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nouveau directeur, remplaça des maîtresses, écarta les lectures mondaines, imposa même un uniforme plus simple. La nouvelle discipline finit par prévaloir après quelque opposition; elle proscrivait le luxe, mais n'imposait aucune privation. Mme de Maintenon chercha avant tout à être «raisonnable.» Elle écrivait: «Vous savez que ma folie est de faire entendre raison à tout le monde.» Et Louis XIV disait, en s'adressant à elle: «Consultons la Raison. Qu'en pense Votre Solidité? »]

La peine que j'ai sur les filles de Saint-Cyr ne se peut réparer que par le temps et par un changement entier de l'éducation que nous leur avons donnée jusqu'à cette heure; il est bien juste que j'en souffre, puisque j'y ai contribué plus que personne, et je serai bien heureuse si 5 Dieu ne m'en punit pas plus sévèrement. Mon orgueil s'est répandu par toute la maison, et le fond en est si grand qu'il l'emporte même par-dessus mes bonnes intentions. Dieu sait que j'ai voulu établir la vertu à Saint-Cyr; mais j'ai bâti sur le sable. N'ayant point ce qui seul peut faire 10 un fondement solide, j'ai voulu que les filles eussent de l'esprit, qu'on élevât leur cour, qu’on formât leur raison; j'ai réussi à ce dessein: elles ont de l'esprit, et s'en servent contre nous; elles ont le cour élevé, et sont plus fières et plus hautaines qu'il ne conviendrait de l'être aux plus 15 grandes princesses; à parler même selon le monde, nous avons formé leur raison, et fait des discoureuses présomptueuses, curieuses, hardies. C'est ainsi que l'on réussit quand le désir d'exceller nous fait agir. Une éducation simple et chrétienne aurait fait de bonnes filles 20 dont nous aurions fait de bonnes femmes et de bonnes religieuses, et nous avons fait de beaux esprits, que nousmêmes, qui les avons formés, ne pouvons souffrir; voilà tout notre mal, et auquel j'ai plus de part que personne. Venons au remède, car il ne faut pas se décourager; j'en 25 ai déjà proposé à Balbien, qui vous paraîtront peutêtre bien petits; mais j'espère, avec la grâce de Dieu, qu'ils ne seront pas sans effets. Comme plusieurs pe

tites choses fomentent l'orgueil, plusieurs petites le dé5 truiront.

Nos filles ont été trop considérées, trop caressées, trop ménagées; il faut les oublier dans leurs classes, leur faire garder le règlement de la journée, et leur peu parler d'autre

chose. Il ne faut point qu'elles se croient mal avec moi; 10 ce n'est point leur affliction que je demande; j'ai plus de

tort qu'elles; je désire seulement réparer par une conduite contraire le mal que j'ai fait. Les bonnes filles m'ont plus fait voir l'excès de fierté qu'il faut corriger que n'ont fait

les mauvaises, et j'ai été plus alarmée de voir la gloire et 15 la hardiesse de Mlles de *** et de *** que de tout ce que

l'on m'a dit des libertines de la classe. Ce sont des filles de bonne volonté qui veulent être religieuses, et qui, avec ces intentions, ont un langage et des manières si fières

et si hautaines, qu'on ne les souffrirait pas à Versailles 20 aux filles de la première qualité.

Vous voyez par là que le mal est passé en nature, et qu'elles ne s'en aperçoivent pas. Priez Dieu et faites prier pour qu'il change leurs cours, et qu'il donne à

toutes l'humilité; mais, madame, il ne faut pas beaucoup 25 en discourir avec elles. Tout, à Saint-Cyr, se tourne en

discours; on y parle souvent de la simplicité, on cherche à la bien définir, à la bien comprendre, à discerner ce qui est simple et ce qui ne l'est pas; puis, dans la pratique, on se divertit à dire: «Par simplicité, je prends la meilleure place; pár simplicité je vais me louer; par simplicité, je veux ce qu'il y a de plus loin de moi sur la table.) En vérité, c'est se jouer de tout, et tourner en raillerie ce qu'il y a de plus sérieux. Il faut encore défaire nos filles 5 de ce tour d'esprit railleur que je leur ai donné, et que je connais présentement très opposé à la simplicité; c'est un raffinement de l'orgueil, qui dit par ce tour de raillerie ce qu'il n'oserait dire sérieusement. Mais, encore une fois, ne leur parlez ni sur l'orgueil, ni sur la raillerie; il 10 faut la détruire sans la combattre, et par ne s'en plus servir; leurs confesseurs leur parleront de l'humilité, et beaucoup mieux que nous; ne les prêchons plus, et essayez de ce silence qu'il y a si longtemps que je vous demande; il aura de meilleurs effets que toutes nos paroles. 15

1 Mlle Balbien était une femme de confiance particulièrement entendue dans les questions d'administration domestique. Mme de Maintenon l'avait chargée de modifier l'uniforme des demoiselles de Saint-Cyre

Je suis bien aise que Mlle de *** se soit enfin humiliée; louons-en Dieu, et ne la louons point; c'est encore une de nos fautes de les trop louer. N'irritez point leur orgueil par de trop fréquentes corrections; mais, quand vous aurez été obligée d'en faire quelqu'une, ne les ad- 20 mirez pas de les avoir bien prises.

Quant à vous, ma chère fille, je connais vos intentions; vous n'avez, ce me semble, nul tort particulier en tout ceci; il n'est que trop vrai que le plus grand mal vient de moi; mais prenez garde, comme les autres, de n'avoir pas 25 votre part dans cet orgueil si bien établi partout qu'on ne le sent presque plus. Nous avons voulu éviter les petitesses de certains couvents, et Dieu nous punit de cette hauteur; il n'y a point de maison au monde qui ait plus besoin d'humilité extérieure et intérieure que la 30 nôtre: sa situation près de la cour, sa grandeur, sa richesse, şa noblesse, l'air de faveur qu'on y respire, les caresses

d'un grand roi, les soins d'une personne en crédit, l'exemple de la vanité et de toutes les manières du monde qu'elle vous donne malgré elle, par la force de l'ha

bitude, tous ces pièges si dangereux nous doivent faire 5 prendre des mesures toutes contraires à celles que nous avons prises.

Bénissons Dieu de nous avoir ouvert les yeux; il vous inspire la piété, elle augmente tous les jours chez vous;

établissons-la solidement. Ne soyons point honteuses 10 de nous rétracter, changeons nos manières d'agir et de

parler, et demandons instamment à Dieu qu'il change le fond de nos cæurs, qu'il ôte de notre maison cet esprit d'élévation, de raillerie, de subtilité, de curiosité,

de liberté de juger et de dire son avis sur tout, de se 15 mêler des charges les unes des autres, au hasard de blesser

la charité; qu'il ôte cette délicatesse, cette impatience des moindres incommodités; le silence et l'humilité en seront les meilleurs moyens. Faites part de ma lettre à

notre mère supérieure; il faut que tout soit commun 20 entre nous ...

2. Sur la journée d'une enfant raisonnable et l'habitude

de la règle

(Instruction à la classe rouge, 1701) Mme de Maintenon demanda à Mlle de Provieuse2 si elle savait ce que c'était qu'une fille raisonnable. La demoiselle ne sachant pas trop que répondre à cette

question, Mme de Maintenon lui dit: «Une personne rai25 sonnable, c'est une personne qui fait toujours et à chaque heure du jour ce qu'elle doit faire, qui commence la jour

1 Mme de Maintenon elle-même. 3 Une des élèves; des fillettes de 7 à 10 ans.

née par adorer Dieu de tout son coeur, non pas seulement parce qu'on lui a dit de le faire, ou parce que les autres le font, mais qui pense tout de bon à s'offrir à Dieu et tout ce qu'elle sera pendant le jour. Elle se lève promptement, s'habille avec diligence, modestie, et le 5 plus proprement qu'elle peut; fait bien son lit, arrange bien ses hardes, aide aux plus petites, si elle a du temps de reste. Elle descend à la classe, y prie Dieu avec respect et avec dévotion, sans badiner, sans rire, car rien n'est plus sérieux que de prier Dieu. Après cela elle dé- 10 jeûne aussi de tout son coeur; s'il est permis de parler, elle le fait; sinon elle garde le silence et s'entretient avec Dieu. Elle va au chậur pour entendre la messe; elle pense à se bien placer, elle regarde si ses compagnes ont de la place; elle se met vis-à-vis d'elles; elle ne regarde 15 point de tous côtés pour voir ceux qui entrent ou qui sortent; elle s'applique aux parties de la messe avec tout le respect et la dévotion dont elle est capable, parce que de toutes les choses de la religion, c'est la plus sainte. Elle retourne à la classe, où elle s'occupe à ce qui est marqué; 20 elle s'applique à bien apprendre à lire, à écrire; si elle est capable de montrer aux autres, elle s'y donne tout entière, comme si sa vie en dépendait; elle écoute avec attention et respect, tâche de comprendre ce que l'on dit et d'en tirer quelque profit pour sa conduite intérieure ou 25 extérieure, selon la matière dont on parle. Avant d'aller dîner, elle fait son examen particulier, pour voir en quoi elle peut avoir déplu à Dieu dans la matinée, pour lui en demander pardon, et prendre résolution de mieux faire le reste du jour; elle regarde surtout si elle n'est tombée 30 en rien dans le principal défaut dont elle a entrepris de se défaire. Voilà notre personne raisonnable au réfec

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