Page images
PDF
EPUB

un homme de cour; il a attaché de l'honneur et de la gloire à une action folle et extravagante; il a été approuvé par la présence des rois; il y a eu quelquefois une espèce

de religion à le pratiquer; il a décidé de l'innocence des 5 hommes, des accusations fausses ou véritables sur des

crimes capitaux; il s'était enfin si profondément enraciné dans l'opinion des peuples, et s'était si fort saisi de leur caur et de leur esprit, qu'un des plus beaux endroits de

la vie d'un très grand roi a été de les guérir de cette folie.1 10 4. Onuphre n'a pour tout lit qu'une housse de serge

grise, mais il couche sur le coton et sur le duvet; de même il est habillé simplement, mais commodément, je veux dire d'une étoffe fort légère en été, et d'une autre fort

moelleuse pendant l'hiver; il porte des chemises très 15 déliées, qu'il a un très grand soin de bien cacher. Il ne

dit point: Ma haire et ma discipline; au contraire, il passerait pour ce qu'il est, pour un hypocrite, et il veut passer pour ce qu'il n'est pas, pour un homme dévot: il est

vrai qu'il fait en sorte que l'on croie, sans qu'il le dise, 20 qu'il porte une haire et qu'il se donne la discipline. Il y

a quelques livres répandus dans sa chambre indifféremment; ouvrez-les: c'est le Combat spirituel, le Chrétien intérieur et l'Année sainte: d'autres livres sont sous la clef.

S'il marche par la ville, et qu'il découvre de loin un homme 25 devant qui il est nécessaire qu'il soit dévot, les yeux

baissés, la démarche lente et modeste, l'air recueilli lui sont familiers; il joue son rôle. S'il entre dans une église, il observe d'abord de qui il peut être vu, et selon la dé

couverte qu'il vient de faire, il se met à genoux et prie, 30 ou il ne songe ni à se mettre à genoux ni à prier. Arrive

1 Après plusieurs graves affaires de duel, Louis XIV avait, en 1679, fait un édit punissant de mort les duellistes.

t-il vers un homme de bien et d'autorité qui le verra et qui peut l'entendre, non seulement il prie, mais il médite, il pousse des élans et des soupirs: si l'homme de bien se retire, celui-ci, qui le voit partir, s'apaise et ne souffle pas. Il entre une autre fois dans un lieu saint, perce la 5 foule, choisit un endroit pour se recueillir, et où tout le monde voit qu'il s'humilie: s'il entend des courtisans qui parlent, qui rient, et qui sont à la chapelle avec moins de silence que dans l'antichambre, il fait plus de bruit qu'eux pour les faire taire; il reprend sa méditation, qui 10 est toujours la comparaison qu'il fait de ces personnes avec lui-même, et où il trouve son compte. Il évite une église déserte et solitaire, où il pourrait entendre deux messes de suite, le sermon, vêpres et complies, tout cela entre Dieu et lui, et sans que personne lui en sût gré: il 15 aime la paroisse, il fréquente les temples où se fait un grand concours; on n'y manque point son coup, on y est vu. Il choisit deux ou trois jours dans toute l'année, où, à propos de rien, il jeûne ou fait abstinence; mais à la fin de l'hiver il tousse, il a une mauvaise poitrine, il a des 20 vapeurs, il a eu la fièvre: il se fait prier, presser, quereller, pour rompre le carême dès son commencement, et il en vient là par complaisance. Si Onuphre est nommé arbitre dans une querelle de parents ou dans un procès de famille, il est pour les plus forts, je veux dire pour les 25 plus riches, et il ne se persuade point que celui ou celle qui a beaucoup de bien puisse avoir tort. S'il se trouve bien d'un homme opulent, à qui il a su imposer, dont il est le parasite, et dont il peut tirer de grands secours, il ne cajole point sa femme, il ne lui fait du moins ni avance 30 ni déclaration ... Il n'oublie pas de tirer avantage de l'aveuglement de son ami et de la prévention où il l'a

jeté en sa faveur: tantôt il lui emprunte de l'argent, tantôt il fait si bien que cet ami lui en offre; il se fait reprocher de n'avoir pas recours à ses amis dans ses besoins.

Quelquefois il ne veut pas recevoir une obole sans donner 5 un billet, qu'il est bien sûr de ne jamais retirer. Il dit

une autre fois, et d'une certaine manière, que rien ne lui manque, et c'est lorsqu'il ne lui faut qu'une petite somme. Il vante quelque autre fois publiquement la générosité

de cet homme, pour le piquer d'honneur et le conduire 10 à lui faire une grande largesse. Il ne pense point à pro

fiter de toute sa succession, ni à s'attirer une donation générale de tous ses biens, s'il s'agit surtout de les enlever à un fils, le légitime héritier. Un homme dévot n'est ni

avare, ni violent, ni injuste, ni même intéressé. Onuphre 15 n'est pas dévot, mais il veut être cru tel, et, par une par

faite quoique fausse imitation de la piété, ménager sourdement ses intérêts: aussi ne se joue-t-il pas à la ligne directe, et il ne s'insinue jamais dans une famille où se trouvent

tout à la fois une fille à pourvoir et un fils à établir; il y 20 a là des droits trop forts et trop inviolables; on ne les

traverse point sans faire de l'éclat, et il l'appréhende, sans qu'une pareille entreprise vienne aux oreilles du prince, à qui il dérobe sa marche, par la crainte qu'il a d'être dé

couvert et de paraître ce qu'il est. Il en veut à la ligne 25 collatérale, on l'attaque plus impunément: il est la ter

reur des cousins et des cousines, du neveu et de la nièce, le flatteur et l'ami déclaré de tous les oncles qui ont fait fortune; il se donne pour l'héritier légitime de tout vieil

lard qui meurt riche et sans enfants; et il faut que celui-ci 30 le déshérite, s'il veut que ses parents recueillent sa suc

cession: si Onuphre ne trouve pas jour à les en frustrer à fond, il leur en ôte du moins une bonne partie: une petite calomnie, moins que cela, une légère médisance lui suffit pour ce pieux dessein; et c'est le talent qu'il possède à un plus haut degré de perfection; il se fait même souvent un point de conduite de ne le pas laisser inutile: il y a des gens, selon lui, qu'on est obligé en conscience de décrier; 5 et ces gens sont ceux qu'il n'aime point, à qui il veut nuire, et dont il désire la dépouille. Il vient à ses fins sans se donner même la peine d'ouvrir la bouche: on lui parle d'Eudoxe, il sourit ou il soupire; on l'interroge, on insiste, il ne répond rien; et il a raison: il en a assez dit.

ΙΟ

II. LA ROCHEFOUCAULD

1613–1680 1. Portrait de M. R. la Rochefoucauld fait par lui-même

1659 Je suis d'une taille médiocre, libre et bien proportionnée. J'ai le teint brun, mais assez uni, le front élevé et d'une raisonnable grandeur, les yeux noirs, petits et enfoncés, et les sourcils noirs et épais, mais bien tournés. Je serais fort empêché de dire de quelle sorte j'ai le nez 15 fait; car il n'est ni camus, ni aquilin, ni gros, ni pointu, au moins à ce que je crois: tout ce que je sais, c'est qu'il est plutôt grand que petit, et qu'il descend un peu trop bas. J'ai la bouche grande, et les lèvres assez rouges d’ordinaire, et ni bien ni mal taillées. J'ai les dents blanchés 20 et passablement bien rangées. On m'a dit autrefois que j'avais un peu trop de menton: je viens de me regarder dans le miroir pour savoir ce qui en est, et je ne sais pas trop bien qu'en juger. Pour le tour du visage je l'ai ou carré ou en ovale; lequel des deux, il me serait fort diffi- 25

cile de le dire. J'ai les cheveux noirs, naturellement frissés, et avec cela assez épais et assez longs pour pouvoir prétendre en belle tête.

J'ai quelque chose de chagrin et de fier dans la mine; 5 cela fait croire à la plupart des gens que je suis méprisant,

quoique je ne le sois point du tout. J'ai l'action fort aisée, et même un peu trop, et jusqu'à faire beaucoup de gestes en parlant...

Premièrement, pour parler de mon humeur, je suis mé10 lancolique, et je le suis à un point que, depuis trois ou

quatre ans, à peine m'a-t-on vu rire trois ou quatre fois. ... J'ai de l'esprit, et je ne fais point difficulté de le dire; car à quoi bon façonner là-dessus? Tant biaiser et tant

apporter d'adoucissement pour dire les avantages que 15 l'on a, c'est, ce me semble, cacher un peu de vanité sous

une modestie apparente, et se servir d'une manière bien adroite pour faire croire de soi beaucoup plus de bien que l'on n'en dit ...

· La conversation des honnêtes gens est un des plaisirs 20 qui me touchent le plus. J'aime qu'elle soit sérieuse, et

que la morale en fasse la plus grande partie. Cependant, je sais la goûter aussi, lorsqu'elle est enjouée; et si je ne dis pas beaucoup de petites choses pour rire, ce n'est pas

du moins que je ne connaisse pas ce que valent les baga25 telles bien dites, et que je ne trouve fort divertissante

cette manière de badiner, où il y a certains esprits prompts et aisés qui réussissent si bien. J'écris bien en prose, je fais bien en vers; et, si j'étais sensible à la gloire qui vient

de ce côté-là, je pense qu'avec peu de travail je pourrais 30 m'acquérir assez de réputation ...

Je juge assez bien des ouvrages de vers et de prose que l'on me montre; mais j'en dis peut-être mon sentiment

« PreviousContinue »