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formes très-diverses (1), étendu singulièrement son domaine, fourni à des esprits de premier ordre le moyen de donner toute leur mesure; mais quelle que soit la direction qu'ils lui aient imprimée, si variée, si éclatante, si profonde qu'y ait été leur pensée, ils ont participé d'abord à ce fonds commun de qualités, qui sont essentielles au génie de notre race.

Aujourd'hui, la critique est devenue une des branches importantes de notre littérature; citer ceux qui s'y sont distingués, c'est nommer des meilleurs : ce sont les Villemain, les Nisard, les Geruzez, les Sainte-Beuve, les SaintMarc Girardin, les G. Planche, les de Sacy, les SaintRené Taillandier, les Ph. Chasles, les P. Albert, les Vinet, les P. de Saint-Victor, les Schérer, et, parmi ceux qui vivent encore, MM. E. Deschanel, V. Fournel, Taine, Montégut, F. Sarcey, F. Brunetière, J. Lemaitre, E. Faguet, etc. Au xviie siècle, elle se meut dans un champ plus étroit. Toutefois, outre ceux qui s'y sont plus particulièrement appliqués et chez qui nous avons cru pouvoir la détacher de l'ensemble de leurs ceuvres, il en est beaucoup d'autres qui en ont eu le godt et s'y sont, à l'occasion, exercés.

II

REVUE SOMMAIRE DES CRITIQUES LITTÉRAIRES, PAR OCCASION,

DU XVIIE SIÈCLE

Malherbe disait à ses disciples : Maynard, Racan, Touvant et Colomby, que la postérité vérrait surtout en eux des grammairiens. Or, leur rôle, Mathurin Regnier,

(1) Voir, sur cette question, l'Histoire de la littérature française de D. Nisard, t. IV, p. 543, 5o édition.

en cherchant inutilement à le rabaisser, le définit dans ces vers si connus :

Cependant (1) leur savoir ne s'étend seulement
Qu'à regratter un mot douteux au jugement,
Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphtongue,
Épier si des vers la rime est brève ou longue,
Ou bien si la voyelle, à l'autre s'unissant,
Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant.

Veiller à la justesse de l'expression, proscrire les hiatus, les cacophonies, toute infraction aux règles de la versification, c'était, à proprement parler, faire de la critique grammaticale; mais c'était faire reposer sur une bonne base la critique littéraire. Malherbe soumit les oeuvres de Ronsard et de Desportes à une censure peut-être trop méticuleuse; mais on ne le lui reprocherait pas, s'il eût pu, en même temps, reconnaître les mâles vertus du premier et les grâces délicates du second. « Le tyran des mots et des syllabes », comme l'appelait dédaigneusement Balzac, faisait bien, en cela, fonction de critique littéraire, et, à ce titre, Boileau a eu raison de lui adresser le bel éloge qu'on lit à la fin du premier chant de l'Art poétique. Dans les Dissertations critiques de Balzac lui

même, et souvent dans ses Lettres, on trouve non seulement toute l'histoire littéraire, mais encore la critique des cuvrages et des auteurs de son temps. Il y a, sans doute, là, un peu de solennité, sinon d'emphase, dans des jugements qu'on voudrait plus simples, il y a trop de mots, plus de mots que d'idées, – il y a, dans sa critique épistolaire, beaucoup de complaisances intéressées, de politesse banale tout au moins, — d'un autre côté, il y prise et apprécie beaucoup trop de savants en us, d'opuscules latins en vers et en prose, fort dignes d'être

(1) Sat. IX.

laissés dans l'ombre, - enfin il accorde autant, sinon plus, de place, dans son estime, à un Chapelain, à un Scudéry, à un Ménage qu'à un Corneille; mais il n'en a pas moins écrit çà et là quelques jolies pages de critique littéraire. Cependant il régente surtout les beaux esprits : il est leur souverain plus encore que leur Aristarque.

Le premier qui ait été comme officiellement investi, par l'opinion publique et par le pouvoir régnant, des fonctions de critique littéraire, est Chapelain. Son @uvre, en ce sens, est assez considérable pour que nous lui ayons consacré une étude particulière.

A ses côtés, de concert avec lui, ses amis, critiques autant que grammairiens (deux mots qui sont alors synonymes), d'habitués de l'hôtel de Rambouillet, deviennent les membres fondateurs de l'Académie française et s'érigent en juges du langage, en arbitres toutpuissants des auvres qui paraissent. Ils ont nom Conrart (1), Serisay, d'Ablancourt, Patru, Vaugelas. Ils rendent leurs arrêts d'abord à huis clos, dans la Chambre bleue de l'incomparable Arthénice, chez Conrart, dans l'Académie, aux Samedis de Mile de Scudéry, dans tous les cercles, dans toutes les ruelles qui faisaient concurrence au noble hôtel et qui, en croyant l'imiter, n'arrivaient qu'à le singer; mais bientôt ils sont presque sommés d'exercer publiquement leur ministère et récoltent, avec beaucoup d'applaudissements, quelques coups de sifflet. Ils ne se bornent pas à épurer la langue française; beaucoup d'ouvrages passent aussi sous leur coupelle, bien des auteurs viennent les consulter, écoutent et suivent leurs conseils. Saint-Eyremond et Molière leur

(1) Voir, sur cette question, le chapitre V, intitulé Conrart grammairien, de notre ouvrage: Valentin Conrart et son temps, gr. n-12, Paris, Hachette, 1883.

font rudement payer leurs prétentions et surtout celles de leur maladroits imitateurs. Cependant tout ce que nous aurons à blâmer, tout ce que nous pourrons louer, plus bas, dans Chapelain, se retrouve chez ses amis. C'était une tentative nécessaire et méritoire que celle d'affranchir la langue des grossièretés qui la souillaient, de la polir, de lui donner la délicatesse et la mesure; mais chercher le fin du fin dans les expressions, arriver au jargon et au galimatias était un excès intolérable et que notre grand comique fit bien de ruiner par le ridicule. Les Remarques de Vaugelas étaient un bon livre; mais s'y borner, c'était s'enfermer dans une préciosité, dans une pédanterie étroite et stérile. L'esprit de discipline, dégénérant en une manie tâtillonne de tout réglementer, eût pu empêcher le libre essor des grands auteurs qui suivirent, si le génie n'avait pas le privilège de briser toutes les entraves et de se donner largement carrière.

La critique grammaticale et philologique, qui se soucie plus de la précision des termes que des idées, qui avait facilité aux écrivains de la seconde partie du xviie siècle le maniement de la langue, comme d'un outil dont ils devaient faire un si merveilleux usage, ne dit pas son dernier mot avec Chapelain: Costar, Ménage, Huet, le P. Rapin, le P. Bouhours procèdent directement de lui. Ils font preuve d'érudition, de finesse même, leurs recherches sont ingénieuses; mais leurs remarques n'ont pas de portée, leurs vues manquent d'élévation. Il y a beaucoup de curiosité, de trouvailles heureuses dans les Observations de l'Angevin Ménage; mais, parmi tout cela, que d'assertions hasardeuses, erronées même! Toute l'érudition du monde ne saurait remplacer le goût. Se peut-il qu'en 1662, "Huet, évêque d’Avranches, s'écrie : « Nous sommes arrivés à la lie des siècles! » Peut-on entendre Ménage déclarer, alors que les Provinciales ont

déjà paru, que les ouvrages écrits en latin soient les seuls qui aient des chances de durée!

N'être pas de son temps, c'est comme n'être pas.

Quelques esprits malins ou simplement indépendants auraient pu leur ouvrir les yeux; mais comment écouter ceux qui vous censurent et vous jouent? Comment se résigner à brûler ce qu'on a adoré? Ménage, à ce qu'on rapporte, en aurait donné le conseil à Chapelain, au sortir de la représentation des Précieuses ridicules; mais ni l'un ni l'autre n'en firent rien.

Les Factums de Furetière, les Lettres de Guy-Patin, les Historiettes de Tallemant des Réaux, contiennent quelquefois, sous une forme piquante, d'excellents préceptes littéraires ; mais déjà la critique a changé de mains et de sens avec Saint-Evremond et surtout avec Boileau, qui a la place d'honneur dans notre livre.

Sous leur plume, elle devient éminemment littéraire, ils en font leur propre domaine ; leurs contemporains n'abdiquent pourtant jamais le droit, soit de se défendre, soit de critiquer les oeuvres des autres, soit de donner quelques conseils littéraires, ce qui est, en somme, occupation de critique.

Les Examens, les Discours sur l'art dramatique de Corneille, les Préfaces de Racine, de Molière, sont plus que des ouvres de polémique; il y a là, sur l'art dramatique, des discussions approfondies, des vues ingénieuses et élevées. Ces hommes de théâtre parlent de leur métier en artistes consommés, et la vivacité de l'attaque ou de la riposte n'ôte rien à la solidité de leurs raisonnements. Les factums, les libelles, lancés avec profusion par leurs partisans ou par leurs adversaires, n'offrent pas un côté des moins intéressants de la critique littéraire au xviie siècle : Scudéry, Mairet, Nicole, Boursault,

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