Page images
PDF
EPUB

comme l'accent normand à Rouen ou à Falaise; on l'entrevoit en des fourriers, en de petits contrôleurs, en des chefs de fruiterie; l'on peut, avec une portée d'esprit fort médiocre, y faire de grands progrès. Un homme d'un génie élevé et d'un mérite solide ne fait pas assez de cas de 5 cette espèce de talent pour faire son capital de l'étudier et se le rendre propre; il l'acquiert sans réflexion, et il ne pense point à s'en défaire.

17. Vous voyez des gens qui entrent sans saluer que légèrement, qui marchent des épaules, et qui se rengor- 10 gent comme une femme: ils vous interrogent sans vous regarder; ils parlent d'un ton élevé, et qui marque qu'ils se sentent au-dessus de ceux qui se trouvent présents; ils s'arrêtent, et on les entoure; ils ont la parole, président au cercle, et persistent dans cette hauteur ridicule et con- 15 trefaite, jusqu'à ce qu'il survienne un grand, qui, la faisant tomber tout d'un coup par sa présence, les réduise à leur naturel, qui est moins mauvais.

DES GRANDS

25. Si je compare ensemble les deux conditions des trommes les plus opposées, je veux dire les grands avec le 20 peuple, ce dernier me paraît content du nécessaire, et les autres sont inquiets et pauvres avec le superflu. Un homme du peuple ne saurait faire aucun mal; un grand ne veut faire aucun bien et est capable de grands maux. L'un ne se forme et ne s'exerce que dans les choses qui 25 sont utiles; l'autre y joint les pernicieuses. Là se montrent ingénument la grossièreté et la franchise; ici se cache une sève maligne et corrompue sous l'écorce de la politesse. Le peuple n'a guère d'esprit, et les grands n'ont

point d'âme: celui-là a un bon fond et n'a point de dehors; ceux-ci n'ont que des dehors et qu'une simple superficie. Faut-il opter? Je ne balance pas: je veux être peuple.

DE L'HOMME 50. Les enfants? sont hautains, dédaigneux, colères, 5 envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides,

intempérants, menteurs, dissimulés; ils rient et pleurent facilement: ils ont des joies immodérées et des afflictions amères sur de très petits sujets; ils ne veulent point

souffrir de mal, et aiment à en faire: ils sont déjà des 10 hommes.

51. Les enfants n'ont ni passé ni avenir, et, ce qui ne nous arrive guère, ils jouissent du présent.

57. Les enfants commencent entre eux par l'état populaire: chacun y est le maître; et ce qui est bien naturel, 15 ils ne s'en accommodent pas longtemps, et passent au

monarchique. Quelqu'un se distingue, ou par une plus grande vivacité, ou par une meilleure disposition du corps, ou par une connaissance plus exacte des jeux différents et

des petites lois qui les composent; les autres lui défèrent, 20 et il se forme alors un gouvernement absolu qui ne roule que sur le plaisir.

128. L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine; et en effet ils sont 5 des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé.

1 La sévérité de La Bruyère pour les enfants s'explique par ce qu'il ne connut jamais de près qu'un enfant, le difficile et très volontaire duc de Bourbon, petit-fils du Grand Condé, dont il avait été le précepteur.

? A propos de ce passage connu de La Bruyère et qui en fait un précurseur de la Révolution, rappelons dans les mots de Richelieu, la doctrine sociale alors acceptée: «Il les (paysans) faut comparer aux mulets qui, étant accoutumés à la charge, se gâtent par un long repos.» Et voici un rapport adressé à Louis XIV en 1687 (l'année avant la publication des Caractères) sur la condition des paysans de son royaume: «Les paysans vivent de pain fait avec du blé noir; d'autres qui n'ont pas même de blé noir, vivent de racines de fougère bouillies avec de la farine d'orge ou d'avoine et du sel. On les trouve couchés sur la paille; point d'habits que ceux qu'ils portent, point de meubles, point de provisions pour la vie.)

IO

DE LA MODE 2. . . . Le fleuriste a un jardin dans un faubourg; il y court au lever du soleil, et il en revient à son coucher. Vous le voyez planté, et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la Solitaire: il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains, il se baisse, il la voit de plus près, il ne 15 l'a jamais vue si belle, il a le cour épanoui de joie: il la quitte pour l'Orientale; de là, il va à la Veuve; il passe au Drap d'or; de celle-ci à l'Agathe , d'où il revient enfin à la Solitaire, où il se fixe, où il se lasse, où il s'assied, où il oublie de diner: aussi est-elle nuancée, bordée, huilée, à 20 pièces emportées; elle a un beau vase ou un beau calice; il la contemple, il l'admire. Dieu et la nature sont en tout cela ce qu'il n'admire point; il ne va pas plus loin que

l'oignon de sa tulipe, qu'il ne livrerait pas pour mille écus, et qu'il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées et que les oeillets auront prévalu. Cet homme rai

sonnable qui a une âme, qui a un culte et une religion, 5 revient chez soi fatigué, affamé, mais fort content de sa journée; il a vu des tulipes.

Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d'une ample récolte, d'une bonne vendange: il est curieux de

fruits; vous n'articulez pas, vous ne vous faites pas en10 tendre. Parlez-lui de figues et de melons, dites que les

poiriers rompent de fruit cette année, que les pêchers ont donné avec abondance: c'est pour lui un idiome inconnu; il s'attache aux seuls pruniers: il ne vous répond pas.

Ne l'entretenez pas même de vos pruniers: il n'a de 15 l'amour que pour une certaine espèce, toute autre que

vous lui nommez le fait sourire et se moquer. Il vous mène à l'arbre, cueille artistement cette prune exquise; il l'ouvre, vous en donne une moitié et prend l'autre:

«Quelle chair! dit-il; goûtez-vous cela? cela est-il divin? 20 voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs!) Et là-dessus

ses narines s'enflent, il cache avec peine sa joie et sa vanité par quelques dehors de modestie. O l'homme divin, en effet! homme qu'on ne peut jamais assez louer

et admirer! homme dont il sera parlé dans plusieurs 25 siècles! que je voie sa taille et son visage pendant qu'il

1 Ici encore La Bruyère est extrêmement actuel; «Il y a eu en ce siècle, écrit Furetière en 1690, une étrange manie des curieux pour les tulipes; ils ont estimé leur beau carreau de tulipes des quinze ou vingt mille francs.) On cite un amateur qui avait donné pour toute dot à sa fille un oignon de tulipe, un autre qui vendit trois mille livres un seul oignon. — La littérature a depuis tiré parti de cette mode. Citons la Tulipe noire de A. Dumas, la comédie de M. Jacques Normand, LAmiral, et en Angleterre en 1914, The Laughing Cavalier, par la Baroness Orczy.

vit; que j'observe les traits et la contenance d'un homme qui seul entre les mortels possède une telle prune!

Diphile commence par un oiseau et finit par mille: sa maison n'en est pas égayée, mais empestée. La cour, la salle, l'escalier, le vestibule, les chambres, le cabinet, tout 5 est volière. Ce n'est plus un ramage, c'est un vacarme; les vents d'automne et les eaux dans leurs plus grandes crues ne font pas un bruit si perçant et si aigu; on ne s'entend non plus parler les uns les autres que dans ces chambres où il faut attendre, pour faire le compliment d'en- 10 trée, que les petits chiens aient aboyé. Ce n'est plus pour Diphile un agréable amusement, c'est une affaire laborieuse, et à laquelle à peine il peut suffire. Il passe les jours, ces jours qui échappent et qui ne reviennent plus, à verser du grain et à nettoyer des ordures. Il donne 15 pension à un homme qui n'a point d'autre ministère que de siffler des serins au flageolet et de faire couver des Canaries. Il est vrai que ce qu'il dépense d'un côté, il épargne de l'autre, car ses enfants sont sans maîtres et sans éducation. Il se renferme le soir, fatigué de son propre 20 plaisir, sans pouvoir jouir du moindre repos que ses oiseaux ne reposent, et que ce petit peuple, qu'il n'aime que parce qu'il chante, ne cesse de chanter. Il retrouve ses oiseaux dans son sommeil: lui-même il est oiseau, il est huppé, il gazouille, il perche; il rêve la nuit qu'il mue 25 ou qu'il couve ...

Qui pourrait épuiser tous les différents genres de curieux?

3. Le duel est le triomphe de la mode, et l'endroit où elle a exercé sa tyrannie avec plus d'éclat. Cet usage n'a pas laissé au poltron la liberté de vivre: il l'a mené se 30 faire tuer par un plus brave que soi, et l'a confondu avec

« PreviousContinue »