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proche, d'en faire un homme religieux, un mystique et presque un saint digne d'être placé sur les autels. Nous avons vu M. Cousin partager cette étrange opinion ; nous avons rapporté les paroles très-expresses dont il se sert pour canoniser l'athée hollandais 1. Mais que dirait le pauvre Malebranche si, revenant dans ce monde , il s'entendait comparer à un homme qu'il appelle : cet impie de nos jours , qui faisait son Dieu de l'univers, et n'en avait point 2 ; des opinions duquel il disait : Ne pensez pas que je sois assez impie et assez insensé pour donner dans ses veries 3. Quel parallèle peut-on établir entre la théorie de Malebranche et celle de Spinosa ? de Malebranche qui a sur la divinité des sentiments si pieux, si nobles, qui parle avec tant de profondeur et d'exactitude théologique des perfections morales de Dieu ; qui donne à la science des mours une si-large place dans ses spéculations ; qui défend avec une logique si vigoureuse l'action libre du créateur sur ses créatures !- Et de Spinosa qui détruit la moralité dans ses racines ; qui introduit un fatalisme universel ; qui ne conserve de Dieu que le nom ! Regarder Spinosa comme théiste parce qu'il parle perpétuellement de Dieu, c'est donner dans une méprise digne d'un enfant et qui devrait faire rougir quiconque aspire au nom de philosophe. Assimiler l'un à l'autre ces deux écrivains parce qu'il y a quelque analogie entre leurs doctrines, c'est montrer bien peu de pénétration, bien peu d'habitude des sciences spéculatives : car, sans avoir pénétré bien avant dans les questions capitales de la métaphysique, on sait que ce qui donne au panthéisme un certain dehors séduisant, c'est d'un côté la vérité qui se trouve mêlée à des exagérations, et de l'autre le défaut de beaucoup de ses adversaires, qui, confondant le bon avec le mauvais, tombent souvent dans l'excès opposé, ou du moins, passent sans les aborder, au-delà des problèmes les plus importants dont les panthéistes promettent la solution.

i V. la note 21 de ce volume.

2 MALEBRANCHE, Entr. sur la métaph., la relig. et la mor., entr. 8, tom. I, p. 310.

3 Ibid., entr. 9, p. 338,

Deux grandes idées dominent l'esprit humain, celle de l'Etre et celle de l'existant; les rapports mutuels de ces idées sont l'objet principal proposé aux méditations du philosophe. La vraie philosophie les unit et les distingue, la fausse les identifie ou les sépare. Si, pour ne pas les confordre, comme font les panthéistes, on veut les diviser complètement, selon l'usage des philosophes superficiels, on combat une erreur par une autre, et avec d'autant moins de succès , que l'on substitue une erreur frivole et légère à une autre qui était douée d'une certaine profondeur. Mais depuis Pythagore et Platon jusqu'à Malebranche, pas un seul philosophe d'autorité n'a essayé ce divorce. Les meilleurs d'entre eux s'appliquèrent à étudier l'union intime de celte dualité primitive et mystérieuse, et ils admirent l'inséparabilité psychologique et ontologique de ces deux termes, sans que pour cela leur doctrine puisse se confondre avec celle des panthéistes, qui font disparaître la dualité que les autres s'efforcent d’expliquer. Parmi ces derniers, Malebranche mérite un des premiers rangs ; car quoique ses doctrines sur la vision idéale, sur la causalité première et universelle, sur l'étendue intelligible, etc., laissent beaucoup à désirer, toutefois elles n'ont rien de commun avec celles de Spinosa, à moins qu'on ne veuille regarder comme étant communes aux deux doctrines des vérités que l'une conserve dans leur intégrité, tandis que l'autre ne s'en sert que comme d'un voile pour cacher ses rêveries. Peut-être dira-t-on que Malebranche et Spinosa sont frères, parce qu'ils reconnaissent Descartes pour leur père commun ? M. Cousin le donne à entendre quand il dit :

a Suivez Descartes dans ses deux disciples immédiats, Spi» nosa et Malebranche, et là vous reconnaitrez les fruits légip times des principes du maître 1. )

Mais j'ai déjà fait observer ailleurs que dans les parties les plus solides et les plus précieuses de sa philosophie, Malebranche n'est point cartésien, et qu'en général il l'est beaucoup moins qu'on ne le croit. Je le prouverais facilement, si la ma

1 Aist. de la phil. du xviure siècle, leçon 11.

tière n'était trop longue pour une note. Spinosa est bien plus d'accord avec son maître en ce qui regarde le premier procédé méthodique, et le principe fondamental du cartesianisme; seulement il comprend ce principe et il en déduit les conséquences avec une pénétration d'esprit et une rigueur de logique que Descartes ne soupçonnait même pas. Du reste, le système de Descartes est un mélange d'éléments si disparates, si

peu digérés, si mal cousus ensemble que ce n'est point merveille de voir Malebranche et Spinosa, si différents l'un de l'autre, s'en servir tous les deux pour en étayer leurs dogmes. Tout autre philosophe pourrait en faire autant, et je me chargerais volontiers de trouver dans cet amas confus un fondement pour tout système quel qu'il soit, comme il serait possible à celui qui connaîtrait l'idiome de la tour de Babel, d'en extraire les principes élémentaires de toutes les langues.

L'exposition que fait M. Cousin du système de Malebranche est remplie des plus graves inexactitudes. Mais, pour éviter les longueurs, je m'arrêterai au point capital de tout le système, à celui qui immortalisera le nom de son auteur dans les annales de la science. Je veux parler de la célèbre théorie de la vision idéale. Certes, s'il est un point de l'histoire de la philosophie sur lequel M. Cousin aurait dû se montrer exact et attentif, c'est bien en exposant le système de son illustre compatriote. Il s'en débarrasse en deux mots :

a L'idée de Dieu est à la fois contemporaine de toutes nos p idées, et le fondement de leur légitimité; et par exemple o l'idée que nous nous faisons des corps extérieurs et du monde D serait vaine, si cette idée ne nous était donnée dans celle D de Dieu. D

A la bonne heure, mais voyons comment il expliquera cette phrase :

« De là le fameux principe de Malebranche que nous voyons v tout, et le monde matériel lui-même, en Dieu; ce qui veut D dire que notre vision et conception du monde est accompao gnée d'une conception de Dieu, de l'Etre infini et parfait, qui

» ajoute son autorité au témoignage incertain par lui-même de

notre sens et de notre pensée 1.

Comment! Telle est la théorie de la vision en Dieu, qui a fait tant de bruit dans le monde, et qui a porté si haut la gloire de Malebranche ! Elle ne se réduit en dernière analyse qu'au paralogisme de Descartes, c'est-à-dire, que l'autorité divine confirme les témoignages des sens et de la raison 2! Ce qui veut dire..... Non, M. Cousin, cela ne veut pas dire ce que vous prétendez, et le raisonnement que vous attribuez à Malebranche n'appartient pas plus à sa doctrine de la vision idéale, que les fruits n'appartiennent à l'hiver. Savez-vous ce que signifie non le raisonnement de Malebranche, mais le vôtre? — Il veut dire que vous n'avez pas lu ou que vous vous êtes contenté de parcourir avec une incroyable légèreté les cuvres de ce grand homme que vous maltraitez si fort à votre aise. Si vous les aviez lues, vous auriez vu que la théorie de la vision idéale est toute une philosophie; qu'elle est le complément nécessaire de la doctrine de Platon, de saint Augustin 3, de saint Thomas et de la partie la plus saine de l'école d'Alexandrie; qu'elle renferme un système complet sur la nature, sur l'origine, sur la légitimité de nos connaissances; et que si ce système est susceptible de beaucoup d'améliorations, les bases et la substance en sont inattaquables , et peuvent défier tous les sophistes du monde. Si vous les aviez lues, vous ne diriez pas, comme vous faites en un autre endroit , que la vision en Dieu est une hypothèse théologique , un Deus ex machina, et vous ne la meltriez pas au même rang que l'idéalisme de Berkeley, que l'harmonie préétablie de

1 Hist. de la phil. du xvine siècle, leçon 11, p. 425.

2 Il ne faut pas confondre le paralogisme de Descartes avec l'argument circulaire , tel que l'entend Malebranche, et tel qu'il l'expose dans ses Entretiens.

3 On peut voir sur l'accord de la doctrino de Malebranche avec celle de saint Augustin, le bel ouvrage de Sigismond Gerdil, intitulé : Défense du sentiment du P. Malebranche.

Leibniz 1. Malebranche se pose cette question : comment l'homme peut-il connaitre les objets ? Et, procédant par la métbode d'exclusion, il prouve que l'on ne peut connaître autrement que par l'intuition immédiate, quoique très-imparfaite, de la nature divine.

« Nous assurons, dit-il, qu'il est absolument nécessaire que » les idées que nous avons des corps et de tous les autres ob> jets que nous n'apercevons point par eux-mêmes, viennent » de ces mêmes corps ou de ces objets : ou bien que notre âme » ait la puissance de produire ces idées : ou que Dieu les ait

produites avec elle en la créant, ou qu'il les produise toutes » les fois qu'on pense à quelque objet : ou que l'âme ait en elle» même toutes les perfections qu'elle voit dans ces corps : ou » enfin qu'elle soit unie avec un être tout parfait et qui ren» ferme généralement toutes les perfections intelligibles ou » toutes les idées des êtres créés 2. »

Il passe ainsi en revue toutes les opinions l'une après l'autre, il les examine avec soin ; il prouve qu'aucune ne soutient l'examen , excepté la dernière qu'il embrasse comme la seule possible, puisqu'il faut rejeter toutes les autres. Et cette discussion ne remplit pas seulement la seconde partie du troisième livre de son grand ouvrage; mais il la répète, il la présente sous différentes formes, il défend longuement la même doctrine dans ses Éclaircissements, dans sa controverse avec Arnauld, avec Régis, dans ses Entretiens , dans ses autres écrits. Certes, je le répète, la théorie de Malebranche est loin de la perfection scientifique; mais toute défectueuse qu'elle est, il n'y en a point dans la philosophie française , il y en a fort peu dans la philosophie moderne qu'on puisse lui comparer. Et M. Cousin qui a fait à son pays le triste présent du panthéisme allemand, M. Cousin qui fait profession d'éclectisme, c'est-à-dire, de recueillir la

1 Introd. à l'hist. de la phil,, leçon 12, p. 365. Hist. de la phil. du Xvine siècle, leçon 3 , p. 103.

ALEBRANCHE , Rech, de la vér., liv. ui, part. 2, chap. 1, tom. 11, p. 64, 65.

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