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dévoué et à laquelle le rattachaient les charmants liens de la vie privée et les éclatants services de la vie publique.

J'occupe la place vacante de votre regretté collègue, mais je n'ai pas la présomptueuse ambition de le remplacer. Peut-être dois-je reporter sur sa chère mémoire une large part de la faveur avec laquelle vous m'avez accueilli. Votre grande bienveillance a suppléé à tout ce qui pouvait me manquer. Mon premier devoir, comme mon premier sentiment, est de vous remercier aussi, Messieurs, d'avoir considéré comme un titre ma ferveur pour l'antiquité latine : J'aime, en effet, « tout ce qui rayonne encore du fond des temps et des poussières. »

Adolescent, les lettres ont éveillé en moi une passion qui ne s'est point éteinte, et, si les circonstances qui jouent dans la destinée un rôle si considérable, m'ont appelé à rendre à mon pays des services autres que ceux qu'il peut attendre des poëtes ou des historiens, il n'en est pas moins vrai que l'amour des lettres est demeuré en moi et qu'il m'est doux, Messieurs, d'être des vôtres, dans cette ville d'Amiens où sans doute un bon génie m'a ramené, et vous avez voulu, en m'appelant parmi vous, me faire ressouvenir de tout ce qui me fut cher.

« Me vero primum dulces ante omnia Musa, « quarum sacra fero ingenti percussus amore, « accipiant.

Ce n'est pas impunément qu'un magistrat traverse des époques troublées, où il est appelé à dépenser chaque jour, pour des causes publiques, non seulement le meilleur, mais la presque totalité des efforts

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de son esprit. Les bonnes lettres ont donc eu tort ; je les ai délaissées. Mais voici que vous venez, Messieurs, de me faire faire un retour sur le passé. Je suis resté l'homme d'il y a vingt-cinq ans, du temps où le monde moins pressé de vivre ne se lançait pas encore avec tant de précipitation dans des directions toutes positives, du temps où les études n'étaient point utilitaires, du temps où le Roman visait moins à être une affaire de commerce, où le « décadisme » n'avait point encore été inventé, où l'on ne gissait pas de se souvenir de l'antiquité, où les Magistrats citaient Horace et Virgile mieux que je ne puis le faire. Fort de cette discipline intellectuelle de mes études classiques, j'ai regardé s'écouler devant moi le fleuve, chaque jour grossissant, des productions littéraires, qui déborde aujourd'hui en tous sens ; j'ai assisté à des transformations multiples, heureux de voir qu'on allait de l'avant, inquiet quelquefois de l'avenir, et me demandant parfois, comme Musset dans la «

Confession d'un enfant du siècle) si « à chaque pas qu'on fait, « l'on marche sur une semence ou sur un débris. »

Le temps est venu, entend-on crier de toutes parts, d'abandonner l'étude des lettres latines et grecques et d'adapter l'éducation aux exigences de l'évolution économique d'une société démocratique et industrielle. Il n'y a plus aujourd'hui, dit-on, qu'une question, qu'un intérêt social : « gagner de l'argent » à quoi bon des esprits ornés – c'est armés qu'il les faut pour la lutte de l'existence, dans la grande mêlée des appétits, dans le conflit enfiévré des intérêts. A quoi bon cette étude des classiques

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grecs et latins qui ne servira pas aux futurs Agriculteurs à cultiver leurs champs, aux futurs Industriels à diriger leurs usines, aux futurs Officiers à gagner des batailles !

Et devant de pareils discours, le respect de l'antiquité s'est évanoui ; la foi s'en est allée ; on ne croit plas aux anciens ; l'on ne vit plus avec eux, ou si parfois encore ils forcent l'attention, l'admiration qu'on leur accorde n'est point différente de la froide estime que nous avons pour une belle pièce de Musée.

Pour définir la culture de notre esprit par les lettres, les latins disaient « humaniores litteræ » je traduirai volontiers les lettres qui sont tout de l'homme (qui sont plus humaines que le reste) et nous avons répété après eux, pour désigner l'étude des lettres anciennes « les humanités » nom admirable et admirablement vrai, parce que la culture littéraire est le point de départ de la culture morale, que les lettres font l'homme, qu'elles développent en lui le germe de toutes les facultés.

Nulle discipline ne vaut pour l'esprit celle des classiques de l'antiquité. Les productions littéraires des anciens, comme toutes les productions humaines, ne sont point exemptes de défauts, mais elles n'ont pas du moins celui de vouloir briller aux dépens du bon sens. Ce sont des guides sûrs auxquels on peut s'abandonner avec confiance. La raison chez eux domine l'imagination et je m'étonne que notre temps qui se glorifie d'être pratique n'aperçoive pas tout ce que l'esprit peut gagner à l'école des Anciens. L'allure prudente et sûre de leur pensée, la solidité de leur jugement en toute chose, ne conduisent point dans les sentiers inconnus et escarpés où l'émotion de trop voir à la fois, jointe à la hâte d'arriver et aux difficultés mêmes du chemin, risque de rendre notre tête et nos pas moins affermis.

En vain nous demanderions aux langues vivantes des chefs-d'œuvre qui aient la puissance éducatrice des lettres latines.

Chez les Anglais, SHAKESPEARE, philosophe inégal et inconstant, rêveur hardi et téméraire, génie aventureux et troublant, se perd en des paradoxes d'amertume, où il est difficile de le suivre.

En Allemagne, Gethe, mystérieux et savant, absorbé par la contemplation de la nature, transporte dans sa morale le défaut d'équilibre d'un « Faust » impuissant à trouver le vrai bonheur. Shakespeare est Anglais ; Gæthe est Allemand ; ni l'un ni l'autre ne sont profondément humains. Seuls les anciens ont le privilège de trouver ouverte la porte de tous les esprits et - depuis les écoles du Nouveau-Monde jusqu'aux gymnases de l'Allemagne, compris et admirés partout, ils font l'éducation de tous les hommes, parce qu'ils ont possédé, sans exagération maladive et à leur juste degré, toutes les qualités morales et littéraires.

Mais ne peut-on pas objecter qu'il faut craindre de voir surgir parmi nous une aristocratie intellectuelle, dédaigneuse de l'action et peu soucieuse du progrès. Au commerce des anciens, l'esprit perdrait-il en puissance d'activité ce qu'il gagne en finesse ; le goût du passé enlèverait-il le désir de préparer un avenir de renouvellement ? L'histoire tout entière

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proteste contre de pareilles aflirmations. Il suffit de lire au hasard une des biographies de Plutarque pour y voir clairement que toute l'antiquité n'est qu'un vaste répertoire de leçons de courage et d'énergie civiques. Et si je voulais commencer le récit des vertus actives dont l'antiquité nous a donné l'exemple, sans cesse prévenu par votre souvenir, je risquerais plutôt de fatiguer votre attention

que de manquer d'arguments en une cause où la vérité triomphe d'elle-même ! Chacun sait avec quelle gloire les Gracques ont sacrifié leur vie aux principes qu'ils défendaient ; Thraséas et Pison nous ont montré comment, sous le joug le plus despotique, un citoyen, fort de ses vertus, sait et peut conserver avec une indomptable fierté, la liberté de sa conscience et de sa personne. Mais doit-on craindre que cette énergie morale, que cette puissance d'action, puisées chez les anciens, ne s'exercent point dans le sens du progrès ? Le premier livre où passe un large souffle d'indépendance fut écrit sous l'influence de l'antiquité. C'est en plein seizième siècle, au moment où le peuple lui-même ne discute pas encore l'autorité royale, que La Boëtie écrit « le traité de la servitude volontaire », c'était un érudit, fanatique de l'antiquité, ce Saint-Evremond qu'exila Louis XIV. La révolution a commencé par l'encyclopédie ou l'on se piquait de connaître les anciens. Voltaire écrivait admirablement en latin ; Vergniaud, Barnave, Robespierre, et Danton lui-même, étaient imprégnés de ces anciennes études auxquelles quelques-uns reprochent aujourd'hui de ne point donner sullisamment le goût des révolutions.

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