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Pierre du Terrail, Seigneur de Bayard, né en 1476, surnommé «le chevalier sans peur et sans reproche,” se signala par son héroïsme splendide et ses vertus chevaleresques sous Charles VIII, Louis XII, et François Io. Celui-ci voulut être armé chevalier par lui sur le champ de bataille de Marignan. Bayard fut blessé grièvement à Biagrasso, luttant pour couvrir contre Bourbon la retraite de l'armée française, compromise par l'imprudence de Bonnivet, un favori de François Io.

La scène du Dialogue est sur le champ de bataille où Bourbon vient d'apercevoir Bayard blessé et qui va mourir.

Les Dialogues ont été écrits aussi à l'intention du Duc de Bourgogne.)

urler. Abiche pour sa cage. Je

Le Connétable. — N'est-ce point le pauvre Bayard que je vois, au pied de cet arbre, étendu sur l'herbe, et percé d'un grand coup? Oui, c'est lui-même. Hélas! je le plains. En voilà deux qui périssent aujourd'hui par nos armes, Vandenessel et lui. Ces deux Français étaient 5 deux ornements de leur nation par leur courage. Je sens que mon coeur est encore touché pour sa patrie. Mais avançons pour lui parler. Ah! mon pauvre Bayard, c'est avec douleur que je te vois en cet état.

Bayard. — C'est avec douleur que je vous vois aussi. 10

Le Connétable. Je comprends bien que tu es fâché de te voir dans mes mains par le sort de la guerre. Mais je ne veux point te traiter en prisonnier; je te veux garder comme un bon ami, et prendre soin de ta guérison comme si tu étais mon propre frère: ainsi tu ne dois point être 15 fâché de me voir.

Bayard. — Hé! croyez-vous que je ne suis point fâché d'avoir obligation au plus grand ennemi de la France? Ce n'est point de ma captivité ni de ma blessure dont je suis en peine. Je meurs: dans un moment, la mort va 20 me délivrer de vos mains.

1 Jean de Chabannes, seigneur de Vandenesse, mort comme son ami Bayard, sur le champ de bataille de Biagrasso (1524).

Le Connétable. — Non, mon cher Bayard, j'espère que nos soins réussiront à te guérir.

Bayard. — Ce n'est point là ce que je cherche, et je suis content de mourir. 5 Le Connétable. — Qu'as-tu donc? Est-ce que tu ne

saurais te consoler d'avoir été vaincu et fait prisonnier dans la retraite de Bonnivet? Ce n'est pas ta faute; c'est la sienne: les armes sont journalières. Ta gloire est assez

bien établie par tant de belles actions. Les Impériaux! 10 ne pourront jamais oublier cette vigoureuse défense de Mézières? contre eux.

Bayard. — Pour moi, je ne puis jamais oublier que vous êtes ce grand connétable, ce prince du plus noble sang

qu'il y ait dans le monde, et qui travaille à déchirer de ses 15 propres mains sa patrie et le royaume de ses ancêtres.

Le Connétable. — Quoi! Bayard, je te loue, et tu me condamnes! je te plains, et tu m'insultes!

Bayard. — Si vous me plaignez, je vous plains aussi; et je vous trouve bien plus à plaindre que moi. Je sors de 20 la vie sans tache; j'ai sacrifié la mienne à mon devoir; je meurs pour mon pays, pour mon roi, estimé des ennemis de la France, et regretté de tous les bons Français. Mon état est digne d'envie.

Le Connétable. — Et moi je suis victorieux d'un ennemi 25 qui m'a outragé; je me venge de lui; je le chasse du

Milanaiso; je fais sentir à toute la France combien elle est malheureuse de m'avoir perdu en me poussant à bout: appelles-tu cela être à plaindre?

1 Soldats de l'empereur Charles-Quint.

2 Sur la Meuse, dans les Ardennes. Bayard y fit une défense héroïque contre les Impériaux (1521).

3 Longtemps objet de dispute entre François I° et Charles-Quint; il finit par rester à ce dernier.

Bayard. -Oui: on est toujours à plaindre quand on agit contre son devoir: il vaut mieux périr en combattant pour la patrie, que la vaincre et triompher d'elle. Ah! quelle horrible gloire que celle de détruire son propre

pays!

Le Connétable. — Mais ma patrie a été ingrate après tant de services que je lui avais rendus. Madame m'a fait traiter indignement par un dépit d'amour. Le roi, par faiblesse pour elle, m'a fait une injustice énorme en me dépouillant de mon bien. On a détaché de moi jus- 10 qu'à mes domestiques, Matignon et d'Argonges. J'ai été contraint, pour sauver ma vie, de m'enfuir presque seul: que voulais-tu que je fisse?

Bayard. — Que vous souffrissiez toutes sortes de maux, plutôt que de manquer à la France et à la grandeur de 15 votre maison. Si la persécution était trop violente, vous pouviez vous retirer; mais il valait mieux être pauvre, obscur, inutile à tout, que de prendre les armes contre nous. Votre gloire eût été au comble dans la pauvreté et dans le plus misérable exil.

20 Le Connétable. Mais ne vois-tu pas que la vengeance s'est jointe à l'ambition pour me jeter dans cette extrémité? J'ai voulu que le roi se repentît de m'avoir traité si mal.

Bayard. — Il fallait l'en faire repentir par une patience 25 à toute épreuve, qui n'est pas moins la vertu d'un héros que le courage.

Le Connetable. Mais le roi étant si injuste et si aveuglé par sa mère, méritait-il que j'eusse de si grands égards pour lui?

30 Bayard. — Si le roi ne le méritait pas, la France entière le méritait. La dignité même de la couronne, dont vous

êtes un des héritiers, le méritait. Vous vous deviez à vous-même d'épargner la France, dont vous pouviez être un jour roi.

Le Connétable. — Eh bien! j'ai tort, je l'avoue; mais ne 5 sais-tu pas combien les meilleurs cours ont de peine à résister à leur ressentiment?

Bayard. Je le sais bien; mais le vrai courage consiste à y résister. Si vous connaissez votre faute, hâtez-vous

de la réparer. Pour moi, je meurs; et je vous trouve plus 10 à plaindre dans vos prospérités, que moi dans mes souf

frances. Quand l'empereur ne vous tromperait pas," quand même il vous donnerait sa soeur en mariage, et qu'il partagerait la France avec vous, il n'effacerait point

la tache qui déshonore votre vie. Le connétable de Bour15 bon rebelle! Ah! quelle honte! Écoutez Bayard mou

rant comme il a vécu, et ne cessant de dire la vérité.

3. Éducation des filles, 1687

Le premier ouvrage de l'abbé Fénelon, écrit à 36 ans, pas pour le public, mais (pour répondre aux pieuses intentions d'une mère vertueuse, madame la duchesse de Beauvilliers,» laquelle, (outre plusieurs garçons, eut huit filles, qui, grâce aux exemples domestiques qu'elles eurent sous les yeux pendant leur jeunesse, et aux principes qu'elles puisèrent dans les instructions de Fénelon, furent des modèles de toutes les vertus que la charité inspire et que la religion embellit» (Histoire de Fénelon, par le Cardinal de Bausset, 1809). La position de Supérieur de la Maison des Nouvelles Catholiques de Paris une de ces maisons établies alors dans différentes villes de la France pour ramener les jeunes filles protestantes à la foi catholique, et y retenir les catholiques qui songeaient à adopter la Réforme — et la part qu'il prit dans l'instruction des Demoiselles de Saint Louis, à l'école de Saint-Cyr, fondée par Mme de Maintenon en 1685 l'avaient préparé à écrire ce traité.

1 Voir note d'introduction,

1. DE L'IMPORTANCE DE L'ÉDUCATION DES FILLES

(extrait du chapitre I) Rien n'est plus négligé que l'éducation des filles. La coutume et le caprice des mères y décident souvent de tout. On suppose qu'on doit donner à ce sexe peu d'instruction. L'éducation des garçons passe pour une des principales affaires par rapport au bien public; et, quoi- 5 qu'on n'y fasse guère moins de fautes que dans celle des filles, du moins on est persuadé qu'il faut beaucoup de lumières pour y réussir. Les plus habiles gens se sont appliqués à donner des règles dans cette matière. Combien voit-on de maîtres et de collèges! Combien de dépenses 10 pour des impressions de livres, pour des recherches de sciences, pour des méthodes d'apprendre les langues, pour le choix des professeurs! Tous ces grands préparatifs ont souvent plus d'apparence que de solidité; mais enfin ils marquent la haute idée qu'on a de l'éducation des garçons. 15 Pour les filles, dit-on, il ne faut pas qu'elles soient savantes; la curiosité les rend vaines et précieuses; il suffit qu'elles sachent gouverner un jour leurs ménages, et obéir à leurs maris sans raisonner. On ne manque pas de se servir de l'expérience qu'on a de beaucoup de femmes que la science 20 a rendues ridicules; après quoi on se croit en droit d'abandonner aveuglément les filles à la conduite des mères ignorantes et indiscrètes.

Il est vrai qu'il faut craindre de faire des savantes ridicules. Les femmes ont d'ordinaire l'esprit encore plus 25 faible et plus curieux que les hommes; aussi n'est-il point à propos de les engager dans des études dont elles pour

1 Indiscrètes=sans discernement.

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