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valles, que

le goût 'change, et que les ouvrages éprouvent des fortunes diverses: dans la vie même de l'homme, il est un période où, détrompés de ce monde idéal que les passions formaient autour de nous, ne sachant plus excuser des illusions qui ne se retrouvent plus dans nos coeurs, perdant l'enthousiasme avec la jeunesse, et réduits à ne plus aimer que la raison, nous devenons moins sensibles aux plus éclatantes beautés de l'éloquence et de la poésie. Mais qui pourrait se lasser d'un livre de bonne foy* écrit par un homme de génie ? Ces épanchements familiers de l'auteur, ces révélations inattendues sur de grands objets et sur des bagatelles, en donnant à ses écrits la forme d'une longue confidence, font disparaître la peine légère que l'on éprouve à lire un ouvrage de morale. On croit converser; et comme la conversation est piquante et variée, que souvent nous y venons à notre tour, que celui qui nous instruit a soin de nous répéter, ce n'est pas icy ma doctrine, c'est mon étude, nous avoue ses faiblesses, pour nous convaincre des nôtres, et nous corrige sans nous humilier, jamais on ne se lasse de l'entretien.

* Expression de Montaigne.

PREMIÈRE PARTIE.

L'HOMME

'HOMME, dès qu'il sut réfléchir, s'étonna de lui-même, et sentit le besoin de se connaître. Les premiers sages furent ceux qui s'occupèrent de cette importante étude. Ils voulurent d'abord pénétrer trop avant; de là tous les rêves de l'antiquité, quand elle espéra lever le voile mystérieux qui cache l'origine et les destinées de l'homme. Ses efforts furent plus heureux dans des recherches moins ambitieuses. Socrate, dit-on, ramena le premier la philosophie sur la terre. Il en fit une science usuelle qui s'appliquait à nos besoins et à nos faiblesses; science d'observation et de raisonnement qui nous prenait tels que nous sommes, pour nous rendre tels que nous devons ètre, et nous étudiait pour nous corriger. Considérée sous ce point de vue, la morale ne peut se trouver que chez les peuples civilisés ; elle

suppose des esprits développés par l'exercice de la réflexion, et des caractères mis en jeu par les rapports de la vie sociale. Aussi la voyons-nous passer de la Grèce dans Rome, lorsque Rome victorieuse fut devenue savante et polie. Mais , depuis la chute de l'empire romain, cette science, il faut l'avouer, resta long-temps ignorée des peuples de l'Europe. Le pédantisme et la superstition ne sont guère favorables à l'étude réfléchie que l'esprit humain fait sur lui-même; et la scholastique est bien loin de la morale.

En Italie même, où le génie des arts fut si précoce, la saine raison tarda long-temps à paraître; et, pour la trouver en France, il faudrait aller jusqu'aux belles années de Louis-le-Grand, si Montaigne n'avait paru dès le seizième siècle.

Né d'un père qui admirait la science, sans la juger, sans s'y connaître, et voulait donner à son fils un bien dont il était privé lui-même, il eut, dès le berceau, un précepteur à côté de sa nourrice, et apprit, pour ainsi dire, à bégayer dans la langue latine. Cette première facilité détermina son goût pour la lecture, et le jeta naturellement dans l'étude de l'antiquité, qui présentait à son esprit, avide de savoir, des plaisirs toujours nouveaux , sans le fatiguer par les efforts qu'exige l'intelligence d'un idiome étranger.

Poètes, orateurs, historiens, philosophes, il dévore tout avec une égale ardeur. Il va de Rome dans la Grèce, qu'il ne connut jamais aussi bien, parce qu'il ne la connut pas dès l'enfance; mais il trouve dans Amyot un interprète agréable, un guide auquel il aime à se confier. Une imagination vive et curieuse lui fait parcourir mille objets ; une disposition particulière de son esprit lui fait observer tout ce qui se rapporte à l'homme, ses lois, ses moeurs, ses coutumes , et l'intéresse non seulement à l'histoire générale, mais, pour ainsi dire, aux anecdotes de l'espèce humaine. Enfin, parvenu à l’åge mûr, il s'amuse à se rappeler tout ce qu'il a vu, senti, pensé, découvert en soi-même ou dans les autres. Il jette ses idées dans l'ordre, ou plutôt dans le désordre où elles se présentent, tantôt s'élevant aux plus sublimes spéculations de l'ancienne philosophie, tantôt descendant aux plus simples détails de la vie commune, parlant de tout , se mêlant toujours lui-même à ses discours, et faisant de cette espèce d'égoïsme, si insupportable dans les livres ordinaires, le plus grand charme du sien.

L'ouvrage de Montaigne est un vaste répertoire de souvenirs, et de réflexions nées de ces souvenirs. Son inépuisable mémoire met à sa disposition tout ce que les hommes ont pensé. Son jugement, son goût, son instinct, son caprice même, lui fournissent à tout moment des pensées nouvelles. Sur chaque sujet, il commence par dire tout ce qu'il sait, et, ce qui vaut mieux, il finit

par

dire

ce qu'il croit. Cet homme qui, dans la discussion, cite toutes les autorités, écoute tous les partis, accueille toutes les opinions, lorsque enfin il vient à décider ne consulte plus que lui seul, et donne son avis, non comme bon, inais comme sien. Unë telle marche est longue, mais elle est agréable, elle est instructive, elle apprend à douter; et ce commencement de la sagesse en est quelquefois le dernier terme. Peut-être aussi cette manière de composer convenait mieux au caractère de Montaigne, ennemi d'un long travail et d'une

application soutenue. Il parle beaucoup de morale, de politique, de littérature ; il agite, à la fois , mille questions; mais il ne propose jamais un système. Sa réserve tient à sa paresse autant qu'à son jugement. Il lui en coûterait de principes, de tirer des conséquences, et d'établir, à force de raisonnements, la vérité, ou ce que l'on prend pour elle. Cette entreprise lui paraitrait trop laborieuse, et la justesse de son esprit l'avertit que souvent elle ne serait pas moins inutile

que

téméraire. Il aime mieux se borner à ce qu'il voit au moment où il parle, et semble vouloir n'affirmer qu'une chose à la fois. Ce n'est pas le moyen de faire secte; aussi, jamais philosophe n'en fut plus éloigné que Montaigne. Il dit trop naïvement et le pour et le contre. Au moment où vous croyez tenir sa pensée, vous êtes

poser des

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