêmes dans la transparence des mots.

Mais si, laissant de côté l'étymologie et les antécédents des mots, notre attention, suffisamment préparée par l'étude approfondie d'un sujet, du nôtre, par exemple, ne considère les mots qui y ressortissent que pour se rendre compte de ce qu'ils sont intrinsèquement, nous verrons, par une expérience personnelle, se justifier et s'appuyer de ses vraies raisons une remarque ingénieuse et profonde, à savoir que la pluralité des langues doit servir à corriger l'imperfection inhérente à chacune d'elles (1).

Voilà ce que nous voudrions expliquer.

Essayez de dire en anglais le mot esprit, ou en français le mot humour; c'est aussi impossible que de représenter par des lettres françaises la prononciation anglaise; une langue est toujours plus ou moins irréductible par rapport à une autre langue. De même livrez au plus fin latiniste une phrase spirituelle et foncièrement française de Mme de Sévigné (2) ou de la Bruyère, et voyez ce qu'elle deviendra dans la langue de Cicéron ou de Sénèque; mais ne compliquons pas la difficulté en faisant intervenir la différence des temps; à l'heure actuelle, le rire dont le nom existe dans toutes les langues, est-il chose identique chez les Orientaux et chez les Européens ? bien plus, les Anglais, les Allemands, les Français, n'ont-ils pas chacun leur façon de rire ? Le vocabulaire dont chaque peuple fait usage pour interpréter tout ce qui se rapporte à sa gaieté, doit trahir des différences significatives et montrer une remarquable spécificité.

Le génie de chaque peuple s'imprime nécessairement dans sa langue; un mot d'une langue particulière n'envisage et n'exprime qu’un aspect; le mot corres

(1) « Combien de beautés que nous ne saurions reproduire dans la langue même la plus riche ! Combien, dès lors, s'il n'en existait qu'une, l'art serait appauvri ! Quelque obstacle donc qu'oppose aux mutuelles relations des hommes la diversité des langues, elle favorise à d'autres égards le dé. veloppement général, en rendant possibles des multitudes de manifestations qui ne le seraient pas dans l'hypothèse d'une langue unique. » (LAMENNAIS.)

(2) Rien qu'un petit exemple : « Mme de Chaulnes avait les grosses larmes aux yeux en me disant adieu avec un gosier serré. » Ce les qui a tant de grâce et de propriété est sans équivalent même imaginable en latin.

pondant d'une autre langue fait voir un aspect un peu différent, et ainsi de suite; le tout réuni donne quelque chose d'aussi complet que possible, de même à peu près que de beaucoup de portraits d'une personne unique faits par différents peintres, on reconstituerait la personne même.

Mais cette comparaison n'est même pas encore suffisante; elle ne peut être bonne qu'en tant qu'appliquée à la traduction d'une langue dans d'autres langues, car alors il s'agit seulement de substituer les unes aux autres des choses de même nature, des mots à des mots; c'est une bien autre affaire quand il faut aller prendre une conception dans votre intelligence pour tâcher d'en faire des mots et des propositions.

D'abord il est évident que les mots et les phrases ne renferment pas l'idée à la façon matérielle dont un contenant reçoit et enveloppe un contenu; la quantité de liqueur qu'on a versée dans un vase est présente corporellement dans ce vase et est absente de tout autre autre lieu. Or le mot non seulement n'est pas l'idée même, mais il n'est même pas fait, si l'on peut ainsi parler, aux dépens de l'idée et avec sa substance, à plus forte raison il ne l'épuise pas. Il n'est même pas un portrait, une ressemblance de l'idée; un son n'est pas une idée, et n'a rien de commun avec elle. Qu'est donc le mot? Un pur signe de l'idée, il est peutêtre moins encore : il est un simple moyen mis à notre disposition pour agir sur les autres hommes et pour exciter leur activité propre qui seule pourra les mettre dans un état mental déterminé. En restituant ainsi à la parole, aux mots, leur vrai rôle, on comprend leur

faiblesse, leur inertie, leur incommensurabilité par rapport à l'idée, et l'on s'étonne que l'art de dire ait jamais pu être l'objet d'une admiration indépendante de la valeur de ce qui est dit : la parole n'étant qu'un moyen ne saurait légitimement prétendre qu'à un mérite bien subalterne, celui d'une certaine convenance.

Telles sont les réflexions qui nous revenaient sans cesse durant que nous cherchions à nous rendre maitre de notre sujet et à exposer le résultat de nos délicates analyses; pour bien manier sa langue, surtout pour l'adapter à l'expression de nuances et de distinctions dont il n'a pas encore été tenu un compte suffisant, et particulièrement pour avoir quelque bonheur dans la hardiesse extrême, mais ici nécessaire, de créer sinon des noms, du moins une terminologie (1), ne faudraitil pas tout d'abord connaître ce qu'est le langage au point de vue rationnel et dans ses éléments premiers, comment il a fait son apparition, par quelles lois il s'est développé et se développe encore ? Et nous n'avons même aucun témoin qui nous apprenne rien de la genèse de la parole humaine, et aucun savant qui supplée passablement à cette lacune par ses théories et ses conjectures! La métaphysique du langage (qui ne doit

(1) Aucune science ne peut se fonder ni même s'étendre sans faire du néologisme, ou pour le moins sans spécialiser à son usage un certain nombre de mots qu'elle emprunte à la langue ordinaire. Tous ces mots dits de formation savante ou pédantesque sont presque toujours malheureux ; mais comme aujourd'hui la linguistique est constituée et qu'elle poursuit activevement les progrès, ces créations nouvelles, sans cesse demandées par les besoins scientifiques, doivent devenir plus correctes et meilleures : on peut l'espérer, ou le souhaiter du moins, car la bonne fabrication des mols nouveaux est peut-être un privilège réservé au génie populaire.

« PreviousContinue »