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sez pas à ces horribles profanations: à la mort vous y penserez avec confusion et saisissement. Le prince se ressouvint de toutes les fautes qu'il avait commises; et

trop faible pour expliquer avec force ce qu'il en sentait, il 5 emprunta la voix de son confesseur pour en demander

pardon au monde, à ses domestiques et à ses amis. On lui répondit par des sanglots: ah! répondez-lui maintenant en profitant de cet exemple.

Les autres devoirs de la religion furent accomplis avec 10 la même piété et la même présence d'esprit. Avec quelle

foi, et combien de fois pria-t-il le Sauveur des âmes, en baisant sa croix, que son sang répandu pour lui ne le fût pas inutilement! C'est ce qui justifie le pécheur, c'est ce

qui soutient le juste, c'est ce qui rassure le chrétien. Que 15 dirai-je des saintes prières des agonisants, où dans les

efforts que fait l'Église, on entend ses veux les plus empressés, et comme les derniers cris par où cette sainte mère achève de nous enfanter à la vie céleste? Il se les

fit répéter trois fois, et il y trouva toujours de nouvelles 20 consolations. En remerciant ses médecins: «Voilà, dit-il,

maintenant mes vrais médecins.) Il montrait les ecclésiastiques dont il écoutait les avis, dont il continuait les prières, les psaumes toujours à la bouche, la confiance

toujours dans le coeur. S'il se plaignit, c'était seulement 25 d'avoir si peu à souffrir pour expier ses péchés. Sensible

jusqu'à la fin à la tendresse des siens, il ne s'y laissa jamais vaincre; et au contraire il craignait toujours de trop donner à la nature.

Puis-je taire durant ce temps ce qui se faisait à la cour 30 et en la présence du roi? Lorsqu'il y fit lire la dernière

lettre que lui écrivit ce grand homme, et qu'on y vit, dans les trois temps que marquait le prince, ses services qu'il y passait si légèrement au commencement et à la fin de sa vie, et dans le milieu ses fautes dont il faisait une si sincère reconnaissance, il n'y eut cour qui ne s'attendrît à l'entendre parler de lui-même avec tant de modestie; et s cette lecture, suivie des larmes du roi, fit voir ce que les héros sentent les uns pour les autres. Mais lorsqu'on vint à l'endroit du remerciment, où le prince marquait qu'il mourait content, et trop heureux d'avoir encore assez de vie pour témoigner au roi sa reconnaissance, son dévoue- 10 ment, et s'il l'osait dire, sa tendresse, tout le monde rendit témoignage à la vérité de ses sentiments; et ceux qui l'avaient ouï parler si souvent de ce grand roi dans ses entretiens familiers pouvaient assurer que jamais ils n'avaient rien entendu ni de plus respectueux et de plus 15 tendre pour sa personne sacrée, ni de plus fort pour célébrer ses vertus royales, sa piété, son courage, son grand génie, principalement à la guerre, que ce qu'en disait ce. grand prince avec aussi peu d'exagération que de flatterie.

Pendant qu'on lui rendait ce beau témoignage, ce grand 20 homme n'était plus. Tranquille entre les bras de son Dieu où il s'était une fois jeté, il attendait sa miséricorde et implorait son secours, jusqu'à ce qu'il cessa enfin de respirer et de vivre ...

Venez, peuples, venez maintenant; mais venez plutôt, 25 princes et seigneurs; et vous qui jugez la terre, et vous qui ouvrez aux hommes les portes du ciel; et vous plus que tous les autres, princes et princesses, nobles rejetons de tant de rois, lumières de la France, mais aujourd'hui

1 Remarquez l'éloge du roi constamment répété, et comparez la note d'introduction à Boileau sur cette coutume du xvII° siècle.

obscurcies et couvertes de votre douleur comme d'un nuage: venez voir le peu qui nous reste d'une si auguste naissance, de tant de grandeur, de tant de gloire. Jetez

les yeux de toutes parts!: voilà tout ce qu'a pu faire la 5 magnificence et la piété pour honorer un héros: des titres,

des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus; des figures qui semblent pleurer autour d'un tombeau, et des fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec

tout le reste; des colonnes qui semblent vouloir porter 10 jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant: et

rien enfin ne manque dans tous ces honneurs, que celui à qui on les rend. Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie humaine, pleurez sur cette triste immortalité que nous

donnons aux héros ... 15 Pour moi, s'il m'est permis, après tous les autres, de

venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau, ô prince, le digne sujet de nos louanges et de nos regrets, vous vivrez éternellement dans ma mémoire: votre image y

sera tracée, non point avec cette audace qui promettait 20 la victoire, — non, je ne veux rien voir en vous de ce que

la mort y efface. — Vous aurez dans cette image des traits immortels: je vous y verrai tel que vous étiez à ce dernier jour, sous la main de Dieu, lorsque sa gloire

sembla commencer à vous apparaître. C'est là que je 25 vous verrai plus triomphant qu'à Fribourg et à Rocroy;

et ravi d'un si beau triomphe, je dirai en actions de grâces ces belles paroles du bien-aimé disciple: Et hæc est victoria que vincit mundum, fides nostra: «La véritable victoire, celle qui met sous nos pieds le monde entier, c'est notre foi.» Jouissez, prince, de cette victoire, jouissez-en éternellement par l'immortelle vertu de ce sacrifice. Agréez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue. Vous mettrez fin à tous ces discours. Au lieu de déplorer la mort des autres, grand prince, dorénavant je veux ap- 5 prendre de vous à rendre la mienne sainte: heureux si, averti par ces cheveux blancs du compte que je dois rendre de mon administration, je réserve au troupeau que je dois nourrir de la parole de vie les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint.

1 Le chour était décoré de magnifiques tentures; le catafalque montait jusqu'à la voûte; des images allégoriques et des inscriptions représentaient les victoires de Condé.

1 Ce fut la dernière oraison funèbre prononcée par Bossuet.

TO

CHAPITRE NEUF

FÉNELON

1651-1715
1. Télémaque, 1699

I. LA BÉTIQUE

(extrait du livre VIII) Mentor et Télémaque s'étaient enfuis de l'Ile de Calypso en se précipitant dans la mer. Adoam, capitaine d'un vaisseau phénicien, les avait recueillis et leur fait la description du pays idéal, où règne encore sur cette terre, l'Age d'or. L'imagination de Fénelon choisit, pour y placer ce pays idéal, la Bétique au Sud-Ouest de l'Espagne (aujourd'hui la province de Grenade), au climat doux et fertile, arrosée par le fleuve Bétis (aujourd'hui le Guadalquivir). -Rappelons que Télémaque est écrit pour l'éducation du Duc de Bourgogne, héritier de la couronne de France, le petit fils de ce Louis XIV, célèbre pour ses fastes, son absolutisme de monarque, et pour ses guerres de conquête.]

Cependant Télémaque dit à Adoam:

«Je me souviens que vous m'avez parlé d'un voyage que vous fîtes dans la Bétique depuis que nous fûmes

partis d'Égypte. La Bétique est un pays dont on ra5 conte tant de merveilles, qu'à peine peut-on les croire.

Daignez m'apprendre si tout ce qu'on en dit est vrai. — Je serai bien aise, dit Adoam, de vous dépeindre ce fameux pays, digne de votre curiosité, et qui surpasse tout ce que

la renommée en publie.)) 10 Aussitôt il commença ainsi:

«Le fleuve Bétis coule dans un pays fertile, et sous un ciel doux, qui est toujours serein. Le pays a pris le nom de ce fleuve, qui se jette dans le grand Océan, assez près

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