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EXTRAITS

DES LETTRES DE DESCARTES

Comment i'on doit entendre le doute cartésien appliqné à l'existence de Dieu.

Est-il jamais permis de douter de Dieu ? c'est-à-dire peut-on naturellement douter de l'existence de Dieu ? Sur quoi je répoint qu'il faut distinguer ce qui, dans un doute , appartient à l'entendement, d'avec ce qui appartient à la volonté : car, pour ce qui est de l'entendement, on ne doit pas demander si quelque chose lui est permise ou non, parce que ce n'est point une faculté élective, mais seulement s'il le peut; et il est certain qu'il y en a plusieurs de qui l'entendement peut douter de Dieu, et de ce nombre sont ceux qui ne peuvent démontrer évidemment son existence, quoique néanmoins ils aient une vraie foi; car la foi appartient à la volonté, laquelle étant mise à part, le fidèle peut examiner par raison naturelle s'il y a un Dieu, et ainsi douter de Dieu. Pour ce qui est de la volonté, il faut aussi distirguer entre le doute qui regarde la fin et celui qui regarde les moyens; car si quelqu'un se propose pour but de douter de Dieu, afin de persister dans ce doute, il pèche grièvement, de vouloir demeurer incertain sur une chose de telle importance; mais si quelqu'un se propose ce doute comme un moyen pour parvenir à une connoissance plus claire de la vérité, il fait une chose tout à fait pieuse et honnête, parce que personne ne peut vou

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loir la fin qu'il ne veuille aussi les moyens; et dans la sainte Écriture même, les hommes sont souvent invités à tâcher d'acquérir la connoissance de Dieu par la raison naturelle. Et celui-là aussi ne fait pas mal qui, pour la même fin, ôte pour un temps de son esprit toute la connoissance qu'il peut avoir de la Divinité : car nous ne sommes pas toujours obligés de songer que Dieu existe, autrement il ne nous seroit jamais permis de dormir ou de faire quelque autre chose, car alors nous mettons a part, pour ce temps-là, la connoissance que nous pouvons avoir de la Divinité. (Lett. x, tom. II, pag. 54.)

Cole phrase de Descartes: Je pense, donc je suis, n'est point nn raisonnement,

mais simplement une connoissance intuitive.

Ne m'avouerez-vous pas que vous êtes moins assuré de la présence des objets que vous voyez, que de la vérité de cette proposition : Je pense, donc je suis ? Or, cette connoissance n'est point un ouvrage de votre raisonnement ni une instruction que vos maîtres vous aient donnée; votre esprit la voit, la sent, la manie, et quoique votre imagination, qui se mêle importunément dans vos pensées, en diminue la clarté, la voulant revêtir de ses figures, elle vous est pourtant une preuve de la capacité de votre âme à recevoir de Dieu une connoissance intuitive. (Lett. cxxiv, tom. III, pag. 639.)

Examen de cet autre axiome Je respire, donc je suis, et comment il se rapporto

à l'axiome cartésien.

Lorsqu'on dit je respire, donc je suis, si l'on veut conclure son existence de ce que la respiration ne peut être sans elle, on ne conclut rien, à cause qu'il faudroit auparavant avoir prouvé

qu'on respire, et cela est impossible, à moins qu'on ait aussi prouvé qu'on existe. Mais, si l'on veut conclure son existence du sentiment ou de l'opinion qu'on a qu'on respire, en sorte que dans le cas même où cette opinion ne fût pas vraie, on juge Toutefois qu'il est impossible qu'on l'eût si on n'existoit, on conclut fort bien, à cause que cette pensée de respirer se présente alors à notre esprit avant celle de notre existence, et que nous ne pouvons douter que nous ne l'ayons pendant que nous l'avons. Et dire je respire, donc je suis, c'est de même que si l'on disoit je pense, donc je suis : et si l'on y prend garde, on trouvera que toutes les autres propositions dont nous pouvons ainsi conclure notre existence reviennent à cela même; en sorte que, par elles, on ne prouve pas l'existence du corps, c'est-à-dire celle d'une nature qui occupe de l'espace, mais seulement celle de l'azii, c'est-à-dire d'une nature qui pense. (Lett. 11, tom. II, pag. 7.)

Caractère et définition de la pensée.

J'ai tâché d'ôter l'ambiguïté qui se trouve dans ce mot de la pensée, dans les articles 63 et 64 de la première partie des Principes; car, comme l'extension qui constitue la nature du corps diffère beaucoup des diverses figures ou manières d'extension qu'elle prend, ainsi la pensée ou la nature qui pense, dans laquelle je crois que consiste la nature de l'esprit humain, est bien différente de tel ou tel acte de penser en particulier ; et l'esprit peut bien lui-même être la cause de ce qu'il exerce tels ou tels actes de penser, mais non pas de ce qu'il est une chose qui pense; tout de même qu'il dépend de la flamme, comme d'une cause efficiente, de ce qu'elle s'élève d'un côté ou d'un autre, mais non pas de ce qu'elle est une chose étendue. Par la pensée, donc, je n'entends point quelque chose d'universel, qui comprenne toutes les manières de penser, mais bien une nature

particulière qui reçoit en soi tous ces modes; ainsi que l'extension est aussi une nature qui reçoit en soi toutes sortes de figuTes. (Lett. vi, tom. II, pag. 30.)

La preuve de l'existence de Dieu, par l'idée qui est en nous, n'est point

une pétition de principe.

Par quelle induction l'auteur de la lettre a-t-il pu tirer de mes écrits que l'idée de Dieu se doit exprimer par cette proposition : Dieu existe, pour conclure, comme il l'a fait, que la principale raison dont je me sers pour prouver son existence n'est rien autre chose qu'une pétition de principe ? Il faut qu'il ait vu bien clair, pour y voir ce que je n'ai jamais eu intention d'y mettre, et ce qui ne m'étoit jamais venu en la pensée avant que j'aie vu sa lettre. J'ai tiré la preuve de l'existence de Dieu de l'idée que je trouve en moi d'un être souverainement parfait, qui est la notion ordinaire que l'on en a; et il est vrai que la simple considération d'un tel être nous conduit si aisément à la connoisJance de son existence, que c'est presque la même chose de concevoir Dieu et de concevoir qu'il existe; mais cela n'empêche pas que

l'idée que nous avons de Dieu, ou d'un être souveraine. ment parfait, ne soit fort différente de cette proposition : Dieu existe; et que l'un ne puisse servir de moyen ou d'antécédent pour prouver l'autre. (Lett. cxxii, tom. III, pag. 635.)

L'étendue du monde est indéfinie; on ne peut affirmer qu'il soit fini on infini.

Le cardinal de Cusa et plusieurs autres docteurs ont supposé le monde infini, sans qu'ils aient jamais été repris de l'Église pour ce sujet. Au contraire, on croit que c'est honorer Dieu que d'élever la grandeur de ses euvres; et mon opinion est moins

difficile à recevoir que la leur, puisque je ne dis pas que le monde soit infini, mais indéfini seulement. En quoi il y a une différence assez remarquable; car, pour dire qu'une chose est infinie, on doit avoir quelque raison qui la fasse connoître telle : ce qu'on ne peut avoir que de Dieu seul; mais pour dire qu'elle est indéfinie, il suffit de n'avoir point de raison par laquelle on puisse prouver qu'elle ait des bornes. Ainsi, il me semble qu'on ne peut prouver ni même concevoir qu'il y ait des bornes en la matière dont le monde est composé. Car, en examinant la nature de cette matière, je trouve qu'elle ne consiste en autre chose qu'en ce qu'elle a de l'étendue en longueur, largeur et profondeur; de façon que tout ce qui a ces trois dimensions est une partie de cette matière, et il ne peut y avoir aucun espace entièrement vide, c'est-à-dire qui ne contienne aucune matière, parce que nous ne saurions concevoir un tel espace que nous ne concevions en lui ces trois dimensions et, par conséquent, de la matière. Or, en supposant le monde fini, on imagine au delà de ses bornes quelques espaces qui ont leurs trois dimensions et aussi qui ne sont pas purement imaginaires, comme les philosophes les nomment; mais qui contiennent en soi de la matière, laquelle, ne pouvant être ailleurs que dans le monde, fait voir que le monde s'étend au delà des bornes qu’on avoit voulu lui attribuer. N'ayant donc aucune raison pour prouver, et même ne pouvant concevoir que le monde ait des bornes, je le nomme 'indéfini. Mais je ne puis nier pour cela qu'il n'en ait peut-être quelques-unes qui sont connues de Dieu, bien qu'elles me soient incompréhensibles : c'est pourquoi je ne dis pas absolument qu'il est infini. (Lett. xxxvi, tom. I, pag. 121.)

L'activité de l'âme est dans la volonté seule.

Je ne mets d'autre différence entre l'âme et ses idées que comme entre un morceau de cire et les diverses figures qu'il

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