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terre. Mais enfin, madame, pour vous dépeindre l'admirable Sapho, il faut que je vous dise qu’encore qu'elle sc dise petite, lorsqu'elle veut médire d'elle-même, elle est pourtant de taille médiocre, mais si noble et si bien faite qu'on ne peut y rien désirer. Pour le teint, elle ne l'a pas s de la dernière blancheur; il a toutefois un si bel éclat qu'on peut dire qu'elle l'a beau. Mais ce que Sapho a de souverainement agréable, c'est qu'elle a les yeux si beaux, si vifs, si amoureux et si pleins d'esprit, qu'on ne peut ni en soutenir l'éclat ni en détacher ses regards. En effet, ils 10 brillent d'un feu si pénétrant et ils ont pourtant une douceur si passionnée que la vivacité et la langueur ne sont pas des choses incompatibles dans les beaux yeux de Sapho. Ce qui fait leur plus grand éclat, c'est que jamais il n'y a eu une opposition plus grande que celle du blanc et 15 du noir de ses yeux. Cependant cette grande opposition n'y cause nulle rudesse, et il y a un certain esprit amoureux qui les adoucit d'une si charmante manière que je ne crois pas qu'il y ait jamais eu une personne dont les regards aient été plus redoutables. De plus, elle a des choses qui 20 ne se trouvent pas toujours ensemble, car elle a la physionomie fine et modeste, et elle ne laisse pas aussi d'avoir je ne sais quoi de grand et de relevé dans la mine. Sapho a, de plus, le visage ovale, la bouche petite et incarnate, et les mains si admirables que ce sont en effet des mains à 25 prendre des cours, ou, si on la veut considérer comme cette savante fille qui est si chèrement aimée des Muses, ce sont des mains dignes de cueillir les plus belles fleurs du Parnasse.

Mais, Madame, ce n'est pas encore par ce que je viens 30 de vous dire que Sapho est la plus aimable; car les charmes de son esprit surpassent de beaucoup ceux de sa beauté.

En effet, elle l'a d'une si vaste étendue, qu'on peut dire que ce qu'elle ne comprend pas, ne peut être compris de personne: et elle a une telle disposition à apprendre facilement tout ce qu'elle veut savoir que, sans que l'on ait 5 presque jamais ouï dire que Sapho ait rien appris, elle sait

pourtant toutes choses. Premièrement, elle est née avec une inclination à faire des vers, qu'elle a si heureusement cultivée qu'elle en fait mieux que qui que ce soit, et elle a

même inventé des mesures particulières pour en faire 10 qu’Hésiode et Homère ne connaissaient pas, et qui ont

une telle approbation que cette sorte de vers portent le nom de celle qui les a inventés, et sont appelés saphiques. 1 Elle écrit aussi tout à fait bien en prose, et il y a un carac

tère si amoureux dans tous les ouvrages de cette admirable 15 fille, qu'elle émeut et qu'elle attendrit le cœur de tous ceux

qui lisent ce qu'elle écrit. En effet, je lui ai vu faire un jour une chanson d'improviste qui était mille fois plus touchante que la plus plaintive élégie ne saurait être, et il

y a un certain tour amoureux à tout ce qui part de son 20 esprit que nulle autre qu'elle ne saurait avoir. Elle ex

prime même si délicatement les sentiments les plus difficiles à exprimer, et elle sait si bien faire l'anatomie d'un caur amoureux, s'il est permis de parler ainsi, qu'elle en sait

décrire exactement toutes les jalousies, toutes les inquié25 tudes, toutes les impatiences, toutes les joies, tous les

dégoûts, tous les murmures, tous les désespoirs, toutes les espérances, toutes les révoltes, et tous ces sentiments tumultueux qui ne sont jamais bien connus que de ceux qui les sentent ou qui les ont sentis. Au reste, Sapho ne connaît pas seulement tout ce qui dépend de l'amour, car elle ne connaît pas moins bien tout ce qui appartient à la générosité et elle sait enfin si parfaitement écrire et parler de toutes choses, qu'il n'est rien qui ne tombe sous sa connaissance. Il ne faut pourtant pas s'imaginer que ce soit 5 une science infuse, car Sapho a vu tout ce qui est digne de l’être, et elle s'est donné la peine de s'instruire de tout ce qui est digne de curiosité. Elle sait de plus jouer de la lyre et chanter; elle danse aussi de fort bonne grâce, et elle a même voulu savoir faire tous les ouvrages où les femmes 10 qui n'ont pas l'esprit aussi élevé qu'elle, s'occupent quelquefois pour se divertir. Mais ce qu'il y a d'admirable, c'est que cette personne, qui sait tant de choses différentes, les sait sans faire la savante, sans en avoir aucun orgueil, et sans mépriser celles qui ne les savent pas. En effet, sa 15 conversation est si naturelle, si aisée et si galante qu'on ne lui entend jamais dire en une conversation générale que des choses qu'on peut croire qu'une personne de grand esprit pourrait dire sans avoir appris tout ce qu'elle sait. Ce n'est pas que les gens qui savent les choses ne connais- 20 sent bien que la nature toute seule ne pourrait lui avoir ouvert l'esprit au point qu'elle l'a, mais c'est qu'elle songe tellement à demeurer dans la bienséance de son sexe, qu'elle ne parle presque jamais que de ce que les dames doivent parler, et il faut être de ses amis très parti- 25 culiers pour qu'elle avoue seulement qu'elle ait appris quelque chose. Il ne faut pourtant pas s'imaginer que Sapho affecte une ignorance grossière en sa conversation; au contraire, elle sait si bien l'art de la rendre telle qu'elle veut, qu'on ne sort jamais de chez elle sans y avoir ouï dire 30 mille belles et agréables choses; mais c'est qu'elle a une adresse dans l'esprit qui la rend maîtresse de celui des

1 Il y avait en effet une mesure rythmique appelée saphique, et qui avait été inventée par Sapho, la célèbre poètesse grecque (vio siècle av. J. C.).

autres. Ainsi, on peut assurer qu'elle fait presque dire tout ce qu'elle veut aux gens qui sont avec elle, quoiqu'ils pensent ne dire que ce qui leur plaît. Elle a un esprit

d'accommodement admirable, et elle parle si également 5 bien des choses sérieuses et des choses galantes et enjouées,

qu'on ne peut comprendre qu'une même personne puisse avoir des talents si opposés. Mais ce qu'il y a encore de plus digne de louanges en Sapho, c'est qu'il n'y a pas au

monde une meilleure personne qu'elle, ni plus généreuse, 1o ni moins intéressée, ni plus officieuse. De plus, elle est

fidèle dans ses amitiés, et elle a l'âme si tendre et le cæur si passionné, qu'on peut sans doute mettre la suprême félicité à être aimé de Sapho, car elle a un esprit si in

génieux à trouver de nouveaux moyens d'obliger ceux 15 qu'elle estime et de leur faire connaître son affection que,

bien qu'il ne semble pas qu'elle fasse des choses fort extraordinaires, elle ne laisse pas toutefois de persuader à ceux qu'elle aime qu'elle les aime chèrement. Ce qu'elle

a encore d'admirable, c'est qu'elle est incapable d'envie, 20 et qu'elle rend justice au mérite avec tant de générosité

qu'elle prend plus de plaisir à louer les autres qu'à être louée. Outre tout ce que je viens de dire, elle a encore une complaisance qui, sans avoir rien de lâche, est infini

ment commode et infiniment agréable; et si elle refuse 25 quelquefois quelque chose à ses amis, elle le fait avec tant

de civilité et tant de douceur qu'elle les oblige même en les refusant. Jugez après cela de ce qu'elle peut faire lorsqu'elle leur accorde son amitié et sa confiance. Voilà

quelle est cette merveilleuse Sapho .... 30 Mais enfin, Madame, cette merveilleuse fille, étant telle

que je viens de vous la dépeindre, fit un bruit si grand à Mitylène, malgré toute sa modestie et tout le soin qu'elle

apportait à cacher ce qu'elle savait, que la renommée porta bientôt son nom par toute la Grèce, et l'y porta si glorieusement qu'on peut assurer que jusqu'alors nulle personne de son sexe n'avait eu une si grande réputation.

5. La carte de Tendre (d'après Mlle de Scudéry, Clélie, Histoire romaine, (Ire partie,)

1656-1660) «Vous vous souvenez sans doute bien, Madame, 5 qu'Herminius 1 avait prié Clélie 2 de lui enseigner par où l'on pouvait aller de Nouvelle Amitié à Tendre; de sorte qu'il faut commencer par cette première ville, qui est au bas de cette carte, pour aller aux autres; car afin que vous compreniez mieux le dessin de Clélie, vous verrez qu'elle 10 a imaginé qu'on peut avoir de la tendresse par trois causes différentes: ou par une grande estime, ou par reconnaissance, ou par inclination; et c'est ce qui l'a obligée d'établir ces trois villes de Tendre sur trois rivières qui portent ces trois noms, et de faire aussi trois routes différentes pour y 15 aller. Si bien que comme on dit Cumes sur la mer d'Ionie et Cumes sur la mer Tyrrhène, elle fait qu'on dit Tendre sur Inclination, Tendre sur Estime et Tendre sur Reconnaissance. Cependant, comme elle a présupposé que la tendresse qui naît par inclination n'a besoin de rien autre 20 chose pour être ce qu'elle est, Clélie, comme vous le voyez, Madame, n'a mis nul village le long des bords de cette rivière, qui va si vite qu'on n'a que faire de logement le

Pellisson (1624–1693), un des historiographes de Louis XIV, et auteur de l'Histoire de l'Académie française.

? L'héroïne du roman; sous ce nom, Mlle de Scudéry prétendait peindre Mlle de Longueville, fille de la célèbre duchesse de Longueville, l'héroïne du Grand Cyrus.

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