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seront distribués aux Académiciens pour observer tant les dictions que les phrases qui peuvent servir de règles générales et en faire rapport à la Compagnie qui jugera de leur travail et s'en servira aux occasions.

26. — Il sera composé un Dictionnaire, une Gram- 5 maire, une Rhétorique et une Poétique sur les observations de l'Académie.

27. — Chaque jour d'assemblée ordinaire, un des Académiciens, selon l'ordre du tableau, fera un discours en prose, dont le récit par cour ou la lecture à son choix 10 durera un quart d'heure ou une demi-heure au plus, sur tel sujet qu'il voudra prendre, et ne se commencera qu'à trois heures. Le reste du temps sera employé à examiner les ouvrages par ceux qui se présenteront, ou à travailler aux pièces générales dont il est fait mention en 15 l'article précédent.

34. — Les remarques des fautes d'un ouvrage se feront avec modestie et civilité, et la correction en sera soufferte de la même sorte.

43. — Les règles générales qui seront faites par l'Aca- 20 démie touchant le langage seront suivies par tous ceux de la Compagnie qui écriront tant en prose qu'en vers.

44. — Ils suivront aussi les règles qui seront faites pour l'orthographe.

45. — L'Académie ne jugera que des ouvrages de ceux 25 dont elle est composée; et, si elle se trouve obligée par quelque considération d'en examiner d'autres, elle donnera seulement ses avis sans en faire aucune censure et sans en donner aussi d'approbation.

46. — S'il arrive que l'on fasse quelques écrits contre 30 l'Académie, aucun des Académiciens n'entreprendra d'y répondre ou de rien publier pour sa défense sans en avoir

charge expresse de la Compagnie assemblée au nombre de vingt pour le moins.

Signé: LE CARDINAL DE RICHELIEU

Et scellé de ses armes.

II. VAUGELAS

1585–1650

Remarques sur la langue française, 1647

(extrait de la Préface) 5 Ce ne sont pas ici des lois que je fais pour notre langue

de mon autorité privée; je serais bien téméraire, pour ne pas dire insensé; car à quel titre et de quel front prétendre un pouvoir qui n'appartient qu'à l'Usage, que chacun re

connaît pour le maître et le souverain des langues vivantes? 10 Il faut pourtant que je m'en justifie d'abord, de peur que

ceux qui condamnent les personnes sans les ouïr ne m'en accusent, comme ils ont fait cette illustre et célèbre compagniel qui est aujourd'hui l'un des ornements de Paris

et de l'éloquence française. Mon dessein n'est pas de 15 réformer notre langue, ni d'abolir des mots, ni d'en faire, mais seulement de montrer le bon usage de ceux qui sont faits, et, s'il est douteux ou inconnu, de l'éclaircir ou de le faire connaître. Et tant s'en faut que j'entreprenne de

me constituer juge des différends de la langue, que je ne 20 prétends passer que pour un simple témoin, qui dépose ce

qu'il a vu et ouï, ou pour un homme qui aurait fait un recueil d'arrêts qu'il donnerait au public. C'est pourquoi

1 L'Académie française.

ce petit ouvrage a pris le nom de Remarques, et ne s'est
pas chargé du titre fastueux de Décisions ou de Lois ou
de quelque autre semblable; car encore que ce soient en
effet les lois d'un souverain qui est l'Usage, si? est-ce que
outre l'aversion que j'ai à ces titres ambitieux, j'ai dû 5
éloigner de moi tout soupçon de vouloir établir ce que je
ne fais que rapporter.

Pour le mieux faire entendre, il est nécessaire d'expliquer
ce que c'est que cet usage dont on parle tant et que tout
le monde appelle le roi ou le tyran, l'arbitre ou le maître 10
des langues. Car, si ce n'est autre chose, comme quelques-
uns se l'imaginent, que la façon ordinaire de parler d'une
nation dans le siège de son empire, ceux qui y sont nés et
élevés n'auront qu'à parler le langage de leurs nourrices
et de leurs domestiques pour bien parler la langue de leur 15
pays; et les provinciaux et les étrangers, pour la bien
savoir, n'auront aussi qu'à les imiter. Mais cette opinion
choque tellement l'expérience générale qu'elle se réfute
d'elle-même; et je n'ai jamais pu comprendre comme un
des plus célèbres auteurs de notre temps? a été infecté de 20
cette erreur.

Il y a sans doute deux sortes d'usages, un bon et un mauvais. Le mauvais se forme du plus grand nombre de personnes, qui presque en toutes choses n'est pas le meilleur; et le bon, au contraire, est composé non pas de la 25 pluralité, mais de l'élite des voix, et c'est véritablement celui que l'on nomme le maître des langues, celui qu'il faut suivre pour bien parler et pour bien écrire en toutes sortes de styles ...

1 Si=ainsi.

? Allusion à la célèbre remarque de Malherbe qui prétendait apprendre la langue chez les crocheteurs du Pont au foin.

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Voici donc comme on définit le bon usage: C'est la façon de parler de la plus saine partie de la cour, conformément à la façon d'écrire de la plus saine partie des auteurs du temps. 5 Quand je dis la cour, j'y comprends les femmes comme les hommes, et plusieurs personnes de la ville où le prince réside, qui, par la communication qu'elles ont avec les gens de la cour, participent à sa politesse. Il est certain

que la cour est comme un magasin d'où notre langue tire 10 quantité de beaux termes pour exprimer nos pensées, et

que l'éloquence de la chaire ni du barreau n'aurait pas les grâces qu'elle demande si elle ne les empruntait presque toutes de la cour. Je dis presque parce que nous avons

encore un grand nombre d'autres phrases qui ne viennent 15 pas de la cour, mais qui sont prises de tous les meilleurs

auteurs grecs et latins, dont les dépouilles font une partie des richesses de notre langue, et peut-être ce qu'elle a de plus magnifique et de plus pompeux.

. Toutefois, quelque avantage que nous donnions à la 20 cour, elle n'est pas suffisante toute seule de servir de règle;

il faut que la cour et les bons auteurs y concourent, et ce n'est que de cette conformité qui se trouve entre les deux que l'usage s'établit ... Le consentement des bons auteurs

est comme le sceau, ou une vérification qui autorise le 25 langage de la cour et qui marque le bon usage ....

L'usage est celui auquel il se faut entièrement soumettre en notre langue; mais pourtant il n'en exclut pas la raison ni le raisonnement, quoiqu'ils n'aient nulle au

torité. Ce qui se voit clairement en ce que ce même usage 30 fait aussi beaucoup de choses contre la raison, qui non seulement ne laissent pas d'être aussi bonnes que celles

1. Politesse=culture intellectuelle.

où la raison se rencontre, que même bien souvent elles sont plus élégantes et meilleures que celles qui sont dans la raison et dans la règle ordinaire, jusque-là qu'elles font une partie de l'ornement et de la beauté du langage. En un mot, l'usage fait beaucoup de choses par raison, beau- 5 coup sans raison, et beaucoup contre raison.

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