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figures connues, y entendra souvent nommer des auteurs qui lui sont familiers. Comment les critiques littéraires de leur temps les plus compétents et les plus éclairés les ont jugés avant nous, quelle est la valeur de ces jugements, voilà ce que nous avons essayé de mettre en lumière, ce qu'il nous a semblé intéressant de faire connaître particulièrement. A proprement parler, c'est la critique de la critique qu'on a le plus fréquemment faite, ici.

Deux mots, maintenant, sur la façon dont nous avons abordé nos cinq critiques. Nous nous sommes abstenu de retracer leurs biographies; nous n'en avons pris, chemin faisant, que ce qui pouvait servir à l'intelligence des auvres que nous examinions. Par exception, nous avons mis en tête de notre travail sur Fénelon un essai sur son caractère; on verra pourquoi. Nous avons cru plus opportun de replacer nos critiques dans le milieu où ils avaient vécu, et de dresser un état sommaire des lettres, aux dates où ils étaient entrés en scène, pour qu'on pût mieux juger du rôle qu'ils y avaient joué.

En général, nous nous sommes mis plutôt en face des æuvres que de l'homme. Remonter, au besoin, des euvres à l'auteur nous semble plus sûr que d'aller systématiquement de l'auteur aux @uvres : elles l'expliquent beaucoup plus qu'il ne les explique lui-même. Agir ainsi, c'est procéder

plutôt, dira-t-on, de D. Nisard que de SainteBeuve; nous nous sommes moins soucié de nous rapprocher de la manière de tel ou tel maître que de voir juste et de dire vrai.

Aussi bien que les Nisard et les Sainte-Beuve, d'éminents contemporains nous ont été parfois d'un utile secours; nous avons soigneusement marqué les emprunts que nous leur avons faits et nous les en remercions. Mais pour traiter un sujet que nous croyons nouveau, en dépit de toute apparence, on s'apercevra, nous osons l'espérer, que nous avons fait surtout appel à nos efforts personnels.

Ce livre n'est ni une compilation, ni une cuvre de fantaisie. Il peut être lu par ceux qui seraient soucieux de parcourir un coin inexploré de notre grand siècle littéraire. Nous serions heureux aussi qu'il rendît service à ceux qui sont obligés d'accroître sans cesse leurs connaissances pour répondre aux exigences des examens ou pour remplir dignement de délicates fonctions.

AUGUSTE BOURGOIN.

Paris, le 15 juin 1889.

INTRODUCTION

I

LA CRITIQUE LITTÉRAIRE EST PROPRE A NOTRE RACE

On pense généralement que la critique littéraire, en France, ne date que du commencement de notre siècle et qu'il serait téméraire d’en signaler l'apparition, d'en constater l'existence, dès le xvio siècle; on se trompe. Les critiques de profession ne se produisent, il est vrai, pour la première fois, que sous le premier Empire (1); mais, sans compter La Harpe, qui leur avait montré la route à suivre, ils ont eu des devanciers, qu'il serait injuste de méconnaître.

Avant le xixe siècle, la critique littéraire n'est pas une profession; mais elle est une occupation, parfois une fonction, dont certains lettrés s'acquittent avec plus ou moins de bonheur, sans s'y livrer uniquement. Elle tient une place dans leurs travaux. Elle ne remplit parfois que quelques pages, qu’un chapitre. Tantôt, sous la forme d'une dissertation, elle est distincte du reste de l'ouvre, tantôt elle s'y mêle; mais, quelle qu'elle soit, elle n'en est pas moins l'expression du jugement que l'auteur a porté sur un écrivain ou sur son livre.

Il ne serait pas difficile d'extraire des Essais de Mon

(1) Voir l'étude de M. G. Merlet sur la Critique littéraire sous le premier Empire, dans la Revue des Deux Mondes du 1er octobre 1883.

taigne ses opinions sur beaucoup d'anciens et sur quelques-uns de ses contemporains, de les réunir, de les coordonner, et de faire voir que ce gentil esprit, ingénieux et savant tout à la fois, avait été amené, sans y songer, en cela d'ailleurs comme en tout le reste, à faire office de critique littéraire. De son temps même, il n'a pas été le seul à agir ainsi. Sans parler des Scaliger, de Casaubon, de Muret (1), Rabelais, Ronsard, Joachim du Bellay, Étienne Pasquier, Henri Estienne, les grammairiens proprement dits, n'ont-ils pas incidemment, chacun à leur manière, exercé leur judiciaire en matière de critique, fait le procès aux mauvais auteurs ou à ceux qu'ils jugeaient tels, fait valoir, souvent par un seul mot, l'excellence de ceux qu'ils avaient en estime?

A vrai dire, la critique littéraire répond à un des besoins du caractère français; il a ce qu'il faut pour y réussir. Le Français est né malin, suivant Boileau : cela signifie qu'il y a en nous une disposition naturelle à la satire, à la raillerie, à la critique. Ce qui, dans le peuple, chez les ignorants, reste à l'état de boutade, d’a-propos heureux, de rencontre piquante, devient, chez les lettrés, sagacité, pénétration, goût. Ce sont là les qualités fondamentales du critique littéraire. Il doit en avoir d'autres; mais sans cette vivacité d'impressions géniale, primesautière, il n'aurait pas le sens rapide des imperfections comme aussi des mérites de ceux qu'il juge et apprécie,

d'autre part, sans le goût, son érudition risquerait d'être indigeste, sa sensibilité s'égarerait, il n'aurait point de sûreté dans le coup d'oeil : l'opinion publique ne le prendrait pas pour guide, ce qui est son ambition et sa gloire. Dans notre siècle, la critique a revêtu des

(1) Voir, sur lui, l'intéressant ouvrage de M. Dejob: Marc Antoine Muret, Un Professeur français en Italie. Thorin, in-80, 1881.

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